L'avortement, un sujet de débat passionné et souvent controversé, a une histoire riche et complexe qui remonte à l'Antiquité. Des premières tentatives de contrôle de la fécondité aux luttes acharnées pour la légalisation et l'accès à l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse), l'histoire de l'avortement est intimement liée à l'évolution des sociétés, des mentalités et des droits des femmes.
L'Avortement à Travers les Âges
L'Antiquité : Entre Interdiction et Tolérance
L'idée d'avorter volontairement un être humain n'est pas une invention de nos sociétés modernes du XXe siècle. En effet, on retrouve des traces de cette pratique dans quasiment toutes les sociétés humaines dès l’Antiquité. En revanche, on constate très tôt une pénalisation, voire une interdiction, de cette pratique. Ainsi, le code de Hammurabi écrit à Babylone vers 1750 av. J.-C. interdit l’avortement. D’autres textes invoquent alors des motifs divers. Pour certains, il s’agit d’un acte contre nature, allant à l’encontre même de la volonté divine. Pour d’autres, il s’agit d’un acte insensé d’un point de vue sociétal, puisqu’il punit la cause publique en la privant d’un nouveau citoyen. On prend donc ici l’argument démographique. Enfin, il s’agit pour d’autres d’une privation pour le géniteur de son bon droit d’avoir une descendance. Ce dernier point est notamment soulevé chez les Grecs et les Romains.
Dans la Grèce classique et la Rome antique, l'avortement est une pratique réprouvée, car elle prive le père de son droit de disposer de sa progéniture comme il l’entend. Cependant, aucun texte législatif ne l'interdit explicitement. Hippocrate s’exprime moralement contre l’avortement, mais prescrit l’avortement thérapeutique dans le cas d’un risque pour la mère lors de l’accouchement. La vie d’une femme adulte passe avant l’embryon. La tradition patriarcale gréco-romaine n’interdit pas l’avortement, mais la femme n’a pas le droit d’avorter à l’insu de son mari.
Les femmes recouraient à diverses méthodes abortives, souvent dangereuses, telles que l'ingestion de plantes, l'utilisation de pessaires (suppositoires vaginaux) ou des techniques plus barbares comme l'introduction d'objets pointus dans l'utérus. Les raisons de l'avortement étaient multiples : éviter la honte de l'adultère, gérer la taille de la famille, ou échapper à une condition misérable dans les sociétés esclavagistes.
Le Moyen Âge et le Christianisme : Une Condamnation Ferme
Au Moyen Âge, sa pénalisation et son interdiction n’évoluent pas beaucoup. L’Église condamne avec fermeté ce geste qu’elle estime comme un acte allant contre la volonté de Dieu. Mais la pénalisation de l’avortement évoluait en fonction du moment où il était pratiqué. En effet, certains écrivains religieux définissent un « moment » où apparaîtrait l’âme chez un fœtus. À noter que ce moment diffère significativement entre la femme et l’homme… La pratique de l’avortement se fait à cette époque généralement par l’ingestion de plantes.
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La question de l’âme du fœtus fait l’objet d’un débat théologique. Au XIIe siècle, les théologiens chrétiens optent même pour une animation différenciée entre garçons et filles : ils fixent l’apparition d’une âme chez les fœtus à 40 jours pour les garçons et à 80 jours pour les filles ! L’interdit de l’avortement a toutefois pu être contourné. Ainsi, au XIIIe siècle, Guillaume de Salicet, moine dominicain et auteur d’ouvrages de médecine et de chirurgie, reconnaît que si cet acte n’est pas recommandé par la loi :« Il est cependant [nécessaire] pour le bon fonctionnement de la science médicale, à cause du danger qu’une grossesse pourrait produire chez une femme en mauvaise santé, faible, ou qui est trop jeune. »
Les XIXe et XXe Siècles : Criminalisation et Lutte pour la Légalisation
Les choses n’évoluent pas beaucoup après le siècle des Lumières. On peut souligner le fait que l’avortement n’est plus punissable de la peine de mort, mais les mentalités n’évoluent pas. En effet, le nouveau Code Pénal adopté par la première Assemblée nationale en 1791 condamne cette pratique. Courant XIXe, on décide que le motif médical peut être un cas de force majeure. Ainsi, l’avortement peut être réalisé par un officier de santé, si la vie de la mère est en danger. Mais cela reste mal vu.
