Introduction
L'histoire de la prison pénale, avec ses objectifs, son fonctionnement, et l'influence des politiques pénales sur son évolution, est bien documentée. Cependant, que sait-on de ceux et surtout de celles qu'elle renferme ? Au-delà d'une institution, la prison est un lieu de vie, un rassemblement hétérogène d'individus contraints de cohabiter dans un lieu clos, coupé du monde et coercitif. Cet article explore la maternité en milieu carcéral au XIXe siècle, à travers le prisme des travaux d'Anna Le Pennec, en se concentrant sur les maisons centrales de femmes du Sud-Ouest de la France. Il met en lumière les défis, les contradictions et les réalités complexes de la maternité derrière les murs, en s'appuyant sur des témoignages et des archives pénitentiaires.
Maternité en milieu carcéral : Une problématique complexe
Existe-t-il une maternité plus incertaine que celle des prisonnières au XIXe siècle ? Dans la machine carcérale que l’on voudrait bien huilée, le ventre des femmes sème le trouble en y introduisant des éléments perturbateurs. Des enfants naissent, grandissent en centrale, bien que les règlements s’y opposent. Une gestion contradictoire, reflet de débats qui divisent l’administration pénitentiaire : doit-on accorder le droit à la maternité à des criminelles supposées mauvaises mères ? Outil de moralisation des femmes en marge ou traitement de faveur inacceptable ? Pour ces enfants, quelle prise en charge pour quel devenir, dans une société où la responsabilité du foyer repose sur les mères ? En intégrant une spécificité de sexe à l’enfermement au féminin, l’enfantement pose la question de la place à accorder aux normes de genre liées à la parenté entre les murs.
La maternité occupe une place singulière dans les débats de l’administration pénitentiaire (AP), oscillant entre le public, le privé et l’intime, au croisement de considérations économiques, sanitaires, morales et sociales difficilement conciliables, auxquelles se mêlent les intérêts de l’État, de la société, de l’enfant et parfois de la mère. Deux problématiques reviennent de façon récurrente : doit-on autoriser les prisonnières à assumer leur fonction maternelle et si oui dans quelle mesure ?
La mise en place de la prison pour peine après la révolution se caractérise par des expérimentations incertaines et des difficultés d’organisation. La gestion des enfants de détenu.e.s l’illustre de façon éloquente. Dans ce « siècle de la maternité triomphante », c’est l’une des rares problématiques que l’on associe spécifiquement à l’enfermement au féminin.
L'analyse se concentre sur les deux maisons centrales du Sud-Ouest de la France où sont envoyées les femmes condamnées à de longues peines au XIXe siècle, celle de Cadillac près de Bordeaux (1822-1891) et celle de Montpellier (1812-1934).
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Les pères de la prison : Autorité et infantilisation
Le devoir constant d’obéissance, la perte du pouvoir décisionnel, des responsabilités et de l’autonomie consécutive à l’incarcération, engendrent peu ou prou un régime infantilisant en prison, en particulier chez les femmes, considérées par la justice du XIXe siècle comme d’éternelles mineures. Mais il est également conditionné par la façon dont les membres du personnel s’acquittent de leurs fonctions et les relations qu’ils nouent avec les détenues.
Dès le début du siècle, le directeur représente le chef hégémonique dans la centrale et l’autorité paternelle vis-à-vis des prisonnières. Au cours des années 1830-1840, un système de punitions/récompenses gagne le fonctionnement des différentes parties du service en centrale : le directeur classe et déclasse les prisonnières, à l’école, dans les ateliers, et même dans les dortoirs.
Mais les prisonnières savent aussi reprendre à leur compte la position infantilisée qui leur est faite pour obtenir des faveurs du chef d’établissement. Dans la deuxième moitié du siècle, elles lui adressent des requêtes fidèles au registre de la supplique, usant de flatteries, alliant victimisation et subordination. Et certains directeurs d’intérioriser ce rôle de père des infortunées.
