L'avortement, un sujet de société complexe et chargé d'histoire, a connu une évolution significative en France. Avant la loi Veil de 1975, l'avortement était illégal, contraignant de nombreuses femmes à recourir à des pratiques clandestines, souvent dans des conditions dangereuses. Cet article se penche sur les chiffres de l'avortement clandestin en France, explore les conséquences tragiques de cette pratique et examine les évolutions récentes en matière d'accès à l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse).
L'avortement clandestin avant la loi Veil : un bilan tragique
Avant la loi Veil, des centaines de femmes mouraient chaque année en France des suites d'avortements clandestins, souvent dans la souffrance, la solitude et la peur. On estime alors à 500 000 le nombre d'avortements clandestins par an en France. Le chiffre, terrifiant, fut cité en mars dernier par la sénatrice Laurence Rossignol, alors qu’elle défendait une proposition de loi visant à réhabiliter les femmes condamnées pour avoir avorté dans l’illégalité : « Au début du XXe siècle, déclarait-elle, on évalue à environ 500 000 le nombre d’avortements clandestins réalisés en France chaque année. Trois femmes en mourraient chaque jour »… Soit un millier par an.
Il est toutefois très difficile de trouver des chiffres précis sur l’avortement avant 1975, son interdiction empêchant de fait de disposer de données officielles. Si Simone Veil évoquait le chiffre de 300.000, le site contraception.fr avance une estimation située entre 55.000 et 90.000, en se basant sur l’Etude de la clientèle et du champ d'attraction d'un service hospitalier publiée en 1974 dans la revue Population.
Ces avortements étaient effectués « le plus souvent dans de terribles souffrances, dans la solitude, la peur, l’opprobre et la honte », rappelait une tribune publiée en mai. L'écrivaine et essayiste Nancy Huston avait déjà émis l’idée d’un mémorial dédié aux femmes mortes ainsi. Il est plus que temps de remédier à cette injustice qui résulte de l’invisibilisation de ces histoires tragiques.
Les causes médicales de la mort de ces femmes étaient souvent dissimulées (septicémie, tétanos, péritonite…), rendant le recensement impossible. La loi du silence comme arme du système patriarcal.
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Des personnalités telles que Gisèle Halimi ont dénoncé l'hypocrisie entourant l'avortement clandestin, soulignant que toutes les femmes, y compris celles issues de milieux privilégiés, y avaient recours, mais le dissimulaient.
Des femmes comme Thérèse Clerc pratiquaient des avortements clandestins avant la promulgation de la loi Veil.
La loi Veil et l'évolution de l'accès à l'IVG
La loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975, a dépénalisé l'avortement en France, marquant une étape cruciale dans la reconnaissance des droits des femmes. Cette loi a permis aux femmes d'interrompre leur grossesse dans un cadre légal et médicalement sécurisé.
Cinquante ans plus tard, alors que l’accès à l’IVG sur l’ensemble du territoire laisse encore à désirer, et que dans le reste du monde, les menaces se multiplient sur le droit des femmes, la mémoire des victimes d’hier tend à s’effacer. C’est pour la garder vivante qu’un collectif s’apprête à dévoiler un projet de monument, à Paris, en leur hommage.
En 2024, la liberté d’accès à l’IVG est entrée dans la Constitution française.
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Les chiffres récents de l'IVG en France
Selon les sources médico-administratives, 251 270 IVG ont été réalisées en France en 2024, soit 7 000 de plus qu’en 2023. Parmi celles-ci, 16 370 concernent des résidentes des départements et régions d’outre-mer (DROM), y compris Mayotte. La hausse du nombre d’IVG depuis 2022 se poursuit, après la nette baisse en 2020 et 2021 en lien avec la pandémie de Covid-19. Le taux de recours à l’IVG atteint ainsi 17,3 ‰ en 2024 contre 16,8 ‰ en 2023. Dans les DROM, il ne progresse pas mais reste élevé, passant de 32,3 ‰ en 2023 à 32,2 ‰ en 2024.
En 2024, les taux de recours augmentent pour toutes les classes d’âge, avec un taux de recours qui reste le plus élevé parmi les 25-29 ans : 29,8 ‰ contre 29,4 en 2023. Parmi les moins de 20 ans, le taux de recours demeure plus faible qu’il n’était il y a dix ans (5,5 ‰ contre 8,7 ‰).
En 2024, les taux de recours à l’IVG augmentent dans toutes les régions métropolitaines et se stabilisent dans les DROM, où leur niveau moyen est deux fois plus élevé qu’en métropole. Les disparités territoriales sont marquées puisque les taux de recours varient du simple au quadruple entre Les Pays de la Loire et la Guyane. En France métropolitaine, ils oscillent entre 12,4 ‰ dans les Pays de la Loire à 23,1 ‰ en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans les DROM, les taux fluctuent entre 19,0 ‰ à Mayotte et 46,5 ‰ en Guyane.
45% des IVG sont réalisées en dehors des établissements de santé et 80 % des IVG sont médicamenteuses. En 2024 45 % des IVG sont réalisées hors des établissements de santé, et la méthode médicamenteuse concerne 80 % de l’ensemble des IVG.
En 2024, 1 442 sages-femmes, 900 gynécologues ou gynéco-obstétriciens et 920 médecins généralistes ont réalisé des IVG en cabinet libéral. Les sages-femmes ont réalisées plus de 50 000 IVG, soit la moitié des IVG réalisées en cabinet libéral. Près de 1600 médicaments ont été remis directement à la femme par une pharmacie, dans le cadre d’une IVG en téléconsultation.
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En établissement de santé, trois IVG sur quatre sont réalisées avant 10 semaines d’aménorrhée (SA). Après l’allongement de deux semaines de la durée légale pour les IVG réalisées en établissement de santé (de 14 à 16 SA), les IVG dites tardives, réalisées à partir de 12 SA, représentent 9,8 % de l’ensemble des IVG hospitalières.
Les défis persistants et les perspectives d'avenir
Malgré les progrès réalisés, des défis persistent en matière d'accès à l'IVG en France. Les disparités territoriales restent importantes, avec des taux de recours plus élevés dans les DROM qu'en métropole. De plus, l'accès à l'IVG peut être entravé par la désinformation et les difficultés d'accès aux professionnels de santé pratiquant l'IVG.
Le ministère de la Santé met en garde contre la désinformation relative à l’interruption volontaire de grossesse.
Pour surmonter ces défis, il est essentiel de renforcer l'information et l'éducation sur l'IVG, de garantir un accès égal à l'IVG sur l'ensemble du territoire et de lutter contre la désinformation et les entraves à l'IVG.
Un projet de monument en hommage aux femmes décédées des suites d’un avortement clandestin avant 1975 a été présenté à la Maison de la poésie, à Paris. La question du lieu où pourrait être érigé ce monument n’a pour l’heure pas été tranchée, mais le jardin du Luxembourg au Sénat, « là où la loi féminicide de 1920 », qui a interdit l’avortement, a été votée, serait « symbolique ».
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