Malgré la sévérité de la législation, le XIXe siècle fait face à une augmentation considérable des avortements dans les villes, un phénomène complexe lié à l’exode rural, à la révolution industrielle et à la sociabilité urbaine. La pratique touche en grande majorité les milieux populaires et le plus souvent des femmes célibataires, mais la part des femmes mariées ne cesse de croître. En 1913, Madeleine Pelletier écrivait « l’avortement n’est plus comme autrefois un fait exceptionnel ; c’est, on peut le dire, la règle et dans toutes les classes de la société. »
Début XXe, on estime que 500 000 avortements étaient réalisés chaque année dans la clandestinité sur le sol français. 300 femmes par an en mouraient, en raison des conditions hygiéniques déplorables de ce cadre clandestin. La répression s’intensifie dans l’entre-deux-guerres, lorsque le pays a plus que jamais besoin de naissances à cause des morts de la Grande Guerre. On commence alors également à culpabiliser la contraception. En 1920, l’avortement est considéré comme un crime. Une loi fut votée pour réprimer « la provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle ». Mais les lois ne dissuadèrent pas les plus récalcitrants.
Durant l’occupation, le régime de Vichy rétablit la peine de mort pour avoir pratiqué un avortement. Un cas tristement célèbre est celui de Marie-Louise Giraud, guillotinée le 30 juillet 1943 pour avoir pratiqué une trentaine d’avortements illégaux. L'avortement fut déclaré « crime contre la sûreté de l’État ».
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Vers la fin de l’occupation, le gouvernement provisoire reconnaît le droit de vote aux femmes. Cette avancée majeure est suivie de plusieurs progrès politiques et juridiques sur l‘égalité homme/femme. Enfin, en 1956, on fonde la « Maternité Heureuse ». Aujourd’hui connu comme le « Planning Familial », le mouvement lutte pour une meilleure éducation sexuelle et le droit à la contraception et l’avortement.
1971 : Le Manifeste des 343 et la Loi Veil
Les années 60 voient arriver de nombreux mouvements féministes. Ces « groupes de travail et de réflexion » donneront naissance une décennie plus tard au MLF. C’est dans ce contexte de dialogues et de réunions entre femmes militantes qu’est réalisé le manifeste. L’initiative vient d’une conversation entre Jean Moreau et Nicole Muchnik, un soir de 1970. Les deux travaillent alors pour le Nouvel Observateur. La présidente du Planning Familial, Simone Iff, mobilise alors son réseau pour essayer d’obtenir des signatures de femmes célèbres.
Il s’agit de présenter une pétition rédigée par Simone de Beauvoir demandant la dépénalisation de l’avortement. Cette pétition serait signée par des femmes célèbres, confiant alors avoir eu recours illégalement à l’avortement. Ces dernières risquent donc la prison en signant, puisqu’elles avouent publiquement un délit… De Beauvoir est la première à signer, suivie de « 342 » autres femmes. En réalité, elles sont bien plus à signer. On retrouve des grands noms d’alors : Catherine Deneuve, Marguerite Duras ou encore Agnès Varda. De plus, des militantes du MLF ajoutent l’idée que l’avortement doit être gratuit. En effet, le but de la tribune est de légaliser l’avortement et d’en faciliter l’accès et la sécurité.
Le Nouvel Observateur publie le manifeste dans son N°334 datant du 5 avril 1971. Il commence comme suit :« Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »
Les réactions ne se font pas attendre. La semaine suivante, le journal satirique Charlie Hebdo titre « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l’avortement ? ». Cependant, aucune des femmes ne subit de poursuite pénale à la suite de ces déclarations. Au contraire, les années suivantes tendent à leur donner raison.
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L’année 1972 voit arriver deux choses. La première est la démonstration sur le sol français de la méthode dite de « Karman ». Cette méthode consiste à aspirer tout le contenu utérin. Des médecins français du GIS l’utilisent ensuite illégalement jusqu’en 1975. La seconde, et pas des moindres, est la « réussite » du procès de Bobigny. Cinq femmes sont alors accusées d’avoir eu recours illégalement à l’avortement. Leur avocate, Gisèle Halimi, avec leur accord, décide d’en faire une affaire publique. De nombreuses personnalités des mondes littéraires, politiques, scientifiques et universitaires viennent défendre les accusées. Le verdict du procès est optimiste. La loi de 1920 ne veut plus rien dire. On relaxe la plupart des accusées. Seule une est réellement condamnée à un an de prison. Le procès est devenu politique, amenant un grand pas en avant.
