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Comment les femmes avortaient avant : Histoire et méthodes à travers les siècles

L'avortement, une pratique aussi vieille que l'humanité, a toujours été entouré de secret, de danger et de controverse. Avant la légalisation et la médicalisation de l'interruption volontaire de grossesse (IVG), les femmes ont eu recours à divers moyens, souvent périlleux, pour mettre fin à une grossesse non désirée. Cet article explore l'histoire de ces pratiques, les motivations derrière elles, et les conséquences souvent tragiques pour les femmes.

Un crime puni de mort au Moyen Âge

Au Moyen Âge, l'avortement était considéré comme un crime grave, passible de la peine capitale. Les femmes qui s'y risquaient pouvaient être brûlées vives ou enterrées vivantes. Cette criminalisation était fortement influencée par l'Église, qui imposait des normes strictes visant à réduire la sexualité à la procréation. La réforme grégorienne et le développement du droit canonique ont renforcé cette criminalisation des pratiques liées au corps féminin.

Les sages-femmes, qui jouaient un rôle crucial lors des accouchements, étaient également impliquées dans les pratiques abortives. Cependant, la désinstitutionnalisation progressive des métiers exercés par les femmes a entraîné la disparition de nombreux noms féminins de la littérature professionnelle.

Il n'était pas toujours facile de distinguer l'avortement de l'infanticide. L'avortement pouvait désigner les interruptions de grossesse naturelles ou liées à une maladie, celles provoquées et désirées par les femmes, et celles résultant d'une agression. La définition de l'avortement reposait en grande partie sur le critère d'animation ou non du fœtus, considéré comme possédant une âme à partir d'une quarantaine de jours. Après quoi, une interruption de grossesse était considérée comme un infanticide. Le renouveau pastoral à la fin du Moyen Âge insistait sur l'importance du baptême, conduisant à une relecture des conséquences de l'avortement, conçu comme une mort sans baptême pour le fœtus.

Malgré la clarté de la distinction entre avortement et infanticide dans les textes de loi, la pratique judiciaire restait floue. Les pratiques d'avortement, qu'elles soient induites par des breuvages ou par des méthodes mécaniques, nécessitaient des connaissances médicales propres, souvent détenues par les sages-femmes. Ces actes étaient qualifiés de crimes, révélant les tensions entre nature et culture, et les conditions difficiles des femmes face aux normes religieuses et sociales imposées. Il arrivait aussi que le crime soit commis par autrui, un crime "d'encis" désignant l'agression commise envers les femmes enceintes.

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Sources judiciaires et surveillance du corps féminin

Les actes judiciaires médiévaux, notamment les lettres de rémission soumises au roi, témoignent d'une surveillance rigoureuse du corps féminin par la société. Ces lettres, octroyées par le roi suite à une supplique, racontent la version des faits du suppliant, avec des circonstances atténuantes. Il est cependant difficile de trouver la parole des femmes dans ces lettres, seulement 4 % d'entre elles en recevant une sous le règne de Charles VI.

Les femmes qui suivaient les règles étaient protégées par leur famille, tandis que celles qui s'en écartaient risquaient des répressions sévères. Cette pression sociale poussait certaines femmes à tuer leurs nouveaux-nés issus d'une union illégitime.

Des méthodes ancestrales aux "faiseuses d'anges"

Avant la dépénalisation de l'avortement, les femmes cherchaient des moyens de mettre fin à des grossesses non désirées. Dès le XVIe siècle avant Jésus-Christ, le papyrus Ebers mentionnait des prescriptions contraceptives et abortives utilisées dans l'Égypte ancienne, incluant des associations d'acacia et de coloquinte, et des préparations à base de miel, de dattes et d'herbes.

L'automédication par les plantes a constitué la pratique traditionnelle la plus fréquente depuis l'Antiquité. Myrrhe, silphium, ergot de seigle, camomille, sabine, gaïac, absinthe, armoise, achillée, safran étaient ingérées sous forme de tisanes ou de décoctions pour arrêter une grossesse. "Toutes sortes de potions ont été inventées pour faire "revenir les règles" des jeunes filles", explique Ghada Hatem. Les femmes mijotaient leurs propres recettes en détournant des produits courants comme l'ail, le poivre, la cannelle, le café, la moutarde ou des médicaments.

Cette cuisine douteuse et dangereuse était complétée par des procédés mécaniques : lavements vaginaux, saignées, traumatismes extra-génitaux (coups sur l'abdomen, sauts, tours en carrosse, etc.). On pensait aussi que la chaleur pouvait faire revenir les règles, via des bains de pieds, de siège ou des fumigations génitales. Quand cela ne suffisait pas, restait à agir directement sur l'utérus : touchers vaginaux ou coïts répétés et, surtout, insertions d'objets.

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Le XIXe siècle a marqué un tournant avec la démocratisation des procédés mécaniques d'avortement, remplaçant les méthodes traditionnelles souvent inefficaces. Les aiguilles à tricoter, baleines de parapluie, épingles à cheveux, bigoudis, scoubidous, branches d'arbres, tiges de persil, fils de fer, morceaux de bois étaient utilisés pour percer la poche des eaux et ouvrir le col de l'utérus, entraînant une infection qui déclencherait des contractions, des saignements et une fausse couche.

