Introduction
Les berceuses, ces mélodies douces et répétitives chantées aux enfants pour les endormir, sont un élément universel de la culture humaine. Elles transcendent les frontières linguistiques et géographiques, reliant les parents et les enfants à travers un rituel intime et réconfortant. Parmi la grande variété de berceuses, celles qui mettent en scène des animaux occupent une place particulière. Cet article se penche sur les origines et les significations de ces berceuses animalières, explorant leur rôle dans l'apaisement des enfants, la transmission des valeurs culturelles et l'expression des émotions parentales.
Berceuses : Un Rituel Universel
Partout dans le monde, les parents chantent pour endormir leurs enfants. Lorsque vient le soir, que la nuit tombe et que, dehors, le monde tourne au ralenti, le moment est venu de laisser la journée passée derrière soi et de bercer l’enfant paisiblement d’une voix douce pour qu’il s’endorme. En effet, beaucoup d’enfants ne parviennent pas à trouver le calme. Et alors que les jeunes parents ont du mal à garder les yeux ouverts, leurs bébés ont souvent du mal à trouver le sommeil. C’est pourquoi ils ne doivent pas être laissés seuls au moment de s’endormir. Chanter une berceuse lors du rituel du soir fait souvent des miracles. Le fait de chanter une berceuse à un nourrisson ralentit sa fréquence respiratoire et cardiaque. Depuis des siècles, dans le monde entier, on berce les enfants pour les endormir. Beaucoup de ces chansons parlent de calme et de sécurité. Mais beaucoup nous entraînent aussi dans d’autres mondes.
Une étude américaine le confirme : les berceuses permettent de diminuer la fréquence cardiaque et le rythme de la respiration du nouveau-né. En revanche, les chansons passées sur CD ou sur tout autre support sont beaucoup moins efficaces, tout comme les chansons plus modernes. Avec leur rythme lent, plus lent que la fréquence cardiaque d’un enfant, leurs mélodies répétitives et leurs paroles simples, les berceuses traditionnelles sont celles qui favorisent le plus l’endormissement.
La berceuse appartient à ce qu’on appelle de façon un peu condescendante les petits genres de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à une action précise, le bercement. Chant de l’attente, elle est attente d’un sommeil qui tarde à venir parfois et que l’adulte qui chante s’efforce d’apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et qui sont supposées favoriser l’endormissement. Ce genre nous est transmis aujourd’hui en partie de bouche à oreille (souvent dans des versions très fragmentaires) et en partie sous forme écrite.
La Présence des Animaux dans les Berceuses
Les animaux sont des figures récurrentes dans les berceuses du monde entier. Ils peuvent être présentés comme des protecteurs, des compagnons de jeu, ou même des menaces potentielles. Le choix des animaux et la manière dont ils sont dépeints reflètent souvent les valeurs culturelles et les préoccupations de la communauté.
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Dans certaines cultures, les animaux sont considérés comme des esprits gardiens ou des symboles de force et de courage. Ils sont alors invoqués dans les berceuses pour protéger l'enfant des dangers et lui assurer un avenir prospère. Dans d'autres cultures, les animaux sont associés à des contes et légendes populaires, et leur présence dans les berceuses permet de transmettre ces histoires aux jeunes générations.
Il existe des berceuses qui parlent d’animaux sauvages. Consignée par écrit au début du XIXe siècle seulement, cette berceuse contient des mots qui ne sont plus en usage dans le norvégien moderne. Les paroles reprennent la perspective d’un observateur extérieur décrivant le quotidien d’une simple famille de paysans. Dans une berceuse islandaise, on s’attend à faire des rencontres avec des créatures merveilleuses.
L’événement de parole chaque fois unique qu’est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu’il se trouve dans son berceau, qu’il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l’enfant reconnaît l’inflexion d’une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel.
Exemples de Berceuses Animalières
- "Ah! Les Crocodiles" : La mélodie de cette chanson est d’Offenbach. Sur le site de Wikipédia, la présentation de l’opéra bouffe « Tromp-al-Cazar », parmi les titres de cet opéra se trouve cette chanson « les crocodiles ». La chronologie des compositions d’Offenbach où cette œuvre « Tromp-al-cazar » fut créée le 03/04/1856 aux « bouffes parisiennes » .Cette chanson apparait sous le titre « les crocodiles » dans le chapitre « animaux » du « divertissement Rossini/Offenbach » : « un soir chez Jacques Offenbach » ; et le livret de cet opéra à télécharger. Sur le site italien « canzoni contro la guerra = chansons contre la guerre » : le texte de la chanson « Un crocodile s’en allant à la guerre ».
