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L'histoire du mouvement pro-vie aux États-Unis : de Roe v. Wade à nos jours

L'avortement est l'un des sujets les plus polarisants de la politique américaine. Depuis l'arrêt Roe v. Wade de 1973, qui a établi le droit constitutionnel d'une femme à l'avortement, la question de l'avortement a été au centre de débats passionnés et a eu des implications politiques considérables.

L'évolution du paysage politique et religieux

Aux États-Unis, la séparation de l'Église et de l'État n'a jamais empêché les organisations religieuses de participer activement à la sphère politique. Bien que cette implication ait souvent été indirecte, l'ascension de la droite religieuse depuis le début des années 1980 a créé un climat où la religion et la politique se sont combinées de manière explosive. Les groupes anti-avortement, ou pro-vie, sont devenus une force puissante au sein de cette nébuleuse de la droite religieuse. Ces groupes ont adopté deux stratégies principales : un mouvement social contestataire et un groupe d'intérêt conventionnel (lobby).

La structure des opportunités politiques

Pour analyser la mobilisation politique des groupes anti-avortement, il est essentiel de comprendre le concept de structure des opportunités politiques. Cette notion, développée par Peter Eisinger et d'autres, explique comment le contexte politique influence les mouvements sociaux et d'autres formes de mobilisation politique. Cependant, cette approche étatiste néglige souvent le rôle des idées, des stratégies discursives et des phénomènes idéologiques dans l'analyse des mobilisations sociales.

Les idéologies et les idées véhiculées orientent les choix et les stratégies à long terme des décideurs et des mouvements sociaux. Alors que les opportunités institutionnelles se réfèrent au degré d'accès au système politique dont disposent les mouvements sociaux et à l'action étatique envers cette mobilisation, les variables idéologiques et discursives renforcent ou limitent la légitimité des revendications politiques des acteurs dans l'espace public. En fait, les deux niveaux se structurent mutuellement de manière dialectique. Si les groupes ne s'engagent dans l'action collective que lorsque la conjoncture est favorable, le degré d'accès au système politique est lui-même déterminé par la légitimité politique des revendications des acteurs. Cette légitimité ne peut être acquise que grâce à un travail de fond et de longue haleine mené sur les terrains idéologique et discursif.

L'inscription à l'ordre du jour

Pour expliquer la persistance du débat sur le droit à l'avortement, il est important d'examiner les différentes formes d'inscription à l'ordre du jour qui ont marqué l'histoire de cette question. L'inscription à l'ordre du jour désigne la construction des problèmes sociaux qui sont pris en charge par l'État. Dans le cas du mouvement anti-avortement, la mobilisation des groupes religieux joue un rôle de premier plan dans le maintien de cette question à l'ordre du jour législatif et judiciaire et au cœur du débat politique.

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L'histoire du mouvement anti-avortement aux États-Unis

L'avortement est devenu un enjeu politique aux États-Unis au milieu du XIXe siècle, avec l'émergence du premier mouvement anti-avortement (1850-1890). À cette époque, les autorités religieuses ne manifestaient que peu d'intérêt pour l'avortement, et c'étaient les médecins qui réussissaient à faire interdire cette pratique dans tous les États.

Après près d'un siècle de silence, les médecins sont revenus sur le devant de la scène pour demander un assouplissement des législations interdisant l'avortement. Leur campagne, appuyée par les juristes, a rencontré un écho favorable auprès des médias. Cependant, la véritable politisation de la question de l'avortement a commencé avec l'émergence du mouvement féministe. Créée en 1966, la National Organization for Women (NOW) a appelé à l'abrogation pure et simple de la législation en vigueur et a demandé un avortement libre et gratuit pour toutes les femmes.

L'arrêt Roe v. Wade et ses conséquences

Le 22 janvier 1973, dans son arrêt Roe v. Wade, la Cour suprême a reconnu un droit à l'avortement quasi absolu durant le premier trimestre de la grossesse, en se basant sur le droit à la vie privée protégé par le 14e amendement de la Constitution. Loin de mettre fin à la politisation du débat sur l'avortement, l'arrêt de 1973 lui a donné une nouvelle impulsion. Cependant, ce nouveau départ a ouvert une période pendant laquelle les termes du débat sur l'IVG n'étaient plus dictés par les militants pro-avortement, mais par leurs adversaires.

La montée en puissance de la droite religieuse

L'Église catholique américaine a déclenché la première croisade contre la décision de la Cour suprême de 1973. La National Conference of Catholic Bishops a appelé à la création d'une organisation pro-vie dans chacune des 435 circonscriptions électorales. Cette stratégie a conduit l'Église catholique à créer et financer le National Committee for a Human Life Amendment (1974).

Cette période a constitué un tournant décisif pour le mouvement anti-avortement. Sous l'impulsion des leaders de la Nouvelle Droite, Évangéliques et Fondamentalistes ont décidé de défendre les causes conservatrices et d'apporter un soutien politique et financier aux candidats qui soutenaient leurs positions sur l'interdiction de l'avortement, l'homosexualité, la sexualité hors mariage et la pornographie, et qui étaient favorables à la réintroduction de la prière dans les écoles publiques et à la défense des valeurs traditionnelles. En 1979, le révérend Jerry Falwell a créé la Moral Majority, une organisation destinée à être le fer de lance du mouvement anti-avortement.