Après le remplacement des gardiens laïcs par des religieuses vers 1840, la non-mixité est presque totale dans les centrales de femmes. Les quelques hommes restant côtoient peu les détenues mais n’en sont pas moins les détenteurs de l’autorité : outre le directeur, l’inspecteur, l’aumônier et le médecin. L’aumônier, père spirituel des prisonnières, est le principal agent de leur moralisation dans la première moitié du siècle. Loin d’être les témoins dociles du redressement moral qu’on tente de leur imposer, beaucoup feignent une dévotion sincère dans le but d’obtenir des faveurs (l’examen des demandes de remises de peine tient compte de l’assiduité dans la pratique religieuse). Dans le dernier tiers du siècle, la déchristianisation stimule les résistances anticléricales dans l’ensemble des centrales.
Dedans comme dehors, l’ascendant du médecin prend le pas sur celui de l’aumônier dans la deuxième moitié du siècle. La fonction soignante du praticien, a priori exempte de visées répressives ou moralisatrices, recouvre toutefois des aspects disciplinaires propices à une infantilisation des captives.
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La composition sociale des centrales de prisonnières, quelques hommes puissants entourés de femmes subordonnées, tend à exacerber la hiérarchie entre les sexes. La prison se fait le miroir grossissant de la société qui l’entoure à travers la recomposition de ses principales structures de pouvoir, la justice, la médecine et la religion : le directeur dans son prétoire, l’aumônier dans sa chapelle, le médecin dans son infirmerie, une figure d’autorité paternelle préside chaque espace-temps de la prison. Chacune rencontre ses limites face aux stratégies déguisées que développent les captives pour accroître leur agency.
Les mères pieuses : Rôle des religieuses et relations maternantes
L’affaiblissement de la tendance anticléricale de la Monarchie de Juillet au bout d’une décennie et la volonté de l’administration pénitentiaire de développer l’instruction religieuse en prison à des fins moralisatrices encouragent le recours aux sœurs surveillantes. Toutes les centrales de femmes sont gardées par des religieuses à partir de 1841, la plupart appartenant à l’ordre de Marie-Joseph de la Miséricorde. Leur rôle et leurs attributions sont sensiblement différents du personnel de garde laïc qui les précède, et qui demeure chez les hommes. Elles interviennent moins pour réprimer que pour moraliser. Sur le modèle des religieuses en charge des refuges d’Ancien Régime, les congréganistes endossent une mission disciplinaire et protectrice visant à « ramener dans le droit chemin » les brebis égarées. Des fonctions soignantes et éducatives (école, instruction morale et religieuse) leur sont confiées.
Protection, éducation, dévouement, autant de qualités traditionnellement associées au rôle maternel et qui les assimilent davantage à des religieuses charitables qu’à des gardiennes répressives aux yeux d’une partie des captives. Des relations affectueuses et empreintes d’un rapport maternant se nouent parfois entre les captives et leurs surveillantes. La présence de sœurs qui ne sont pas (seulement) considérées comme des surveillantes, contribue à pacifier les relations entre gardées et gardiennes. Leur soutien moral vient parfois compenser le manque des familles.
Ces relations maternantes se prolongent après la sortie pour celles qui se retirent au refuge pour libérées de la Solitude de Nazareth à Montpellier, encadré par des religieuses du même ordre religieux que celui de la centrale. Les recluses y sont enfermées et doivent obéissance aux congréganistes. Les libérées qui ont l’intention de s’y retirer pour le reste de leurs jours choisissent implicitement les sœurs comme mères de substitution.
L’image d’une relation pacifique entre des sœurs charitables et des condamnées pénitentes, conforme au discours généralement véhiculé par les pénalistes, nourrit l’idée qu’une sorte d’harmonie existerait entre les femmes et la prison - la nature féminine s’adapterait facilement à la vie passive et monotone de la captivité. Mais cette représentation partielle et partiale des relations entre les sœurs et les détenues masque bien des hostilités que dévoile une observation au ras du sol.
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Gestion de la maternité : Dilemmes et contradictions
La circulaire du 4 octobre 1819 stipule que les femmes condamnées à plus d’un an de prison ayant avec elles des enfants en bas âge devront être transférées seules en maison centrale. S’ils n’ont pas de parents pour les accueillir, leurs enfants seront placés à l’hospice des enfants trouvés du département de condamnation car le statut pénal de leurs mères les assimile aux enfants abandonnés. Cette séparation aura lieu si elle ne comporte pas de risque pour la santé de la mère ou du nourrisson. Sinon, le transfert de la mère pourra éventuellement être retardé.