- La berceuse russe "Bayou Bayouchki Bayou" dissuade l’enfant de s’approcher du bord du lit, sinon, gare, un petit loup gris «l’emportera dans le bois, sous le petit saule».
- Ani couni chaouani : C'est un chant de lamentations très triste, qui était chanté exclusivement par les femmes, qui est issu de la Ghost Danse (danse des esprits), instaurée par le visionnaire amérindien arapaho Wowoka dans la réserve de Pine Ridge au Dakota, où il affirmait que cette danse offerte au Grand Esprit pourrait les débarrasser des blancs.
Fonctions et Significations des Berceuses Animalières
Les berceuses animalières remplissent plusieurs fonctions importantes :
- Apaisement et endormissement : Le rythme lent et répétitif des berceuses, combiné à la voix douce du parent, a un effet apaisant sur l'enfant, favorisant l'endormissement. La présence d'animaux familiers ou imaginaires peut également rassurer l'enfant et l'aider à se sentir en sécurité.
- Transmission des valeurs culturelles : Les berceuses sont un moyen de transmettre les valeurs culturelles et les traditions aux jeunes générations. Les animaux présents dans les berceuses peuvent incarner des qualités morales telles que la sagesse, la bravoure, ou la gentillesse.
- Expression des émotions parentales : Les berceuses permettent aux parents d'exprimer leur amour, leur tendresse et leur affection envers leur enfant. Le choix des mots et la manière dont ils sont chantés peuvent refléter les émotions et les préoccupations du parent.
- Développement du langage et de la communication : Les berceuses contribuent au développement du langage et de la communication chez l'enfant. L'écoute des mots et des mélodies favorise l'acquisition du vocabulaire et la compréhension des structures linguistiques.
Berceuses Personnalisées et Identité Culturelle
Chez les peuples autochtones circumpolaires, en Eurasie comme en Amérique et au Groenland, des pratiques remarquablement similaires ont été documentées, consistant à attribuer aux nouveau-nés et aux enfants des chants individuels. Ceux-ci sont utilisés en tant que berceuses, c’est-à-dire afin d’accompagner l’endormissement, mais aussi pour consoler l’enfant, le motiver, le protéger, consolider son identité individuelle, susciter en lui joie, fierté ou embarras, sourires ou comportements infantiles, développer son attachement ou lui exprimer son amour et son attention.
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Les Sámi occupent un territoire traditionnellement situé au Nord de la Scandinavie et de la Finlande, ainsi que sur la péninsule de Kola en Russie. La principale pratique musicale propre aux Sámi est le yoik. Elle consiste à attribuer à une personne, un animal ou un lieu une mélodie spécifique, chantée avec ou sans paroles, sans accompagnement musical et de manière répétitive. Comme dans d’autres traditions de chants personnels de l’espace circumpolaire, chaque membre de la communauté est susceptible d’avoir sa propre mélodie, chantée au cours de la vie de tous les jours afin de penser à cette personne, la saluer ou la rendre présente par la voix. Un dovdna s’apparente à un yoik simplifié, minimaliste, plus court qu’une mélodie adulte et chanté avec tendresse. Les dovdna peuvent être utilisés à la manière des berceuses, afin d’accompagner un enfant dans son endormissement. Il s’agit néanmoins ici de berceuses personnalisées : dès leur plus jeune âge, les enfants Sámi sont réputés capables de reconnaître leur propre mélodie et conscients de l’attention exclusive qui leur est donnée lorsqu’elle est chantée. En outre, la fonction du dovdna dépasse largement celle de la berceuse et peut tout aussi bien servir à motiver un enfant et lui donner confiance en lui-même.
Comme les Sámi, les Nenets, peuple samoyède présent principalement sur les péninsules de Yamal et de Taïmyr en Sibérie occidentale, disposent de deux ressources musicales pour endormir leurs enfants : d’une part les berceuses proprement dites, d’autre part des chants personnalisés appelés nyukubts. Ces derniers sont composés par la mère, la grand-mère ou une sœur - plus rarement le père ou un frère - au moment de la naissance ou peu de temps après. Comme dans le pays Sámi, les mélodies sont simples, de manière à être aisément mémorisables. Elles tendent à prédire certains aspects de l’avenir de l’enfant, coexistent avec des berceuses non personnalisées, et ne sont plus chantées en présence de la personne évoquée une fois l’âge adulte atteint.
En Sibérie orientale, les Yukaghir appellent shiishii les chants personnels enfantins. Ceux-ci sont envisagés comme une troisième forme de nom pour le jeune individu, au même titre que son nom officiel (souvent russe) et son surnom. Ces chants incluent onomatopées et formules répétitives. Ils peuvent être chantés à différents rythmes, selon le but envisagé : stimuler l’enfant, le bercer ou soigner une maladie. Enfin, les Chukchi du Nord-Est sibérien pratiquent également un type de chants personnels enfantins servant principalement de berceuses, appelés chakchechang.
