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La Berceuse : Plus qu'une Chanson, un Rituel Universel

Tous les parents du monde partagent un point commun : le chant des berceuses. Ces mélodies douces, murmurées à la tombée de la nuit, sont bien plus que de simples chansons. Elles représentent un rituel universel, un moment de tendresse et de connexion profonde entre l'adulte et l'enfant.

Un Besoin Universel d'Apaisement

Lorsque la nuit tombe et que le monde extérieur ralentit, le moment est idéal pour dire adieu à la journée. Cependant, comme beaucoup d'adultes le savent, il est parfois difficile de se détendre et de se préparer au sommeil, que la journée ait été belle ou difficile. Les jeunes enfants ont particulièrement besoin d'aide pour cette transition.

Les berceuses peuvent faire des miracles. Depuis des siècles, les enfants du monde entier s'endorment bercés par ces chansons. Beaucoup parlent de repos et de protection, tandis que d'autres emmènent l'enfant dans des mondes merveilleux.

Exemples de Berceuses à Travers le Monde

Le monde regorge de berceuses, chacune reflétant sa culture et ses traditions. Voici quelques exemples fascinants :

  • Berceuse norvégienne : Consignée par écrit au début du XIXe siècle, elle décrit le quotidien d'une famille paysanne avec des mots aujourd'hui désuets.
  • "Sofðu unga ástin mín" (Islande) : Contrairement aux attentes, cette berceuse islandaise, bien que populaire, ne parle pas de créatures merveilleuses.
  • Berceuses persanes : Issues d'une tradition orale millénaire, elles reflètent la diversité ethnique de l'Iran. Depuis la révolution islamique de 1979, elles sont la seule forme de chant autorisée aux femmes solistes en public.
  • Berceuse maorie : Écrite par la princesse Te Rangi Pai (1868-1916), elle aurait été composée en guise de consolation.
  • Berceuse vénézuélienne : Chantée sur l'air de l'hymne national, elle était traditionnellement interprétée par les nourrices dans les plantations.

L'Efficacité Prouvée des Berceuses

Une étude américaine confirme les bienfaits des berceuses : elles diminuent la fréquence cardiaque et le rythme respiratoire des nouveau-nés. Les berceuses traditionnelles, avec leur rythme lent, leurs mélodies répétitives et leurs paroles simples, sont les plus efficaces. Les versions enregistrées sont beaucoup moins performantes.

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Au-Delà des Paroles : un Rituel Sensoriel

L'efficacité d'une berceuse ne réside pas uniquement dans ses paroles. C'est un rituel sensoriel complet :

  • Le contact physique : L'allaitement renforce les liens et permet un contact corporel empreint d'amour.
  • Le rythme : Le rythme lent de la berceuse, souvent plus lent que le rythme cardiaque de l'enfant, favorise l'apaisement.
  • La voix : L'inflexion de la voix de la personne qui berce, sa chaleur et son souffle sont rassurants pour l'enfant.

La Berceuse : un "Petit Genre" de la Littérature Orale

La berceuse est souvent considérée comme un "petit genre" de la littérature orale. C'est une musique chantée, une chansonnette associée à une action précise : le bercement. C'est un chant d'attente, en attente d'un sommeil qui tarde à venir parfois et que l'adulte qui chante s'efforce d'apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et qui sont supposées favoriser l’endormissement.

La Berceuse : de l'Oralité à l'Écrit

Ce genre nous est transmis aujourd’hui en partie de bouche à oreille (souvent dans des versions très fragmentaires) et en partie sous forme écrite. La question est de savoir ce qui se perd de ce genre qui appartient au folklore oral enfantin quand il passe à la forme écrite.

Dans un premier temps, il s’agit de prendre la mesure de ce qui tombe dans la « trappe de la scription » lorsque la berceuse orale est transcrite pour figurer dans des recueils, dans des livres. Ce mouvement de transcription est relativement ancien.

Ces retranscriptions, soumises à l’ordre graphique, s’alignent sur la page blanche, les unes au-dessous des autres. L’imprimé calibre et standardise un ensemble ordonné, numéroté. L’assignation graphique non seulement fait entrer dans les normes typographiques, mais il a aussi pour effet de tout uniformiser sur son passage : visuellement, les berceuses ressemblent aux rondes, qui ressemblent aux formulettes, et ainsi de suite.

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On sait à quel moment la berceuse commence, mais on ne sait pas quand elle finit, car le signe de son efficacité est marqué par son interruption même. L’adulte qui berce suit l’avancée du sommeil, la voix diminue en intensité, la parole se défait, devient sons répétés, murmures fredonnés pour laisser, en toute fin, place au silence. La berceuse en effet suppose un échange ouvert, « in process » : les interactions sont liées ici à une situation de communication paradoxale, parce qu’aucune réponse articulée n’est attendue. L’in-fans auquel s’adresse le chant ne sait pas encore parler. C’est bien l’effet performatif qui compte. Et, pour ce faire, il y a toujours une part d’improvisation laissée à celui ou à celle qui berce dans le choix des paroles qui peuvent être répétées, oubliées, plus ou moins inventées ou empruntées à d’autres chansons.

Quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini. Ce qui se perd, c’est tout un monde de sensations au profit de l’esthétisation plus ou moins grande d’un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre. L’événement de parole chaque fois unique qu’est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu’il se trouve dans son berceau, qu’il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l’enfant reconnaît l’inflexion d’une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel. La répétition de sons ou de mots berceurs plus ou moins monosyllabiques (do, do) qui imite le va-et-vient du bercement scande la chanson. Ce balancement phonique tend peut-être à se rapprocher (imaginairement ?) du langage des enfants, les premiers sons appris très tôt.