Pourtant, des enfants sont régulièrement envoyés en centrale tout au long du siècle. Leur présence, non désirée dans un milieu peu désirable, est systématiquement évoquée en termes de problème. À l’ouverture de la maison centrale de Cadillac en avril 1822, six enfants, transférés par erreur avec leurs mères (puisqu’ils auraient dû être envoyés chez un parent ou à l’hospice), sont provisoirement maintenus dans la prison.
La présence d’enfants en centrale suscite les plaintes (disciplinaires, économiques, sanitaires) de tous bords. Pour remédier aux défauts d’application de la législation, l’État fait intervenir à partir de 1854 l’inspecteur départemental des établissements de bienfaisance (l’IDEB), ancêtre de l’assistance publique, dans l’application des procédures.
Néanmoins, le père est seulement tenu de prendre en charge ses enfants légitimes. L’article 340 du code civil de 1804 interdit la recherche en paternité. La poursuite des pères en fuite est une mission laborieuse qui nécessite le recours à une nouvelle instruction, le 30 août 1854, l’IDEB est chargé de statuer sur la prise en charge de chaque enfant.
Entre les murs, le contrôle de l’IDEB vise surtout le directeur. Le retard dans l’application de la législation tiendrait donc en partie à ce que les gendarmes et l’administration se préoccupent peu de la responsabilité légale du père. Le directeur semble plutôt agir dans le but de se débarrasser de façon expéditive d’un nouveau-né qu’il juge « source d’embarras » dans sa prison. Par opposition, dans le but de limiter le nombre d’entrées à l’hospice dont il est responsable devant le département, l’IDEB rappelle le devoir de paternité : un discours de valorisation du rôle de père inaudible au sein de l’AP et (dans l’ensemble de la société) qui vient, à contre-courant, bousculer les représentations sur la parenté.
Théoriquement, selon la circulaire de 1819, les enfants ne doivent pas être séparés de leurs mères si l’arrêt de l’allaitement comporte des risques pour la santé de l’un ou de l’autre. Là encore, l’écart entre les directives nationales et les pratiques locales est important. Nombreux sont les rapports des médecins de Cadillac, entre 1823 et 1831, dénonçant les dangers de l’arrêt brutal de l’allaitement.
En plus des progrès sanitaires, le droit à l’allaitement contribuerait à la moralisation des condamnées selon le préfet de la Gironde en 1840. La circulaire du 10 mai 1861 doit mettre un terme aux accidents dus à l’arrêt de l’allaitement. Désormais les femmes enceintes et « les femmes nourrices allaitant des enfants âgés de moins de trois ans, devront également être maintenues dans les prisons départementales. » Dans la pratique, il arrive encore que l’on considère l’allaitement comme une récompense et non comme un droit systématique.
Même après 1861, de nombreuses femmes enceintes continuent d’entrer en centrale car on ignore leur état de grossesse. Le médecin doit alors déterminer, en fonction du temps restant avant l’accouchement, quand la condamnée peut être renvoyée en départementale. Les fréquentes erreurs d’estimation issues de ces procédés donnent lieu à des transferts parfois trop tardifs, au détriment de la santé des détenues.
La circulaire du 10 mai 1861, qui marque une ouverture du droit à la maternité, témoigne de l’influence croissante du médecin dans la gestion de la maternité en prison, comme dans l’ensemble de la société du XIXe siècle. Toutefois, sous la Troisième République, les arguments sanitaires semblent laisser place peu à peu à des préoccupations plus morales, comme le montrent les débats au ministère de l’intérieur qui précédent la révision de la circulaire, le 19 mars 1883.
Témoignages et réalités : La voix des prisonnières
Avec les progrès de l’alphabétisation, les lettres de détenues sont plus nombreuses dans la deuxième moitié du siècle. Alors que le cadre carcéral contribue fortement à distendre les liens familiaux, des prisonnières s’inquiètent du devenir de leurs enfants, à l’instar de la femme Baudrant dont la fille a été placée en famille d’accueil. Lorsque les enfants sont gardés par des proches, les prisonnières s’enquièrent de leur santé et de leur éducation. Les mères illettrées dictent leurs lettres à leurs codétenues ou aux sœurs.
