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L'Alimentation du Nourrisson au Début du XXe Siècle : Entre Allaitement Maternel, Mortalité Infantile et Politiques Étatiques

Introduction

L'alimentation du nourrisson a toujours été une préoccupation majeure des sociétés humaines. Au début du XXe siècle, cette question prend une dimension particulière en France, marquée par une forte mortalité infantile et un intérêt croissant de l'État pour la santé des jeunes enfants. L'allaitement, pratique ancestrale, se retrouve au cœur des débats et des politiques mises en place pour améliorer la situation. Cet article explore les différentes facettes de l'alimentation du nourrisson à cette époque, en mettant l'accent sur l'importance de l'allaitement maternel, les défis posés par la mise en nourrice et les initiatives publiques et privées visant à protéger la vie et la santé des plus jeunes.

L'Allaitement Maternel : Un Aliment à Part, Valorisé et Surveillé

Un symbole culturel et biologique fort

Depuis l'Antiquité, le lait maternel est considéré comme un aliment unique, porteur de significations symboliques et biologiques profondes. Il est associé à la fertilité, à la vie et à la transmission de qualités. Dans l'Ancien Testament, le lait (et le miel) symbolisent la Terre promise. Le lait est avec le sang et le sperme une des grandes humeurs fondamentales du corps humain. Il est donc toujours chargé d'une haute valeur symbolique. D'ailleurs dans de nombreuses cultures, l'allaitement met en jeu les pouvoirs du lait et confère à certains nourrissons un destin singulier. C'est le cas de certains dieux ou héros de la mythologie antique comme les célèbres Romulus et Rémus, allaités par une louve. La manière dont le corps fabrique le lait est restée longtemps mystérieuse. D'où des explications très variées et d'une grande richesse symbolique. En Occident, depuis l'Antiquité, on considère le lait comme du sang cuit et blanchi : le fœtus se nourrit du sang maternel in utéro puis, après l'accouchement, le sang « monte » dans les seins de la mère où, après une « cuisson » (appelée « coction ») il se transforme en lait. Il y a donc continuité biologique entre la grossesse et l'allaitement.

La transmission des qualités et des défauts

Le lait est perçu comme un transmetteur, véhiculant les qualités physiques et morales de la mère ou de la nourrice à l'enfant. Ainsi, on croyait que par le lait, les qualités physiques et morales de la mère ou de la nourrice passaient à l'enfant. L'idée selon laquelle le lait absorbé véhiculait les caractères ou les propriétés de qui en était l'agent est récurrente. Le lait transmettrait ainsi vices ou qualités. C'est pour cette raison que le médecin Soranos d'Ephèse conseille dans son ouvrage de choisir une nourrice « sensible, vigilante et paisible ». Ce livre constitue la somme de tout le savoir antique sur cette question. Au XIXe siècle, les médecins ne croient plus que le nouveau-né ingère avec le lait de sa nourrice les défauts et qualités de cette dernière. Mais tous ne semblent pas convaincus. « Peut-on choisir pour élever un enfant une nourrice bornée et peu intelligente ? Tout passe dans le lait, y compris les affections morales. Comme nous l'explique un dictionnaire de médecine usuelle et domestique de 1859: « Les troubles de l'âme n'agissent pas seulement sur la sécrétion du lait, ils altèrent également ses qualités « au point de changer sa couleur et sa saveur. » Alphonse Daudet explique dans « Les Nounous » (1889) que « Quand nounou pleure (…) les sangs tournés font le lait aigre.

Les recommandations médicales et l'hygiène de vie

Les médecins du XIXe siècle insistent sur l'importance de l'hygiène de vie de la femme qui allaite. Il y a aussi un lien entre l'alimentation de la femme qui allaite et la qualité­quantité du lait. Il y a donc des aliments à éviter comme le chou, la viande fumée, les épinards, l'ail, l'oignon … L'alcool est, déjà à cette époque, à consommer avec modération. Et, bien entendu, il faut bien (au sens de beaucoup) manger quand on allaite. La nourrice est donc bien nourrie voire très bien. Il faut aussi noter le lien existant entre allaitement et rapports sexuels : ces derniers sont considérés comme altérant le lait. Au XIXe siècle, on est aussi très vigilant sur la santé de la femme qui allaite. Elle ne doit avoir aucune maladie. Ils utilisent les recherches scientifiques sur le lait pour étayer la thèse de la supériorité de l'allaitement. Mais ils sont peu suivis : leur clientèle bourgeoise est rebutée par cette contrainte qui limite la vie mondaine. Le discours des médecins est alors contradictoire : ils condamnent les familles pauvres des villes qui ont recours à l'allaitement « mercenaire » et placent leurs bébés en nourrice à la campagne.

