Tous les parents du monde chantent des berceuses à leurs enfants pour les endormir. Lorsque la nuit tombe, que la vie dehors semble ralentir, c’est qu’il est temps de dire adieu à aujourd’hui, de fermer les rideaux, chut ! Mais comme le savent aussi beaucoup d’adultes, que la journée ait été belle, passionnante ou difficile, on a toujours un peu de mal à se dire qu’elle est finie. Et bien souvent, alors même que les jeunes parents tombent eux-mêmes de sommeil, leurs enfants ont du mal à fermer l’œil. Ils ont donc besoin d’aide pour passer cette phase de transition. Les berceuses peuvent alors faire des miracles. Depuis plusieurs siècles, tous les enfants du monde sont endormis en chansons. Bon nombre de berceuses parlent de repos et de protection, d’autres encore emmènent l’enfant vers des mondes merveilleux. Cet article explore l'univers fascinant des berceuses, leur rôle dans l'endormissement, leur signification culturelle et leur évolution à travers le temps.
Le Rôle Apaisant des Berceuses
Une étude américaine le confirme : les berceuses permettent de diminuer la fréquence cardiaque et le rythme de la respiration du nouveau-né. En revanche, les chansons passées sur CD ou sur tout autre support sont beaucoup moins efficaces, tout comme les chansons plus modernes. Avec leur rythme lent, plus lent que la fréquence cardiaque d’un enfant, leurs mélodies répétitives et leurs paroles simples, les berceuses traditionnelles sont celles qui favorisent le plus l’endormissement.
Laura Cirelli, professeure de psychologie du développement à l’université de Toronto, a posé son regard de scientifique sur les chansons maternelles. Elle a constaté que, lorsque les mères chantaient des berceuses, le niveau de stress diminuait pour le bébé, mais aussi pour les mamans. Dans ses plus récents travaux, elle a également observé que les chansons familières apaisaient bien plus les bébés que le fait d’entendre une voix ou des mélodies inconnues. Cirelli considère que chanter des berceuses est une « expérience multisensorielle » partagée par la mère et l’enfant. « Il ne s’agit pas seulement pour le bébé d’entendre de la musique, dit-elle. Il s’agit pour lui d’être tenu par sa mère, d’avoir son visage très près du sien, et de se sentir bercé avec douceur par elle, dans la chaleur de son étreinte. »
Berceuses du Monde : Reflets de Cultures et d'Histoires
Les berceuses font écho à l’histoire de leurs interprètes. Elles franchissent avec nous les frontières, et nous en créons de nouvelles en chemin. Elles portent la trace des générations passées, et témoigneront de notre passage après notre mort. Elles révèlent nos plus grandes peurs, mais aussi nos espoirs et nos prières. Ce sont probablement les premières chansons d’amour qu’entendent les enfants.
- Berceuses Iraniennes : Depuis la révolution islamique de 1979, les femmes iraniennes n’ont le droit de chanter en public qu’au sein de chorales. Seule forme de chant autorisée aux femmes solistes, les berceuses s’appuient sur une tradition orale millénaire qui reflète bien souvent la diversité ethnique du pays.
- Berceuses Maories : La princesse Te Rangi Pai (1868-1916) aurait écrit une chanson en guise de consolation. Fille d’une Maorie et d’un Anglais, cette talentueuse cantatrice s’est produite à plusieurs reprises à Londres sur la scène du Royal Albert Hall.
- Berceuses Vénézuéliennes : En Amérique du Sud, on trouve des berceuses qui n’étaient pas faites à l’origine pour être chantées par les parents. Elles datent d’une époque où les gens travaillaient dans des plantations et confiaient leurs enfants à des personnes de confiance. Dans cette berceuse venue du Venezuela, qui se chante sur l’air de l’hymne national, la nourrice explique clairement la situation.