Marginalisation et résistance : Le vécu des femmes incarcérées
La marginalisation des prisonnières au XIXe siècle est un phénomène complexe et multifactoriel. D’un côté, elle découle de la non-conformité des prisonnières aux stéréotypes de genre. De l’autre, les expériences valorisées sont celles qui sont conformes. En outre, le récit de leurs expériences est fait par des hommes, ce qui contribue à renforcer leur marginalisation.
Les prisonnières représentent en moyenne 15 % de la population pénale au cours du xixe siècle. Ainsi, il est courant d’entendre que la marginalisation des femmes tient à leurs effectifs réduits et qu’elles sont « trop peu nombreuses pour compter ». Or, cette marginalisation touche toutes les prisons, quels que soient leurs effectifs. À Rennes, elles représentent plus de la moitié de la population lorsque la prison est mixte. Autrement dit, elles sont deux fois plus nombreuses que la moyenne nationale. Pour une administration qui accorde habituellement beaucoup d’importances aux chiffres, la prédominance des effectifs féminins ne constitue pas ici un argument suffisant pour les prendre en compte.
En droit, s’il semble logique que deux individus soient traités de la même manière face à une même situation, il est possible de constater qu’au sein de la prison, des différenciations sont toutefois perceptibles. Plus précisément, ce sont les expériences masculines qui dictent les normes, lesquelles témoignent d’androcentrisme. L’aliénation, d’une part, entendue comme les cas de troubles mentaux, montre une forme de différentiation sexuée. La règle est de transférer les détenus aliénés dans des hospices en fonction du « degré de la folie » et de la « dangerosité des détenus ». En ce qui concerne les femmes, les choses sont assez simples. Premièrement, l’hospice ne prévoit pas de places pour elles, malgré la demande impérieuse du préfet. Deuxièmement, les troubles sont considérés comme mineurs en l’absence de violence. Elles sont donc contraintes de rester à l’infirmerie ou sont enfermées avec les autres, sans adaptation de leur détention. Enfin, la durée du séjour à l’hospice est beaucoup plus longue pour les quelques femmes qui y sont transférées à la fin du xixe siècle que pour les hommes.
Les sociétés de patronage, d’autre part, constituent un deuxième exemple. Ces sociétés consistent à placer les personnes libérées auprès de patrons et maîtres dans le but d’apprendre un métier. Or, les femmes connaissent un accès bien plus complexe et inégalitaire à ce dispositif. À l’échelle nationale, peu de femmes bénéficient du secours d’une société de patronage.
En ce qui concerne la religion, elle est directement incluse au sein du processus d’amendement. L’introduction des congrégations religieuses en prison marque toutefois un tournant au sujet de la détention des femmes. Ce sont les religieuses qui s’occupent de la surveillance des prisonnières, offrant une sorte de garantie morale en s’occupant d’elles.
La deuxième expérience est celle de la maternité. Les prisonnières qu’elles soient enceintes ou mères ne sont plus vues comme de simples détenues. Elles correspondent à nouveau aux attentes de femmes libres. Un problème se pose toutefois : elles ne sont pas libres. La prison est considérée comme un lien non propice à une grossesse, à un accouchement ou aux premiers mois de la vie d’un nourrisson.
Peu d’expériences de contestations ont été retrouvées au sein des archives pénitentiaires, en ce qui concerne le xixe siècle du moins. Un épisode particulier de révoltes attire toutefois l’attention. Les documents conservés ne sont pas rédigés par des femmes. Par conséquent, leurs expériences sont systématiquement rapportées par des hommes, ce qui pose un certain nombre de questions sur la représentation et l’interprétation de ces expériences. L’administration elle-même rapporte les réactions des prisonnières à la lecture de l’arrêté de 1839 qui impose le silence aux détenus, restreint l’achat de nourriture et de boissons, supprime l’argent liquide et renforce un système de punition/récompense. Elles pleurent, elles sont affectées et en colère. De plus, celles qui s’expriment à voix haute sont réprimandées sévèrement. Les sanctions face à l’usage de la parole s’expliquent très bien avec l’obligation de silence imposée par l’arrêté, mais s’inscrivent, en réalité, dans une forme de continuité. Les archives nous confirment que l’usage de la parole, chez les femmes en particulier, est considéré comme un « moyen de résistance », un enjeu de pouvoir.
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