La conclusion heureuse de ce manifeste est évidemment la loi Veil. En 1974, Simone Veil entrait à l’Assemblée nationale pour défendre son projet de loi visant à légaliser le recours à l’Interruption Volontaire de Grossesse. La loi, validée en janvier 1975, stipule que l’interruption peut survenir lors des dix premières semaines de grossesse. Elle sera complétée en 2001 par Martine Aubry, élargissant le délai à 14 semaines. En 2021, 343 nouvelles femmes émettent un nouveau « manifeste » avec la requête d’élargir encore le délai légal.
L'Avortement Aujourd'hui : Un Droit Toujours Menacé
Cependant, bien que l’on parle d’aboutissement, cette loi n’est pas une fin en soi. En effet, de nombreuses associations et personnalités politiques s’engagent régulièrement pour l’abrogation de cette loi. Leurs arguments sont bien souvent religieux et reprennent pour certain.e.s une partie du discours pétainiste, quant à l’avenir de la nation et le besoin pour les Françaises d’enfanter…
De plus, les méthodes utilisées sont assez malsaines. En effet, il existe un grand nombre de sites web se faisant passer pour des sites d’informations plus ou moins officiels et qui, en réalité, cherchent à dissuader le recours à l’IVG. Certains vont même jusqu’à proposer des faux numéros gratuits où l’interlocuteur va tout faire pour vous culpabiliser ou vous convaincre de renoncer à l’IVG. Ces sites sont illégaux depuis 2017 et leurs gérants peuvent encourir 2 ans de prison et 30 000 € d’amende.
Le droit à l’avortement s’affirme dans la loi, mais dans la pratique, le financement des structures chargées de prendre en charge les patientes diminue.
Avancée majeure de notre société, il serait malheureusement idiot de considérer l’avortement comme un acquis. Chaque jour, des gens se battent pour faire supprimer ce droit. Bien heureusement, d’autres luttent chaque jour pour le maintenir et briser le tabou sur cette pratique. En mars 2024, la France est devenue le premier pays au monde à inscrire le droit à l’avortement dans sa Constitution.
L'Avortement dans le Monde : Une Cartographie Inégale
L’avortement est autorisé dans de nombreux pays. En France, en 2011, plus de 200 000 IVG ont été pratiquées. Le taux moyen de recours à l’IVG est de :
- 15,1 pour 1 000 femmes (15 à 49 ans)
- 27 pour 1 000 en métropole et 50 pour1 000 en outre-mer (20 à 24 ans)
- 14 pour 1 000 (moins de 20 ans)
Le 10 décembre 2013, le Parlement européen rejetait la proposition visant à uniformiser l’accès à la contraception et à l’avortement dans l’Union. Certains pays limitent ou interdisent encore l’accès à l’avortement (Malte, Chypre, Luxembourg, Irlande, Espagne, Pologne).
Selon les statistiques des Nations Unies, sur 50 millions d’avortements pratiqués chaque année dans le monde, 40 % sont hors la loi. Parmi les pays arabes seul la Tunisie et la Turquie n’impose aucune condition à l’avortement. L’IVG est autorisée en Tunisie depuis 1973, et en 1965, une 1ère loi la légalisait pour les femmes ayant plus de 5 enfants. Au Maroc, l’avortement est interdit, sauf si la vie de la mère est en danger.
En Pologne, où la religion catholique est très présente, l’avortement agite le débat public. Même si la loi de 1930 existe toujours, les médecins la remettent en cause, au nom de leur religion. Selon les chiffres officiels, en 2013 seuls 752 IVG légales ont eu lieu (pour un pays de 38 millions d’habitants). Selon un rapport du Center for Reproductive Rights, entre 80 000 et 200 000 polonaises avortent chaque année dans la clandestinité. L’IVG n’est légalisée qu’à partir de 2017 au Portugal et 2018 en Irlande. Elle est toujours illégale à Malte.
L’Histoire de l’avortement aux USA est un éternel aller-retour. Depuis 1973 le droit à l’avortement est protégé par l’arrêt « Roe v. Wade » de la Cour suprême et par le XIVe amendement. Depuis 1992, la Cour suprême reconnaît aux États les droits d’apporter des restrictions aux conditions d’avortement. Au fil des restrictions, dans certains États comme le Mississippi, le Nebraska, le Missouri, plus de 95 % des comtés ne compteraient plus aucune clinique pratiquant l'IVG. En mai 2019, le Sénat de l'Alabama vote la loi anti-avortement la plus répressive du pays.
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