Les siècles passent sans que ne trépasse le sempiternel débat sur l’avortement. Inlassablement se heurte-t-il aux convictions morales et religieuses des uns ou exalte-t-il encore la pensée libérale des autres. Plein phare aujourd’hui sur ce sensible sujet, notamment en Irlande du Nord, où l'accès à l'avortement reste un défi majeur, particulièrement pour les femmes confrontées à des complications médicales graves comme le cancer.
Le Cadre Législatif et Social de l'Avortement en Irlande du Nord
L'avortement en Irlande du Nord a une histoire complexe, marquée par des lois restrictives et de fortes influences religieuses. Bien que l'avortement soit décriminalisé depuis 2019, son accès reste difficile en raison de querelles politiques persistantes et d'un manque de moyens financiers alloués.
L'Influence Historique et Religieuse
L'Irlande du Nord, historiquement imprégnée de sa culture religieuse, avec plus de 95% de la population nord-irlandaise catholique, a longtemps maintenu une législation interdisant toute forme d’avortement, sauf dans un cas extrême : lorsque la grossesse met en péril la vie de la femme. Ce cadre particulièrement restrictif a limité crucialement le nombre d’avortements « légitimes » et a obligé les irlandaises à fuir vers des États plus souples.
La Décriminalisation de 2019 et les Obstacles Persistants
Alors que l’avortement est décriminalisé en Irlande du Nord depuis 2019, son accès reste difficile. L’abolition du droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) aux États-Unis doit avoir un goût amer en Irlande du Nord, où les luttes politiques et le manque de moyens financiers alloués rendent difficile l’accès à l’avortement. Mais l’accès à l’avortement se fait difficile pour plusieurs raisons en Irlande du Nord. Déjà, après 10 semaines de grossesse, plus aucune option pour avorter n’est possible : le pays ne possédant aucun service d’IVG chirurgicale. Et pourtant, d’après Naomi Connor, co-organisatrice de la campagne Alliance for Choice, interrogé par l’AFP : « les avortements tardifs sont les plus complexes, donc ce sont les femmes qui devraient le moins bouger qui doivent se déplacer ». Il faut dire qu’en Irlande du Nord, où un fort conservatisme religieux règne, l’avortement reste tabou, particulièrement dans les zones rurales. Ce droit d’accès à l’IVG avait notamment été adopté dans un climat tendu, via un référendum en 2018. Et la pression n’est pas retombée au sein de l’Assemblée nord-irlandaise à Belfast. En effet, si la santé est une de leur prérogative actuelle, les unionistes (qui sont attachés à l’identité britannique) bloquent toutes les discussions, comme le rapporte RFI. Ces derniers protestent contre le statut post-Brexit spécial de la province, établi dans le cadre du projet de décentralisation du Royaume-Uni. Face à ces querelles politiques et sans consensus de la part de l’Assemblée, le ministère nord-irlandais de la Santé se dit impuissant et incapable de mettre en place des services adéquats prenant en charge les IVG. Reste à espérer que les choses bougent. Toujours selon RFI, les députés de la Chambre des communes à Londres ont accordé au ministre britannique chargé de l’Irlande du Nord, Brandon Lewis, les pouvoirs d’outrepasser les décisions de l’autorité locale.
Le Cas Tragique de Savita Halappanavar et ses Répercussions
Le cas de Savita Halappanavar, décédée en 2012, a mis en lumière les conséquences tragiques de la législation restrictive sur l'avortement en Irlande. Se plaignant de vives douleurs dans le dos, cette irlandaise de 31 ans se présenta le 21 octobre dernier à l’Hôpital universitaire de Galway. Le diagnostic tomba rapidement : enceinte de dix-sept semaines, la jeune femme faisait une fausse couche à laquelle le fœtus ne survivrait malheureusement pas. L’Irlande du Nord étant un pays interdisant toute forme d’avortement, il fallait donc se résoudre à attendre que la nature applique seule sa rude loi. Quelle ne fut pas la douloureuse épreuve qu’il fallut à Savita traverser : elle entama une lente agonie au son des désespérées suppliques de son mari. En vain. Les médecins irlandais refusant obstinément de mettre un terme à son calvaire, cette femme a perdu la vie alors même que son fœtus était irréversiblement condamné et qu’elle eût pu être sauvée. Et au nom de quoi ? Au nom de convictions religieuses.
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La Décision de la CEDH et la Lente Évolution Législative
La Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) a condamné l'Irlande pour avoir interdit l'avortement à une femme en phase de rémission d'un cancer, qui craignait que sa grossesse n'entraîne une récidive de sa maladie. En 1992, la Cour suprême irlandaise avait jugé qu'une femme avait le droit d'avorter si sa vie était en danger, mais cette décision n'avait jamais eu jusque-là de transposition législative. Le gouvernement d'Enda Kenny avait été incité à accélérer le processus législatif après la mort de Savita Halappanavar, fin octobre, dans un hôpital de Galway.