Pendant que les plus pauvres souffraient sur des tables de cuisine et que les moins chanceuses décédaient dans la honte, les plus riches parvenaient à se faire avorter à l'étranger, légalement : au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas.

L'avortement clandestin en France : drames et solidarité

La contraception et l'avortement étaient interdits dans la France des Trente Glorieuses. Les femmes se débrouillaient dans la clandestinité, aux mains des "faiseuses d'anges" armées d'aiguilles à tricoter. Un long cortège de drames s'ensuivit.

Les gardes des urgences voyaient arriver des femmes qui saignaient, infectées, et qui restaient dans les coins car elles se faisaient engueuler. Pour avoir le droit à un curetage, il fallait déjà saigner, être en cours de fausse couche. Pour saigner, il fallait infecter l'œuf en mettant une petite sonde dans l'utérus, un scoubidou ou n'importe quoi, et laisser en place jusqu'à ce que ça saigne et s'infecte. Cela donnait des catastrophes. Dans les années soixante-dix, une femme mourait chaque jour des suites d'un avortement clandestin. D'autres en réchappaient mutilées, stériles.

Les femmes qui en avaient les moyens partaient à l'étranger, où l'avortement était légal et sûr.

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Dans un contexte juridique répressif, des réseaux de solidarité se mettaient en place, notamment au travers de mouvements féministes. Ils aidaient les femmes à trouver des praticiens clandestins ou à partir avorter à l'étranger. En France, le MLAC (Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception) organisait des avortements sûrs et militants.

Au moment où les lois Veil furent votées, fin 1974 et début 1975, on estimait qu'il y avait entre 200 000 et 300 000 avortements clandestins chaque année en France.

La loi Veil et le long combat pour le droit à l'avortement

Il y a quarante ans, la loi Veil était votée à l'Assemblée nationale. Depuis le début de l'année 2015, de nombreux articles sont revenus sur les tenants et les aboutissants de cette loi et sur les débats houleux à l'Assemblée mais peu ont relaté les paroles d'avortées et les conditions des avortements clandestins. La chercheuse Xavière Gauthier tient à faire vivre cette mémoire avec son dernier ouvrage, Avortées clandestines (éd. du Mauconduit), donnant ainsi la parole à ces femmes qui ont avorté dans l'illégalité jusqu'en 1975.

En 1971, Marie-Co faisait partie du mouvement féministe Choisir. Elles venaient en aide aux femmes qui souhaitaient avorter. En 1971, l'interdit de la loi 1920 pèse sur les femmes et nombreuses sont celles qui allaient avorter à l'étranger lorsqu'elles en avaient les moyens. Les plus démunies provoquaient l'avortement à l'aide d'objets du quotidien. Pour la plupart, les conséquences étaient dramatiques : septicémie, embolie gazeuse, infections, perforation de l'utérus… Pour Marie-Co et les militantes de Choisir, ces femmes qui mouraient ainsi que ces personnes qui femmes venaient pour avorter, c'était leur choix.

À partir des années 1970, la méthode Karman, pratiquée par des médecins ou internes complices, a réduit la prise de risques. Il s'agissait d'aspirer le contenu de l'utérus à l'aide d'une canule et d'une seringue.

Depuis 1975, les femmes ne vivent plus dans cette peur, cette ambiguïté et ce danger. L'avortement est un droit.

L'évolution du droit à l'avortement : un combat permanent

Quarante ans après, le droit à l'IVG est encore à défendre, ce qui est acquis peut être perdu. C'est ce qu'ont vécu les Polonaises en 1993, c'est ce que vivent les Irlandaises, les Maltaises, les Chypriotes, les Italiennes4, les Lituaniennes et ce que les Espagnoles ont failli vivre. Avant l'adoption de la loi Veil, interrompre sa grossesse ou pratiquer une IVG constituait un crime ou un délit. Les femmes mettaient leur vie danger ; celles ou ceux qui les aidaient risquaient d'être poursuivis, condamnés à des peines pouvant aller jusqu'à cinq ans de prison.

La formule du général de Gaulle qui donnait son feu vert au député Lucien Neuwirth pour qu'aboutisse, en 1967, son combat pour légaliser la contraception, peut s'appliquer aussi à la question essentielle pour les femmes du droit à l'avortement. Un débat à la fois sociétal, politique et religieux qui remonte au moins à l'Antiquité, comme l'attestent les travaux des historiens.

En 1920, l'Union soviétique devient le premier pays à avoir légalisé l'avortement, grâce à Lénine. Staline l'interdit à nouveau en 1936 mais il est rétabli dans l'urgence en 1955 pour lutter contre la mortalité natale entraînée par les avortements clandestins.

En France, on n'est pas du tout au même diapason. Au lendemain de l'hécatombe de la première Guerre Mondiale, la loi du 31 juillet 1920, intitulée : « loi réprimant provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle », réprime fortement l'avortement, pour encourager la natalité. L'avortement est alors défini comme un crime et la loi interdit la propagande pour les méthodes anticonceptionnelles. Les membres du corps médical ayant pratiqué un avortement étaient, eux, passibles des travaux forcés.