- Berceuses Syriennes : Avec l’intensification des hostilités, sa famille quitta sa maison de Kafr Nubl en 2013 et se réfugia à contrecœur en Turquie, où le benjamin, Ahmad, est né il y a trois ans. Enseignante et mère de cinq enfants, Khadija fait partie des 12 millions de personnes ayant fui la Syrie depuis 2011. Le conflit touchant le pays a probablement fait plus d’un demi-million de morts. Aujourd’hui citoyenne turque, Khadija, comme de nombreuses mères dans le monde, élève ses enfants dans un environnement hostile. Les berceuses de Khadija sont devenues des chansons sur la guerre. « Avec elles, mes enfants savaient ce que je ressentais », songe-t-elle. Dans ses cauchemars, des hélicoptères et l’armée syrienne la poursuivent, et elle se réveille inquiète pour ses enfants. Ils se blottissent alors contre elle. Sur un matelas posé à même le sol, elle allonge avec douceur Ahmad sur ses jambes, le berce et chante : « Ô avion, vole dans le ciel et ne frappe pas les enfants dans la rue. Sois tendre et gentil avec ces enfants. »
- Berceuses Islandaises : Dans une berceuse islandaise, on s’attend à faire des rencontres avec des créatures merveilleuses. Si c’est effectivement le cas dans certaines chansons, celle-ci est étonnamment l’une des berceuses les plus populaires du pays.
- Berceuses Japonaises : Au Japon, les Itsuki no Komoriuta (« Berceuses d’Itsuki ») désignent les chansons de jeunes nourrices à domicile ayant travaillé dans des familles plus aisées du village d’Itsuki, avant la Seconde Guerre mondiale. Voici les paroles d’un de ces airs les plus populaires : « Personne ne versera de larmes quand je mourrai. Seules les cigales sur le plaqueminier pleureront. »
- Berceuses Mongoles : En Mongolie, les nomades chantent la berceuse Buuvei depuis des générations. Son refrain « buuvei » signifie « n’aie pas peur ».
La Dualité des Berceuses : Réconfort et Mise en Garde
Comme beaucoup de berceuses dans le monde, la chanson de Khadija est une réponse aux tourments du jour. Et bien que les mélodies des berceuses soient rassurantes, leurs paroles sont, en revanche, souvent sombres. La berceuse islandaise Bíum, Bíum, Bambaló est hantée par l’apparition d’un visage derrière une fenêtre. La russe Bayou Bayouchki Bayou dissuade l’enfant de s’approcher du bord du lit, sinon, gare, un petit loup gris « l’emportera dans le bois, sous le petit saule ». Rock-a-Bye, Baby, l’une des berceuses les plus connues de langue anglaise, raconte, elle, l’histoire d’un berceau tombant de la cime d’un arbre, « avec le bébé et tout le reste ».
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La berceuse comme mise en garde - dors, sinon… - est commune à toutes les cultures. Des bêtes innombrables et effrayantes peuplent cette catégorie. Elles guettent les enfants qui résistent au sommeil, prêtes à les enlever et à les dévorer. L’horreur échappe à ceux qui sont trop jeunes pour comprendre. Les plus âgés en tirent, eux, en grande partie leur vision du monde.
Berceuses et Rituels : Du Sommeil au Sommeil Éternel
La berceuse appartient à ce qu’on appelle de façon un peu condescendante les petits genres (Bricout, 2016) de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à une action précise, le bercement. Chant de l’attente, elle est attente d’un sommeil qui tarde à venir parfois et que l’adulte qui chante s’efforce d’apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et qui sont supposées favoriser l’endormissement.
Ce petit rituel domestique de la berceuse orale, qui marque les débuts de la vie, est de fait parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d’esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C’est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.
Vincent van Gogh, dans son tableau intitulé La Berceuse, semble bien aller de l’enfance perdue à la mort prochaine. La série des Berceuses (cinq toiles peintes de 1888 à 1889) encadre le fameux épisode de l’oreille coupée et précède le suicide de 1890. La Berceuse ici est moins une chanson dite/écrite qu’un geste. En effet, une femme tient une corde accrochée à un berceau, un berceau que l’on ne voit pas. Cette femme cherche peut-être à renouer avec les gestes d’autrefois de la mère qui berçait. Est-ce aussi une quête d’apaisement pour l’adulte vacillant au bord de la raison ? Au bout de la corde, y a-t-il un berceau, un cercueil ?
La Berceuse Écrite : Perte ou Préservation ?
La question que nous nous proposons de travailler est la suivante : que fait ou plus exactement que défait l’écrit dans la berceuse ? Qu’est-ce qui se perd de ce genre qui appartient au folklore oral enfantin quand il passe à la forme écrite ?