C’est la perte du corps que le passage au répertoire, au corpus révèle. Les corps (celui du bercé, celui du berceur) en co-présence, la gestualité et le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques et changeantes jouent un rôle essentiel dans la berceuse. En effet, pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots - elle peut être une sorte de murmure fredonné sur un rythme particulier. Elle ne peut pas se passer du corps et du geste.

L'Évolution du Terme "Berceuse"

Le mot « berceuse » entre dans la langue française un peu avant le début des grandes collectes. Par contre, l’appellation ancienne que l’on trouve est « chanson de nourrice ». Quant au Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, il donne le terme de « berceresse », à traduire par « berceuse », dans le sens de « femme qui berce ». Il cite aussi le mot « bercere » qui signifie « nourrice qui berce ». Ce changement lexicographique n’est pas un simple jeu de substitution : c’est un changement de paradigme culturel dans lequel la dimension pragmatique s’efface au profit de la catégorisation littéraire savante.

La Berceuse : un Micro-Rituel Domestique

La chanson/diction du bercement est bien un micro-rituel domestique. Celui ou celle qui berce (la mère souvent, le père ou tout autre personne qui s’occupe de l’enfant) tient le rôle de passeur. Il s’agit d’aider au passage de la présence à la séparation des corps. Et le sommeil, c’est l’expérience de la séparation originelle toujours renouvelée d’avec la mère. Pour glisser dans l’endormissement, il faut s’abandonner : apprivoiser le noir, le silencieux, le solitaire, l’immobile, le hors-temps. La berceuse, parce qu’elle est paroles chantées et fredonnements, rapprochement de deux corps, balancement régulier, rassure et assure la transition. Quand, dans les bras, l’enfant ferme les yeux, le chant devient murmure et l’adulte dépose délicatement dans le berceau le petit dormeur ou la petite dormeuse. Ce geste de détachement ne doit pas être fait trop tôt. Le passage doit être accompli (ou presque) sinon tout est à recommencer.

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La Berceuse : du Berceau à la Tombe

Ce petit rituel domestique de la berceuse orale, qui marque les débuts de la vie, est de fait parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d’esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C’est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.

Le tableau de Vincent van Gogh intitulé La Berceuse peut nous introduire précisément à ce double endormissement. L’artiste se demande en effet s’il a « chanté avec ses couleurs une petite berceuse ». Le tableau semble bien aller de l’enfance perdue à la mort prochaine. La série des Berceuses (cinq toiles peintes de 1888 à 1889) encadre le fameux épisode de l’oreille coupée et précède le suicide de 1890. La Berceuse ici est moins une chanson dite/écrite qu’un geste. En effet, une femme tient une corde accrochée à un berceau, un berceau que l’on ne voit pas. Cette femme cherche peut-être à renouer avec les gestes d’autrefois de la mère qui berçait. Est-ce aussi une quête d’apaisement pour l’adulte vacillant au bord de la raison ? Au bout de la corde, y a-t-il un berceau, un cercueil ? De fait, la berceuse, son chant, ses gestes, ses « officiants », son « monde » vont d’un temps et d’un lieu à l’autre. Une corps/oralité retrouvée ? Un temps suspendu ?

À travers la danse sarde de l’argia (c’est une araignée à la piqûre très venimeuse) l’anthropologie culturelle nous donne un second exemple de ce continuum symbolique entre bercement des vivants et bercement des morts. La personne piquée par l’argia doit être exorcisée dans les formes requises par le rite thérapeutique. L’argia, âme coupable et condamnée, vient en effet du monde des (mauvais) morts et elle injecte en quelque façon son tourment indicible à l’individu qu’elle pique. Celle ou celui qui est piqué peut être identifié à un enfant ou à un défunt, aussi existe-t-il une grande diversité de chants et d’actions cérémonielles pour prier « la grande argia » de s’en aller. Et le choix du rite approprié se fait en fonction de l’identification. Ainsi l’argia « petite fille » nécessite de placer la victime (un mort que l’on veut faire revenir à la vie) dans un grand berceau protecteur. Puis, on lui chante des ninne nanne. Il faut les chanter en pleurant.

Enfin, plus proche de nous sans doute, la littérature offre elle aussi de nombreuses associations berceuse-mort qui travaillent l’imaginaire des textes (bercer les morts, chanter une berceuse pour les morts). Cette littérature - certes écrite - témoigne de modes de bercement funèbre, mais elle en souligne les traits d’oralité. C’est bien la mélopée de la voix et la présence directe qui font la force et le pouvoir de ces berceuses rituelles dont la littérature moderne serait comme l’arche culturel.

La Berceuse dans la Littérature de Jeunesse

Aujourd’hui, les berceuses font partie à part entière de la littérature de jeunesse. De nombreux albums et livres-CD sont disponibles, mettant en valeur l'aspect esthétique et pédagogique de ces chansons. On vante l’intérêt pédagogique qui permet « d’aborder le répertoire classique ».

Comptines et Berceuses : un Univers de Sensations et d'Émotions

Les comptines et les berceuses représentent, à l'aide des mots et du rythme, des émotions sensorielles que l'enfant va aimer répéter, chanter, partager et associer à des gestes qui traduisent pour lui un amusement, une détente ou d'autres sensations. Il ne faut pas négliger l'importance de la communication autour de ces chansons, communication audio mais aussi visuelle, par les gestes et les expressions attachés a des phrases, a des mots que les adultes utilisent pour raconter l'histoire.

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