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Les stratégies du mouvement anti-avortement

Tout en mettant en avant des arguments à caractère moral ou religieux, les organisations anti-avortement se sont inspirées des stratégies qui ont contribué au succès du mouvement des droits civiques des années soixante pour faire pression sur les hommes politiques. Ils ont organisé des marches de protestations, des campagnes de courriers, de téléphones ou de pétitions, ainsi que des contacts directs avec les membres du Congrès, où ils disposaient d'un certain nombre d'alliés solides. Le relevé personnalisé des votes de chaque membre du Congrès leur a permis d'indiquer aux militants les élus qui appuyaient leurs revendications et qu'il fallait soutenir, et ceux qu'il fallait dénoncer et combattre. Le processus électoral a donc constitué un élément de choix dans la stratégie des groupes anti-avortement.

Les succès et les limites du mouvement anti-avortement

Malgré l'inscription de la question de l'avortement à l'ordre du jour législatif à intervalle régulier, le bilan du mouvement anti-avortement est mitigé. De nombreux amendements à la Constitution et projets de loi visant à interdire l'avortement ont été introduits, mais aucune mesure de ce type n'a été adoptée. Le seul succès notable est l'adoption en 1976 d'un amendement (Hyde Amendment) interdisant l'utilisation des fonds publics destinés au programme Medicaid pour le financement de l'avortement.

L'ère Reagan et l'offensive judiciaire

Pour séduire la droite religieuse pendant la campagne électorale de 1980, le candidat Ronald Reagan a dénoncé ouvertement le droit à l'avortement et a pris position en faveur de la réintroduction de la prière dans les écoles publiques et du retour aux valeurs traditionnelles. Avec l'accession de Reagan à la présidence et l'élection d'une majorité républicaine au Sénat, les rapports de force ont penché en faveur des adversaires de l'avortement.

Reagan a nommé C. Everett Koop, opposant farouche à l'avortement, ministre de la Santé et a apporté son soutien aux nombreux projets de loi et propositions d'amendements à la Constitution visant à interdire l'interruption volontaire de la grossesse. Mais l'échec de la voie législative a conduit Ronald Reagan à s'appuyer sur deux stratégies liées au pouvoir présidentiel : restreindre le droit à l'avortement par des mesures budgétaires et réglementaires et utiliser le pouvoir de nomination pour placer dans les tribunaux fédéraux, et tout particulièrement à la Cour suprême, des juges ultraconservateurs et hostiles à l'IVG.

La nomination de nombreux juges aux tribunaux fédéraux par les présidents Reagan et Bush a ouvert la voie aux lobbies anti-avortement pour intensifier leur mobilisation sur le terrain judiciaire. Les cliniques pratiquant l'avortement ont été soumises à un véritable harcèlement légal sous forme de multiples procès intentés par les organisations pro-vie. Les États ayant des gouverneurs et des majorités dans les assemblées hostiles au droit à l'avortement ont été pressés de promulguer des lois restrictives pour tester la volonté de la Cour suprême de revenir sur sa jurisprudence de 1973.

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Le renversement de Roe v. Wade et ses conséquences

La présidence de Donald Trump a marqué une rupture avec le passé en termes d'avortement. Le président américain a nommé des personnalités ultra-conservatrices à la Cour suprême, qui a évolué vers une nette majorité conservatrice (6 contre 3). En décembre 2021, la Cour a accepté d'examiner une loi du Mississippi interdisant la plupart des avortements après 15 semaines de grossesse, ouvrant la voie à une remise en cause de Roe v. Wade.

Ce changement fondamental a eu lieu le 24 juin 2022. Dans la décision Dobbs v. Jackson Women's Health Organization, la Cour a statué que la loi du Mississippi était valide et que le droit à l'avortement n'était pas un droit constitutionnel. Elle a ainsi annulé les arrêts Roe et Casey, mettant fin pour la première fois à une jurisprudence instituée par la Cour suprême, et a donné la liberté aux États de légiférer comme bon leur semble sur la question de l'avortement.

Dans la foulée, de nombreux États ont interdit ou fortement restreint l'avortement, tandis que d'autres ont renforcé ce droit. Cette situation a créé une mosaïque de lois sur l'avortement à travers les États-Unis, avec des conséquences importantes pour les femmes et les prestataires de soins de santé.

Les perspectives d'avenir

L'abrogation de Roe v. Wade a relancé le débat sur l'avortement aux États-Unis et a créé une situation juridique et politique complexe. L'avenir du droit à l'avortement dépendra des décisions des États, des tribunaux et du Congrès, ainsi que de l'évolution de l'opinion publique et de la mobilisation des mouvements pro-choix et pro-vie.

La bataille sémantique et l'importance des mots

Le choix des mots a une importance capitale dans la bataille que se livrent les deux camps. En se définissant comme des pro-vies, les militants anti-avortement font de leurs opposants des pro-morts, une interprétation mensongère qui leur permet d'ancrer leur discours de manière positive et de stigmatiser les femmes qui ont recours à l'avortement.

Les élections et l'avenir du droit à l'avortement

Les élections à venir, en particulier les élections présidentielles, joueront un rôle déterminant dans l'avenir du droit à l'avortement aux États-Unis. La nomination de juges à la Cour suprême et l'adoption de lois sur l'avortement au niveau des États et du Congrès dépendront des résultats de ces élections.

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