Introduction
Dans les années 1960 et 1970, alors que la France métropolitaine interdisait l'avortement, une politique de contrôle des naissances était mise en œuvre à La Réunion, département d'outre-mer. Cette politique a conduit à des milliers d'avortements et de stérilisations forcés, principalement sur des femmes pauvres et racisées. Ce scandale, longtemps resté méconnu, met en lumière les contradictions de l'État français et les enjeux de pouvoir liés au corps des femmes.
Un contexte de politique nataliste et de contrôle démographique
Dans les années 1960, La Réunion connaît une forte croissance démographique. Michel Debré, alors député de l'île, met en place une politique de limitation des naissances. Cette politique s'inscrit dans un contexte plus large de contrôle démographique dans les départements d'outre-mer, justifié par une prétendue « surpopulation » et la crainte d'une immigration massive vers la métropole.
En métropole, l’IVG est illégale, une femme meurt chaque jour à la suite d’un avortement clandestin et d’autres en sortent mutilées ou stériles. L’Etat français décide d’imposer des avortements et des stérilisations non consentis à des milliers de réunionnaises.
La clinique de Saint-Benoît : épicentre du scandale
La clinique orthopédique de Saint-Benoît est au cœur du scandale. Pendant plusieurs années, des médecins y pratiquent des milliers d'avortements et de stérilisations sans le consentement des femmes. Ces actes sont souvent dissimulés sous de fausses interventions chirurgicales, telles que des appendicectomies, afin d'obtenir le remboursement de la Sécurité sociale. Le docteur David Moreau, directeur de la clinique et proche de Michel Debré, est l'une des figures clés de cette politique.
En août 1970, La Réunion apprend avec stupeur l'existence d'un système d'avortements forcés à grande échelle. "Le scandale", titre alors lire la presse de l'époque. "On m'a ouvert le ventre… et je ne ferai plus d'enfants", peut-on encore lire parmi les témoignages recueillis. Des milliers de femmes auraient été concernées.
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Témoignages et révélations
En 1970, le journal « Le Nouvel Observateur » publie un article retentissant qui fait la lumière sur l'affaire. Des femmes témoignent des avortements et des stérilisations qu'elles ont subis à leur insu. Elles racontent comment elles ont été trompées, manipulées et privées de leur droit de choisir. Ces témoignages bouleversants révèlent l'ampleur du scandale et la souffrance des victimes.
Un procès inéquitable
En 1971, 36 femmes réunionnaises portent plainte. Le tribunal se déclare incompétent pour juger de la stérilisation forcée mais accepte de poursuivre trois médecins et un infirmier pour « manœuvres abortives ». Un médecin et l’infirmier seront condamnés à de courtes peines de prison, une amende et une interdiction temporaire d’exercice. Les autres médecins sont relaxés. Les victimes ne reçoivent aucune réparation et doivent leurs frais de justice.
Le procès est perçu comme inéquitable par les victimes et leurs soutiens. La justice se montre peu encline à reconnaître la gravité des faits et à condamner les responsables. Les peines sont légères et les victimes ne reçoivent aucune indemnisation.
Le silence et l'oubli
Malgré les révélations et le procès, le scandale des avortements et des stérilisations forcés à La Réunion est rapidement étouffé. Le silence s'installe, alimenté par la honte, la peur et le manque de soutien. Pendant des décennies, les victimes sont laissées à leur propre sort, sans reconnaissance ni réparation.
Lisa cherche aussi à savoir quelles ont pu être les conséquences de la piqure de Depo Provera, un produit contraceptif injecté d'office aux mères de familles nombreuses alors qu'il était encore en phase de test à l'époque et même interdit en France mais utilisé dans les pays du Tiers-monde…
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La résurgence de la mémoire
Ce n'est que récemment que la mémoire de ce scandale a commencé à refaire surface. Des documentaires, des livres et des articles de presse ont permis de briser le silence et de donner une voix aux victimes. Des associations et des collectifs se sont mobilisés pour demander justice et reconnaissance.
Dans leur BD Outre mères, le scandale des avortements forcés à la Réunion (Editions Vuibert), qui sort ce jeudi, Sophie Adriansen et Anjale ont choisi de mettre en lumière le destin de deux femmes. D’un côté Lucie, victime d’un avortement forcé à la Réunion. De l’autre Marie-Anne, ayant eu recours à un avortement clandestin, à sa demande, à Paris. Des personnages fictionnels mais une histoire bien réelle.
Un scandale révélateur des inégalités et des discriminations
L'affaire des avortements et des stérilisations forcés à La Réunion révèle les inégalités et les discriminations qui existaient dans la société française des années 1960 et 1970. Elle met en lumière le racisme, le sexisme et le mépris de classe qui ont conduit à cette politique de contrôle des naissances.
Françoise Vergès analyse ce scandale d’Etat et met à jour la gestion systématique du ventre des femmes racisées et le processus de racialisation du genre et du républicanisme français. Pour répondre à la question « peut-on parler de racisme d’Etat ? » vis-à-vis de cette affaire, elle déclare que « c’est le même État qui d’un côté, criminalise l’avortement en France métropolitaine jusqu’en 1975, et de l’autre, mène une politique très différente sur l’île de La Réunion.
Un parallèle avec l'eugénisme
De 1907 à 1960, 60 000 stérilisations forcées furent pratiquées aux Etats-Unis au nom d’un programme d’intérêt public empêchant les personnes « faibles d’esprit » de se reproduire. Barry Mehler, professeur d’histoire à la Ferris State University, affirme que ces politiques eugénistes existaient aux Etats-Unis bien avant la seconde guerre mondiale en Europe et que « sans surprise, les victimes se sont toujours révélées être les victimes traditionnelles de discriminations - juifs, Noirs, femmes et pauvres. ». Ainsi selon une étude de l’université du Vermont, la population noire représentait 39 % des personnes stérilisées en Caroline du Nord en 1929, puis 60 % à la fin des années 1960.
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Le contrôle des corps des femmes racisées
Le contrôle des corps des femmes racisées s’inscrit dans une longue histoire d’appropriation des terres, d’esclavage, de colonisation et de ségrégation. Quand les Etats mettent en place des politiques de contrôle de naissance ou de pénalisation de l’IVG, les femmes racisées en sont toujours les premières victimes pour des raisons historiques, économiques et sociales.
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