L'apologie de l'allaitement maternel et l'intérêt du pouvoir

Le lait maternel est donc un aliment à part. On peut parler d'une véritable apologie de l'allaitement maternel, et ce, depuis fort longtemps. Au XIXe siècle, les médecins incitent les femmes à allaiter. Tous les articles des dictionnaires médicaux prônent l'allaitement maternel. La législation concernant l'allaitement est très ancienne. En France, le premier texte officiel est l'Edit du roi Jean, en 1350. Il fixe le salaire des nourrices et les conditions. Il y a une multiplication de lois au XVIIIe siècle ayant pour but de protéger les nourrissons. En 1715, Louis XIV prend une ordonnance qui interdit aux nourrices, en cas de grossesse ou de maladie, de prendre des enfants pour les allaiter, sous peine du fouet et d'amende. La grossesse et la maladie étant considérées comme un empêchement à la nourriture de l'enfant. Une ordonnance de 1727 défend aux nourrices d'allaiter deux nourrissons à la fois sous peine d'amende pour les maris et du fouet pour les femmes. On pourrait continuer ainsi (1757, 1762 …). Sous la Révolution, les choses n'évoluent guère. Un décret de la Convention de juin 1793 stipule que « les secours ne seront apportés qu'aux mères qui allaiteraient leurs enfants ». Beaucoup de familles ont, d'ailleurs, du mal à payer les frais de « nourriture » de leurs bébés. Et au XVIIIe siècle, des quêtes sont faites dans toutes les paroisses de Paris pour le paiement des mois de nourrices. Le pouvoir, quand il ne légifère pas, montre son intérêt pour la « nourriture » des jeunes enfants en faisant des dons destinés à aider les familles indigentes qui ne peuvent payer les nourrices. En France, au XIXe siècle, l'Etat s'empare de la question de l'allaitement à travers la politique de la petite enfance.

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La Mise en Nourrice : Une Pratique Risquée et Encadrée

La surmortalité infantile et le rôle de la mise en nourrice

La mise en nourrice a alors une conséquence directe sur la mortalité infantile qui est très élevée. Les chiffres de la surmortalité des enfants placés en nourrice sont, en effet, édifiants. Pour preuve, ces chiffres issus d'un mémoire de 1866 que le ministre de l'Instruction publique, Victor Duruy, a communiqué à l'Académie de médecine. Ce mémoire est l'œuvre du Docteur Monot, médecin dans la Nièvre. Il décrit le vide laissé dans les villages par le départ des femmes venues se placer comme nourrice à domicile à Paris. Le Docteur Monot évoque la mort massive des enfants nouveau-nés laissés. Tous ces débats qui aboutiront à la loi Roussel, ont lieu dans un pays, la France, qui est malthusienne et où il y a un vrai « rejet de l'enfant ». Ce rejet prend différentes formes : infanticides, avortements, abandons, ou placement en nourrice. « On ne veut plus de nombreuses familles. S'ajoute à cette considération une inquiétude sur la stagnation de la population française. Après 1870 et la défaite, l'inquiétude se transforme en obsession car la France occupe le dernier rang de toutes les puissances européennes. La situation démographique de la France s'explique par une baisse de la natalité et le maintien d'une mortalité excessive. Pour les médecins Brochard et Monot, la cause principale de cette mortalité infantile excessive est l'abandon de l'allaitement maternel. «… nous perdons chaque année, sans y faire attention, 200 000 nourrissons (…) qui sont victimes de l'incurie et de l'ignorance de leurs nourrices. » Lors des séances à l'Académie de médecine, plusieurs médecins rappellent que la mise en nourrice est une pratique très française.

