La question de la grossesse non désirée et de l'avortement est un thème récurrent dans les séries américaines, reflétant les tensions et les évolutions de la société américaine sur cette question sensible. Souvent abordée d'un point de vue pro-vie, cette thématique omniprésente soulève des questions sur la représentation des choix reproductifs des femmes et l'influence des contextes politiques et sociaux sur les scénarios.
Une obsession thématique révélatrice
De Newport Beach à Sex and The City, en passant par Six Feet Under, Grey's Anatomy, Melrose Place, Beverly Hills, Weeds, Desperate Housewives, The Secret Life of the American Teenage, Friday Night Lights et Glee, nombreuses sont les séries qui ont exploré la question de l'avortement, ou plutôt du non-avortement. Cette récurrence peut s'expliquer par la volonté de conquérir le public féminin, cible privilégiée de ces séries. Cependant, l'argument est limité lorsque l'on constate que les personnages ont rarement recours à l'IVG.
Des exemples marquants : entre conservatisme et transgression
Dans Desperate Housewives, Gabrielle Solis tombe enceinte après que son mari a remplacé sa pilule par des placebos. Dans Sex and The City, Miranda Hobbes, initialement décidée à avorter, change d'avis dans la salle d'attente. Lynette Scavo, également dans Desperate Housewives, est d'abord désespérée à l'idée d'avoir des jumeaux à 40 ans, mais finit par considérer la grossesse comme un cadeau. Dans Newport Beach, Teresa, en difficulté financière, tombe enceinte. Quinn Fabray, dans Glee, mène sa grossesse à terme et donne son bébé à l'adoption.
Les séries diffusées sur les networks (ABC, CBS, NBC, Fox, The CW), financées par la publicité, sont particulièrement frileuses en matière d'IVG, car elles doivent courtiser un large public familial. Dans Lost, les femmes enceintes meurent, et un personnage choisit de garder son bébé malgré les risques.
Même les chaînes du câble, souvent plus audacieuses, restent conservatrices sur le sujet. Dans Six Feet Under, Claire, qui a avorté, et Nate, dont la copine Lisa a également avorté, ont des visions d'enfants morts.
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Les raisons d'un tabou persistant
Alors que les séries se libéralisent sur d'autres sujets, comme l'homosexualité, l'avortement reste une limite importante, témoignant d'un problème profond dans la société américaine. Bien que l'avortement soit un droit constitutionnel depuis l'arrêt Roe v. Wade en 1973, certains États ont limité l'accès à l'IVG. La politisation de la question, notamment par le parti républicain, contribue également à ce tabou.
Les séries, en tant qu'art populaire, ont une énorme responsabilité, car elles influencent la perception du public. Eleonor Bakhorn souligne que les bébés font avancer l'histoire, tandis que les avortements y mettent un terme, expliquant ainsi certains choix scénaristiques.
Une évolution progressive vers plus d'ouverture ?
Certaines séries récentes semblent toutefois évoluer vers un discours plus pro-choix. Dans Pretty Little Liars, aucune héroïne ne tombe enceinte sans le vouloir, et aucun discours pro-vie n'est présent. Grey's Anatomy a diffusé un épisode montrant un avortement assumé, sans regrets ni culpabilité. Ces exemples marquent une rupture avec les représentations traditionnelles, où les femmes sont souvent en proie aux regrets et tentent de dissuader leurs amies d'avorter.
Alan Ball, créateur de Six Feet Under et True Blood, travaille sur Wichita, une série qui racontera l'histoire d'un médecin pratiquant des IVG assassiné au début des années 2000. Cependant, la série Girls, écrite par Lena Dunham, montre une jeune femme qui tombe enceinte mais ne se présente pas à son rendez-vous pour avorter, avant de découvrir qu'elle n'est pas enceinte.
L'avortement au cinéma : entre tabou et nécessité
Le droit à l'avortement est fondamental, mais fragile. Il recule dans certains pays, comme aux États-Unis avec l'invalidation de l'arrêt Roe v. Wade et en Pologne où il est interdit même en cas de malformation fœtale. En France, l'inscription de l'IVG dans la Constitution marque une avancée significative.
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Le cinéma s'empare également du sujet, avec des films comme Une affaire de femmes de Claude Chabrol, 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu, Roe v. Wade : La véritable histoire de l'avortement de Ricki Stern et Anne Sundberg, Never Rarely Sometimes Always d'Eliza Hittman, L'Événement d'Audrey Diwan, Lingui, les liens sacrés de Mahamat Saleh Haroun, Simone, le voyage du siècle d'Olivier Dahan et L'Origine du monde d'Émilie Deleuze.
Ces films contribuent à éveiller les consciences à la réalité violente de ce sujet encore tabou.
L'avortement à Hollywood : entre contraintes et mobilisations
La décision de la Cour suprême des États-Unis de retirer le droit à l'avortement a provoqué une onde de choc à Hollywood. Les studios et les syndicats se mobilisent pour protéger l'accès de leurs employés aux soins de santé, y compris les déplacements nécessaires pour avorter.
Cependant, il est important de rappeler que, par le passé, les studios ont contraint leurs stars à avorter pour préserver leur image et leur carrière. Des actrices comme Judy Garland, Bette Davis, Joan Crawford et Lana Turner ont été victimes de cette politique.
La mise en place de la Motion Picture Producers and Distributors of America et du code Hays visait à imposer un nouvel ordre moral à Hollywood, notamment en contrôlant la vie privée des actrices.
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Certaines actrices, comme Lupe Velez et Loretta Young, ont refusé de se plier à ces diktats, mais en ont payé le prix fort.
Vers une représentation plus réaliste et nuancée de l'avortement ?
Alors que le droit à l'avortement est menacé, il est crucial que les créateurs de films et de séries prennent leurs responsabilités et offrent des représentations plus réalistes et nuancées de cette expérience.
Steph Herold, chercheuse au sein d'Abortion Onscreen, souligne les décalages entre la manière dont l'avortement est montré aux États-Unis et la réalité. Elle plaide pour une représentation plus fréquente de l'avortement médicamenteux et des obstacles rencontrés par les femmes pour accéder à l'IVG.
Mirion Malle critique la manière dont l'avortement est éludé ou diabolisé dans les comédies américaines, et salue le film Obvious Child, qui traite du sujet sans tabou ni cliché.
Amandine Prié note une évolution dans la manière dont l'avortement est traité dans les séries grand public comme Scandal, Girls et Jane The Virgin.
En France, la représentation de l'avortement sur les écrans reste rare, mais certaines séries récentes, comme Drôle, abordent le sujet de manière inédite.
Il est essentiel que les séries représentent la diversité des expériences des femmes en matière d'avortement, en incluant les femmes racisées et précaires, ainsi que les femmes des séries d'époque.
La série La Servante écarlate, basée sur un roman de Margaret Atwood, offre une vision dystopique d'une société où l'avortement est interdit et les femmes sont réduites à un rôle de mères pondeuses.
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