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La Maternité des Lilas : Un Héritage Féministe en Lutte

La maternité des Lilas, pionnière du féminisme et des droits LGBTQI+, a fermé ses portes le vendredi 31 octobre 2025, marquant la fin d'une époque. Cet article revient sur les combats qui ont façonné son histoire et son héritage.

Une Fermeture Douloureuse

La maternité des Lilas, située en Seine-Saint-Denis, a perdu son dernier combat : celui de pouvoir continuer à pratiquer des accouchements. Après des années de lutte pour sa survie, l'établissement a définitivement fermé ses portes, laissant derrière lui une histoire riche en engagements et en innovations. Près d'un millier d'accouchements et presque autant d'interruptions volontaires de grossesse (IVG) y étaient pratiqués chaque année. Cependant, la structure associative accusait un déficit annuel de 4,5 millions d'euros, conduisant l'Agence régionale de santé (ARS) à ne pas renouveler son agrément en juillet 2025.

Cette fermeture représente bien plus que la disparition d'un simple établissement de santé. Elle symbolise la fin d'une époque de lutte pour les droits des femmes et des personnes LGBTQI+. La maternité des Lilas était un lieu emblématique, inauguré dans les années 60, qui a marqué l'histoire de la médecine et du féminisme en France.

L'Accouchement Sans Douleur : Une Révolution Précoce

Dès sa création en 1964, la maternité des Lilas s'est distinguée en introduisant la méthode d'« accouchement sans douleur » du docteur Fernand Lamaze. Cette pratique, développée au Royaume-Uni et en URSS, reposait sur des accouchements le moins médicalisés possible, permettant aux femmes d'accoucher de manière physiologique et de réduire les souffrances liées à l'accouchement.

La méthode Lamaze, introduite dans un premier temps aux Bluets à Paris, s'est développée dans les années 50 avec la prise en charge des séances de préparation à l'accouchement par la sécurité sociale en 1959. À l'ouverture de la maternité des Lilas en 1966, seulement la moitié des parturientes en France étaient considérées comme préparées.

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Même après la généralisation de la péridurale dans les années 70, la maternité des Lilas a continué de privilégier l'accouchement physiologique. En 2020, 72 % des femmes accouchaient sans péridurale aux Lilas, contre 82 % au niveau national.

Lutte Pour le Droit à l'Avortement

La maternité des Lilas a joué un rôle crucial dans la lutte pour le droit à l'avortement, devenant un bastion du féminisme. Des figures emblématiques comme Jeanne Weiss, présidente du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) et anesthésiste-réanimatrice dans l'établissement, ainsi que Chantal Birman, sage-femme et également membre du MLAC, ont marqué son histoire.

Avant la loi Veil, des avortements clandestins étaient pratiqués à la maternité. Chantal Birman expliquait : « J’avais bien compris que les femmes allaient s’avorter quoi qu’il se passe et que c’était juste une question ‘est-ce qu’on veut qu’elles meurent ou pas’». Joëlle Brunerie-Kauffmann, militante pour le droit à l'IVG et cofondatrice du MLAC, se souvient : « La clinique des Lilas nous dépannait en les accueillant, même quand elles n’avaient pas trop saigné, et moi j’étais dans une culpabilité totale. »

En 1990, le site est devenu la cible du premier commando anti-IVG en France, témoignant de l'engagement et des risques pris par la maternité dans ce combat.

Une Approche Médicale Minimaliste

La maternité des Lilas, en tant que maternité de niveau 1, avait pour philosophie d'intervenir le moins possible médicalement lors des accouchements. Cette approche se traduisait par un taux de césarienne de 15 % en 2023, contre 20 % au niveau national, et une pratique quasi inexistante de l'épisiotomie (0,9 %).

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Tita, sage-femme aux Lilas, expliquait en 2023 : « On écoute les mamans, on se tutoie, on respecte leur consentement. Si une mère décide d’accoucher sur le côté, debout, dans l’eau ou à quatre pattes : on peut le faire ». Symbole d'un établissement qui aimait donner le temps au temps, la durée des séjours y était plus longue que la moyenne régionale.

Un Refuge Pour les Personnes LGBTQI+

La maternité des Lilas a également été à la pointe des combats pour les droits des personnes LGBTQI+. En 2019, Ali, premier papa transgenre enceint, y a accouché de Salomé, deux ans après la fin de la stérilisation obligatoire pour les personnes transgenres reconnues à l'état-civil.

Le personnel de la maternité avait été accompagné par deux associations dédiées aux droits des personnes trans : Outrans et Acceptess-T. L'établissement était devenu une adresse incontournable, alors qu'une personne LGBTQI+ sur deux est susceptible de se sentir discriminée lors d'un parcours de soins. En 2023, le collectif Queer et trans pour les Lilas a été fondé pour soutenir la maternité alors en lutte pour sa survie.

Isaac, un homme transgenre suivi à la maternité, témoigne : « Aujourd’hui encore je suis choqué de comment ça s’est bien passé. Parce qu’il y a vraiment 1000 occasions de se faire maltraiter au moment de la naissance. Ils ont un parcours pour les personnes transmasc et on est toujours suivi par la même sage-femme. C’était hyper important pour moi d’avoir une personne qui savait qui je suis, n’allait pas possiblement me poser des questions intrusives ».