La loi Roussel de 1874 : une avancée pour la protection de l'enfance

La loi importante pour l'allaitement est la loi Roussel de 1874, du nom de Théophile Roussel, qui fut député puis sénateur républicain. Cette loi illustre l'intérêt porté par le pouvoir à la petite enfance et à travers elle à l'allaitement maternel. Cependant, il faut évoquer, un précédant, la loi du 5 mai 1869 qui a pour but d'indemniser l'allaitement maternel afin d'éviter que des filles­mères ou des femmes mariées pauvres abandonnent leurs enfants. La loi Roussel de 1874 protège « tout enfant âgé de moins de deux ans qui est placé moyennant salaire, en nourrice, (…) hors du domicile de ses parents. Il devient, par ce fait, l'objet d'une surveillance de l'autorité publique, ayant pour but de protéger sa vie et sa santé. » Cette surveillance est assurée par le préfet assisté de comités départementaux et de Commissions locales. Des inspecteurs sont nommés par les préfets pour une surveillance constante des nourrissons. Tout placement d'enfant en nourrice doit être déclaré, etc. … Obligation est faite aux nourrices de demander certificats ou autorisation d'exercice. Un carnet est mis en place. Ce service est assimilé au service des Enfants assistés (créé par décret impérial du 19/01/1811). Les enfants concernés par la loi dépendent, localement, du service de la Protection des enfants du premier âge. La loi prévoit aussi des inspections médicales chez les nourrices à la campagne par des médecins­inspecteurs, une à 2 fois par an. Ces derniers doivent rédiger des rapports annuels. La loi Roussel, il faut le souligner, ne surveille que les enfants placés en nourrice à l'extérieur du domicile des parents. Elle exclue ainsi toute surveillance des nourrices sur lieu qui travaillent au domicile des familles aisées. Cette loi ne s'applique donc qu'à une partie de la population, la plus démunie : les familles pauvres des villes et les familles de paysans. La surveillance porte sur ce que l'on appelle alors « les classes dangereuses » mais pas sur les familles dites « honorables ».

Lyon : un cas particulier de recours à l'allaitement mercenaire

Lyon, pendant tout le XIXe siècle, demeure en effet la ville de France qui envoie la plus forte proportion de ses nouveau­nés en nourrice. Plus de la moitié des bébés sont confiés à des nourrices « à emporter » (à la campagne), sans compter les nourrissons pourvus d'une nourrice « sur lieu » (au domicile des parents). Lyon est donc un cas particulier : l'allaitement y est mercenaire. Localement, les agents d'exécution de la loi Roussel sont les préfets, assistés de Comités départementaux de protection des enfants du premier âge. Ces associations privées ont des principes moraux, catholiques et bourgeois. Elles auraient souhaité que leur soit confiée l'exécution de la loi Roussel. A Lyon, l'Etat s'est beaucoup appuyé sur les œuvres déjà existantes, qui s'occupaient de la petite enfance. Il faut dire que dans cette ville, il y a beaucoup d'œuvres de bienfaisance. Ce sont donc des œuvres privées mais l'Etat agit via ces œuvres, qu'il subventionne.

Les Initiatives Publiques et Privées : Soutien à l'Allaitement et Protection de l'Enfance

Les sociétés de charité maternelle : un soutien financier conditionné

Les Sociétés de Charité maternelle ont pour but de favoriser l'allaitement par la mère. Elles sont reconnues et admises à recevoir des subventions de l'Etat, des départements ou municipalités. A Lyon, la société a été créée en 1786. Elle compte environ 500 adhérents. Elle aide des mères dans l'indigence et les encourage, financièrement, à nourrir elles-mêmes leur enfant mais à condition que ce dernier soit légitime. Non seulement les mères doivent être mariées mais elles doivent aussi fournir un certificat de bonnes mœurs. La société a de bonnes relations avec les pouvoirs publics. Elle est de loin la plus subventionnée avec des subsides publics qui représentent 30% de ses ressources. Mais à partir de 1880, elle perd sa subvention municipale et voit celle octroyée par l'Etat baisser considérablement.

La société protectrice de l'enfance de Lyon : une approche hygiéniste et médicale

La Société Protectrice de l'Enfance de Lyon, elle, est fondée en 1866 sur l'initiative d'un chirurgien lyonnais. Ce médecin s'est ému de l'importante mortalité des enfants placés en nourrice. C'est une œuvre nouvelle. Elle n'a donc pas que des objectifs éducatifs et moralisants et elle se dégage de la tutelle catholique. Ses objectifs sont plutôt médicaux et sanitaires. Elle est sous la tutelle d'éminents médecins lyonnais. Cette œuvre préfigure la dimension hygiéniste qui se développe en France à la fin XIXe siècle. Elle est reconnue d'utilité publique et entend lutter contre la trop forte mortalité infantile en facilitant l'allaitement maternel dans les milieux urbains. Pour ce faire, elle distribue des prix aux mères et nourrices méritantes. Elle développe aussi un réseau de crèches. Quatre crèches sont créées en 1871. En 1883, il y en a neuf. Les crèches en milieu urbain évitent la mise en nourrice à la campagne. Elles « incitent » à l'allaitement maternel en offrant la gratuité de la garde si les mères s'engagent à venir allaiter leur enfant deux fois par jour. Dans un premier temps, les pouvoirs publics se déchargent sur l’assistance privée pour développer les crèches. A Lyon, entre 1870 et 1914, neuf sociétés se créent autour de la maternité et des soins aux nourrissons. Cinq de ces œuvres font de la consultation de nourrissons qui ont pour but d'encourager les mères à allaiter. Un complément est assuré par du lait stérilisé.

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