Les Résistances et les Limites de la Nouvelle Loi
Cependant, la loi a provoqué d'importantes résistances dans ce pays, conduisant notamment 35.000 personnes à manifester à Dublin samedi. Des députés de gauche en revanche jugent encore bien trop restrictive cette loi, qui ne prévoit pas d'autoriser l'avortement dans les cas de viol et d'inceste, ni si le foetus est anormal, soulignant que des milliers d'Irlandaises vont subir un avortement à l'étranger chaque année. Le Premier ministre Kenny a révélé récemment qu'il avait reçu des lettres écrites avec du sang et qu'il s'était fait traiter de meurtrier par des opposants à la loi.
Les Idées Reçues sur l'Avortement et la Réalité Scientifique
Il est crucial de déconstruire les idées reçues sur l'avortement, souvent véhiculées par des militants anti-avortement, qui peuvent influencer l'opinion publique et les décisions politiques.
L'Impact Psychologique
Contrairement à ce que prétendent certains, le « syndrome post-avortement » est une pure invention d’un militant pro-life américain dépourvu de toute qualification médicales, Vincent Rue. Les études scientifiques sérieuses menées sur le sujet montrent que les études établissant un lien entre avortement et troubles psychiques sont d’une qualité méthodologique « le plus souvent médiocre ». Des études sérieuses, comme celle publiée dans la revue Social Science & Medicine en 2008, qui prend notamment en compte les antécédents de dépression au sein de la cohorte des femmes suivies, ne démontrent aucune différence significative en matière de troubles psychiatriques entre les femmes ayant subi une IVG et celles n’en ayant jamais fait l’expérience.
La Fertilité et la Santé Reproductive
Selon les militants anti-avortement, l’IVG serait néfaste pour la santé reproductive des femmes et, dans de nombreux cas, les empêcherait de mener à terme une grossesse désirée. Des assertions contredites par un document émanant du Collège national des gynécologues et obstétriciens français, paru en 2016. Il est ainsi relevé que l’IVG instrumentale n’est pas associée à une augmentation du risque d’infertilité ultérieure. Les maux associés par les militants anti-IVG à l’avortement sont, eux aussi, écartés par la science. Le risque de décès est, en France, de l’ordre de moins de 1 femme pour 100 000, soit un chiffre largement inférieur au risque de décès lors d’un accouchement.
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Le Risque de Cancer
Selon le site anti-avortement IVG. net, l’interruption volontaire de grossesse exposerait les femmes à des cancers du sein et… des poumons. Pourtant, une étude de l’American College of Obstetricians and Gynecologists, publiée en 2009 et réaffirmée en 2018, met en évidence le fait que cette conséquence supposée de l’IVG relève de la légende urbaine. « Les études antérieures démontrant un lien entre avortement et cancer du sein étaient méthodologiquement biaisées », conclut le rapport, avant de rappeler que les études les plus récentes et rigoureuses n’avaient montré aucune relation causale entre avortement et augmentation du risque de contracter un cancer du sein.
Les Femmes Concernées par l'IVG
Contrairement à l'idée reçue que l'IVG est principalement pratiquée par de très jeunes femmes irresponsables, les statistiques montrent que seules 7 % des femmes ayant recours à l’IVG étaient âgées de 15 à 17 ans au moment de la procédure, quand 42 % étaient âgées de 25 à 40 ans. De plus, la majorité des femmes qui ont recours à l'IVG utilisaient une méthode de contraception.
L'Accès à l'Information et les Voyages à l'Étranger
L'interdiction de l'information sur l'avortement en Irlande a conduit à des situations dangereuses pour les femmes, les obligeant à voyager à l'étranger pour bénéficier d'une IVG.
L'Interdiction de l'Information et ses Conséquences
La santé des Irlandaises est menacée par l’interdiction de l’information ; celle-ci conduit à des IVG pratiquées à des stades beaucoup plus avancés de grossesse, et prive ces femmes de consultations post-opératoires. Les services fournis par les cliniques étaient non-directifs, pouvant effectivement amener les patientes à choisir une autre solution. Par conséquent, le lien entre l’information concernant l’IVG et la destruction d’une vie n’est pas aussi réel que le soutenait le Gouvernement irlandais. De plus, trouver le numéro de téléphone d’une clinique anglaise dans un annuaire ou par la bouche à oreille ne garantit pas que l’opération se fera dans les meilleures conditions et dans les meilleurs délais possibles. L’interdiction de l’information n’a pas empêché un nombre grandissant d’Irlandaises d’avoir des avortements à l’étranger.
Les Voyages en Grande-Bretagne
Malgré la double interdiction (illégalité + anti-constitutionnalité) qui date de 1983, le nombre d’Irlandaises se faisant avorter en Grande-Bretagne n’a cessé d’augmenter : de 3 320 en 1980 à 4 064 en 1990.
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