Les Raisons de la Fermeture

La fermeture de la maternité des Lilas est le résultat d'une combinaison de facteurs, notamment des difficultés financières persistantes et des désaccords avec l'Agence régionale de santé (ARS). L'ARS invoquait des “conditions de sécurité non optimales” et pointait à la fois la vétusté des locaux et les difficultés financières persistantes.

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En 2011, l'ARS avait empêché la reconstruction de la maternité aux Lilas, car le projet ne prévoyait pas le rapprochement avec une autre structure. Malgré l'engagement pris il y a trois ans par dix maires du département, son président Stéphane Troussel et l'ex-députée Sabine Rubin de ne pas accepter la disparition de la maternité des Lilas, aucune solution n'a été trouvée pour assurer sa pérennité.

Les Réactions et les Alternatives

La fermeture de la maternité des Lilas a suscité une vive émotion dans le monde médical et féministe. Elle réactive une inquiétude ancienne : celle de voir disparaître des lieux de soins alternatifs, qui mettent l’accent sur l’écoute, la personnalisation et le respect des femmes.

Des personnalités du monde médical et féministe ont exprimé leur tristesse et leur colère face à cette fermeture. Ghada Hatem Gantzer, créatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis, a souligné l'importance de s'assurer que les femmes soient accueillies avec un maximum de bienveillance et de sécurité, mais ses propos ont été perçus comme justifiant la fermeture de petites maternités.

Le maire des Lilas a exprimé sa colère contre les décideurs qui ont préféré faire prévaloir une logique comptable sur la richesse humaine de l'établissement.

La Lutte Continue

Malgré la fermeture de la maternité, la lutte pour une maternité choisie, féministe et humaine continue. Le collectif Queer et trans pour les Lilas et d'autres organisations se mobilisent pour défendre les valeurs et l'héritage de la maternité des Lilas.

Des alternatives sont envisagées, comme un adossement à la maternité des Bleuets ou une fusion avec l'hôpital de Montreuil. Cependant, il est essentiel de préserver l'approche physiologique et l'accompagnement personnalisé qui ont fait la renommée de la maternité des Lilas.

La maternité des Lilas a marqué l'histoire de la médecine et du féminisme en France. Sa fermeture est une perte immense, mais son héritage continue d'inspirer et de guider les luttes pour les droits des femmes et des personnes LGBTQI+.

L'Impact de la T2A et la Rentabilité des Soins

La Tarification à l'Activité (T2A), instaurée en 2004, a eu un impact significatif sur le financement des hôpitaux et des maternités. Ce système privilégie la multiplication des actes médicaux, ce qui désavantage les établissements comme la maternité des Lilas, qui privilégient l'accouchement physiologique et l'accompagnement personnalisé.

Dans un établissement où peu d’actes médicaux, comme une césarienne ou une épisiotomie, sont pratiqués, les rentrées d’argent sont donc moindres. Aude, sage-femme, explique : « Ce qui fait l’argent, c’est le diagnostic, c’est-à-dire qu’effectivement plus tu as un cas complexe, plus cela va rapporter d’argent à la structure. Ce n’est donc pas du tout un système qui va valoriser les choses simples, effectivement ».

Corina Pallais, psychologue et représentante syndicale Sud, souligne la nécessité de relégitimer le travail des sages-femmes et de reconnaître la valeur des accouchements physiologiques.

Témoignages et Souvenirs

De nombreux témoignages et souvenirs témoignent de l'importance de la maternité des Lilas dans la vie des femmes et des familles. Mélanie se souvient : « C’était bienveillant, il y avait plein de bébés. Je me suis dit : C’est là que je veux travailler. Et c’est ce que j’ai fait : j’y suis entrée à l’âge de 20 ans, comme auxiliaire de puériculture. J’avais trouvé ma deuxième maison ».

Zina Hebbache affirme : « C’est ici que je suis née « sage-féministe » ». Elle ajoute : « Ici, les équipes étaient engagées et construisaient ensemble, au quotidien, leur pratique pour mettre la femme au cœur de toutes les réflexions ».

Ces témoignages montrent que la maternité des Lilas était bien plus qu'un simple établissement de santé. C'était un lieu de vie, d'engagement et de solidarité.

Un Projet Médical Unique

La maternité des Lilas s'est distinguée par son projet médical unique, centré sur le respect des femmes, l'écoute de leur corps et une médicalisation minimale. Marie-Laure Brival, chef du service gynécologie-obstétrique, décrit ce projet comme « une certaine idée de la naissance », mais également « de la parentalité ».

Les pères ne sont pas oubliés, avec un groupe de parole qui leur est exclusivement réservé pour aborder des thèmes tels que la présence à l'accouchement, l'influence de la grossesse sur la sexualité ou encore l'arrivée d'un nouvel enfant au sein du couple parental.

Ce projet médical soude l'équipe des Lilas et attire des professionnels engagés. Corinne, auxiliaire puéricultrice, raconte : « J'avais un large choix de postes possibles mais j'ai préféré travailler ici, où j'avais fait un stage ».

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