Sous le régime de Vichy, la répression est considérablement renforcée par la loi du 15 février 1942. L'avortement est alors considéré comme un crime d'État passible de la peine de mort. Pour avoir procédé à 27 avortements, Marie-Louise Giraud est guillotinée le 30 juillet 1942. Un an plus tard, le 22 octobre 1943, Désiré Pioge est exécuté pour avoir aidé trois femmes à avorter. La loi de 1942 est finalement abrogée à la Libération. L'avortement n'en restera pas moins un délit et sera réprimé pendant 30 ans.

En France, la promulgation de la loi Neuwirth du 28 décembre 1967, qui remplace celle du 31 juillet 1920, légalise la pilule. C'est un véritable levier d'émancipation pour la condition féminine. Au début des années 1970, des féministes américaines développent la méthode de Karman qui permet d'avorter de manière sécuritaire. En Angleterre et aux États-Unis, cet avortement par aspiration se pratique en consultation externe. L'avortement devient plus sûr, ne nécessite aucun cadre hospitalier et peut même être réalisé par des non-médecins.

Le 5 avril 1971, Duras, Deneuve, Roudy, Seyrig… 343 femmes, parmi lesquelles de nombreuses célébrités, déclarent publiquement avoir eu recours illégalement à l'avortement dans un coming out féministe rédigé par Simone de Beauvoir et publié par le « Nouvel Obs ». Le 15 avril 1971, « Le Nouvel Observateur » publie le « Manifeste des 343 salopes « dans lequel 343 femmes (personnalités du spectacle, de la littérature et de la politique) déclarent avoir avorté. En juillet de la même année, l'avocate Gisèle Halimi et l'écrivaine Simone de Beauvoir créent l'association « Choisir », pour défendre les personnes accusées d'avortement.

En 1972, l'avortement est toujours un délit, mais le viol n'est pas un crime En octobre, lors du procès emblématique de Bobigny. Gisèle Halimi fait acquitter une jeune fille de 17 ans qui avait avorté après un viol.

Le 5 février 1973, à l'initiative du Groupe d'information santé, dans un manifeste publié par « Le Nouvel Observateur » et « Le Monde », 331 médecins revendiquent avoir pratiqué des avortements et se déclarent pour la liberté de l'interruption de grossesse. Leur déclaration enflamme l'opinion. Les signataires réclament une modification de la loi de 1920, et que l'avortement, aujourd'hui clandestin, illégal, devienne un acte médical normal remboursé par la Sécurité sociale.

Ce sera chose faite le 28 juin 1974, grâce au vote par l'Assemblée nationale du projet de loi de Simone Veil, qui libéralise totalement la contraception. La Sécurité sociale rembourse la pilule et les mineures ont droit à l'anonymat. Mais la ministre de la Santé de Valéry Giscard d'Estaing veut aller plus loin et légaliser l'avortement. En novembre 1974, lorsqu'elle présente son projet de loi visant à autoriser l'interruption volontaire de grossesse (IVG), à l'Assemblée nationale, les débats sont plus que houleux.

La loi Veil est toutefois votée et promulguée, le 17 janvier 1975, pour une période de cinq ans, avant d'être reconduite, le 30 novembre 1979 et d'entrer définitivement en vigueur le 1er janvier 1980.

Il faudra attendre près de deux décennies, pour que le nouveau code pénal dépénalisant l'avortement (lois promulguées le 22 juillet 1992) entre en vigueur, le 1er mars 1994. L'IVG n'est plus considérée comme une « dérogation à un délit ». La « pilule du lendemain », le contraceptif d'urgence Norvelo est mis en vente libre en 1999, puis la loi Aubry du 4 juillet 2001, porte de 10 à 12 semaines le légal de l'IVG et supprime l'autorisation parentale pour les mineures.

Conformément à sa promesse de campagne, le gouvernement du président socialiste François Hollande, élu en 2012 décide, un an après son arrivée au pouvoir, de rembourser à 100 % l'IVG par l'assurance-maladie, pour toutes les femmes.

Le combat pour le droit à l'avortement, toujours remis en cause par certains, se poursuit. L'extension du délit d'entrave à l'IVG aux plateformes numériques est adoptée en mars 2017. Il punit les initiatives en lignes « de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur les caractéristiques ou les conséquences d'une interruption volontaire de grossesse », selon le texte de loi.

En 2022, la France rejoint la moyenne européenne en décidant d'allonger le délai légal de recours à l'IVG. En vertu de la loi du 2 mars 2022, les Françaises auront désormais jusqu'à 14 semaines pour se faire avorter.

Enfin, le 4 mars 2024, les députés et sénateurs réunis en Congrès ont voté pour l'inscription de « la liberté garantie à la femme d'avoir recours à une interruption volontaire de grossesse » dans l'article 34 de la Loi fondamentale. Le texte a recueilli 780 voix pour et 72 contre. Ce vote historique a fait de la France le premier pays au monde à inscrire le droit à l'avortement dans la Constitution.

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