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Quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini. Rousseau, dans le cinquième chapitre de son Essai sur l’origine des langues (1781), dit à propos de l’écriture qu’« elle substitue l’exactitude à l’expression » (1993 [1781] : 73). Il ajoute quelques lignes plus bas qu’« il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n’est que parlée » (73). Et c’est bien ce passage de l’esthésique à l’esthétique que l’on retrouve dans nos berceuses quand, de paroles chantées, elles deviennent texte écrit. Ce qui se perd, c’est tout un monde de sensations au profit de l’esthétisation plus ou moins grande d’un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre.
L’événement de parole chaque fois unique qu’est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu’il se trouve dans son berceau, qu’il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l’enfant reconnaît l’inflexion d’une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel. La répétition de sons ou de mots berceurs plus ou moins monosyllabiques (do, do) qui imite le va-et-vient du bercement scande la chanson. Ce balancement phonique tend peut-être à se rapprocher (imaginairement ?) du langage des enfants, les premiers sons appris très tôt. Une fois que les fées ont créé l’ambiance, il ne manque plus que deux rythmes : celui, physique, du berceau ou de la chaise et celui, mental, de la musique. Et ce contact hic et nunc, plutôt complexe, la berceuse écrite ne peut en rendre compte. On l’aura compris, ici, c’est la perte du corps que le passage au répertoire, au corpus révèle. Les corps (celui du bercé, celui du berceur) en co-présence, la gestualité et le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques et changeantes jouent un rôle essentiel dans la berceuse. En effet, pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots - elle peut être une sorte de murmure fredonné sur un rythme particulier. Elle ne peut pas se passer du corps et du geste.
Projets Modernes : Berceuses comme Points d'Ancrage
Le Carnegie Hall, haut lieu de la musique à New York, a mis sur pied le projet Lullaby en 2011. Il repose sur des études montrant que les berceuses profitent à la santé maternelle, renforcent les liens entre les parents et l’enfant et aident au développement de ce dernier. Le projet favorise les collaborations entre musiciens professionnels et jeunes parents. Il a contribué à la création de milliers de berceuses dans de nombreux pays. Tiffany Ortiz supervise Lullaby. Elle spécifie: « Nous concevons essentiellement les berceuses comme des points d’ancrage. »
« De nombreuses mères parleront avec ferveur des chants et des berceuses comme d’un moyen pouvant les aider à remettre leur foyer sur les rails », explique Dennie Palmer Wolf, chercheuse consultante pour le projet. Des familles de migrants en Grèce ont participé au programme, et les collaborateurs locaux comparent leurs berceuses à des « sanctuaires portatifs ». « Comme les prières ou les contes traditionnels, vous pouvez les emporter partout avec vous », ajoute Dennie. « Elles ne prennent pas de place dans les bagages. C’est une façon d’établir une continuité là où il n’y en a presque pas. »
Berceuses Provençales : Un Aperçu du Folklore Régional
La richesse du folklore provençal se reflète également dans ses berceuses et comptines. Voici un aperçu de quelques exemples, illustrant la diversité des thèmes et des usages :
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- "Tia la rèssa Jan Vidau" : Chanson mimant le mouvement de la scie du bûcheron, pouvant être interprétée par deux groupes tirant de chaque côté d'une corde-scie.
- "Dansèn la farandoulo" : Formulette populaire reflétant le fatalisme d'une société vivant principalement sur ses propres ressources.
- Comptines avec mise en scène : Jeux de devinettes où les enfants, assis en rond, doivent deviner qui possède un objet caché.
- "Poun, poun, poun ! Li caloto" : Comptine incluant des formulettes pour se moquer ou des formules de politesse.
- "E viro-te d'aqui e viro-te d'eila" : Chanson pour enfant avec chorégraphie, se dansant en ronde.
- "Rampataplan plan plan" : Comptine pour demander des bonbons.
- "Sorelhet, lèva-te !" : Chanson à chanter en montrant à l'enfant chaque partie de son visage.
- "Arri, àrri moun chivau" : Chanson à chanter avec l'enfant à cheval sur les genoux, imitant les mouvements du cheval.
Ces exemples témoignent de la vitalité de la tradition orale en Provence, où les berceuses et comptines sont transmises de génération en génération, enrichissant le patrimoine culturel régional.
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