De l’autre côté du Détroit de Béring, les communautés Yup’ik d’Alaska appellent inqum les chants personnels d’enfants. Ceux-ci comportent habituellement des textes compris uniquement par les membres de la famille proche. L’inqum d’un enfant mentionne généralement son surnom et certains traits physiques ou psychologiques, ou encore des événements de sa vie, tels que sa première capture d’animal. Des strophes peuvent être ajoutées au cours de la vie de l’enfant, de sorte que l’inqum prend peu à peu la forme d’un récit autobiographique. On chante l’inqum à la manière d’une berceuse, pour endormir les enfants, bien que sa fonction première soit, plus largement, d’exprimer l’amour parental.
Au Nord de l’Alaska, les Iñupiat ont une pratique moins musicalisée, à mi-chemin entre le « mamanais » et les chants enfantins d’Eurasie. Le nuniaq consiste en une allitération rythmée de mots et de syllabes sans signification servant à articuler la relation de parenté entre l’interprète et l’enfant et à établir une connexion émotionnelle, tout en décrivant certains traits physiques, psychologiques, ou certains maniérismes propres à l’enfant.
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Berceuses et Traditions Orales
La question est de savoir que fait ou plus exactement que défait l’écrit dans la berceuse ? Qu’est-ce qui se perd de ce genre qui appartient au folklore oral enfantin quand il passe à la forme écrite ? Dans un premier temps, il s’agit de prendre la mesure de ce qui tombe, comme dit Roland Barthes, dans la « trappe de la scription » lorsque la berceuse orale est transcrite pour figurer dans des recueils, dans des livres. Ce mouvement de transcription est relativement ancien. Ainsi, dans la Friquassée crotestyllonnée, paru à Rouen en 1601, on peut lire, mêlées à d’autres comptines, proverbes, dictons et facéties, quelques berceuses. Mais le mouvement de collecte est particulièrement important au XIXe siècle.
Ces retranscriptions, soumises à l’ordre graphique, s’alignent sur la page blanche, les unes au-dessous des autres. En observant, par exemple, les pages consacrées à la berceuse dans Rimes et jeux de l’enfance, on remarque que les variantes données peuvent être introduites par a) et b) et que, parfois, une variante supplémentaire est ajoutée entre parenthèses avec une note de bas de page explicative. Des virgules, des points-virgules segmentent l’écrit, qui s’organise en strophes. Une lettre majuscule débute le texte, un point le termine, et ainsi s’offre au regard un ensemble parfaitement délimité. Au-dessous de chaque bloc textuel, systématiquement, des italiques indiquent la région de France où l’exemple a été collecté. L’imprimé calibre et standardise un ensemble ordonné, numéroté de 1 à 16 : les berceuses recueillies, muettes maintenant, sont parfois accompagnées de leur partition (de la musique écrite avec des signes sur un ensemble de lignes). L’assignation graphique non seulement fait entrer dans les normes typographiques, mais il a aussi pour effet de tout uniformiser sur son passage : visuellement, les berceuses ressemblent aux rondes, qui ressemblent aux formulettes, et ainsi de suite.
Quand un énoncé est mis par écrit, il peut être examiné bien plus en détail, pris comme un tout ou décomposé en éléments, manipulé en tous sens, extrait ou non de son contexte. Autrement dit, il peut être soumis à un tout autre type d’analyse et de critique qu’un énoncé purement verbal. Le discours ne dépend plus d’une « circonstance » : il devient intemporel. Tout d’abord la malléabilité propre à la parole chantée. On sait à quel moment la berceuse commence, mais on ne sait pas quand elle finit, car le signe de son efficacité est marqué par son interruption même. L’adulte qui berce suit l’avancée du sommeil, la voix diminue en intensité, la parole se défait, devient sons répétés, murmures fredonnés pour laisser, en toute fin, place au silence.
Mais quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini. Rousseau, dans le cinquième chapitre de son Essai sur l’origine des langues (1781), dit à propos de l’écriture qu’« elle substitue l’exactitude à l’expression ». Il ajoute quelques lignes plus bas qu’« il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n’est que parlée ». Et c’est bien ce passage de l’esthésique à l’esthétique que l’on retrouve dans nos berceuses quand, de paroles chantées, elles deviennent texte écrit. Ce qui se perd, c’est tout un monde de sensations au profit de l’esthétisation plus ou moins grande d’un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre.
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