L'accès à l'avortement aux États-Unis est un sujet de débat passionné et de bataille juridique depuis des décennies. La révocation de l'arrêt Roe v. Wade en 2022 a marqué un tournant majeur, laissant chaque État libre de déterminer sa propre politique en matière d'IVG. Cet article examine l'état actuel de l'avortement aux États-Unis, les défis auxquels sont confrontées les femmes qui cherchent à interrompre leur grossesse et les perspectives d'avenir dans un contexte politique en constante évolution.
L'évolution du cadre juridique de l'avortement aux États-Unis
Avant l'arrêt Dobbs, l'avortement était autorisé au niveau fédéral depuis l'arrêt Roe v. Wade rendu en 1973. Cependant, au niveau des États américains, un ensemble de lois désignées sous le nom de TRAP laws (Targeted Restrictions on Abortion Providers laws/ Lois de restrictions ciblées sur les prestataires d’avortement) sont venues restreindre l’accès à l’avortement au fil du temps. Ces dispositions légales impliquent pour les prestataires de services d’avortement un travail supplémentaire invisibilisé.
Le 24 juin 2022, l’arrêt Roe v. Wade a été révoqué par la décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization. La Cour Suprême a statué que la Constitution états-unienne ne confère pas de droit à l’avortement. Deux ans après l’arrêt Dobbs, le bilan esquissé par le Guttmacher Institute souligne les ravages qu’a provoqués cette décision aux États-Unis. Dans les 30 jours suivant la décision Dobbs, 43 cliniques dans 11 États ont cessé de fournir des soins d’avortement. Cent jours après la décision, ce nombre est passé à 66 dans 15 États et aucun établissement pratiquant l’avortement n’était plus en activité dans les 14 États appliquant une interdiction totale de l’avortement. Si l’on a assisté à l’ouverture de nouveaux établissements dispensant des avortements là où les lois demeurent plus progressistes, entre 2020 et 2024, le nombre total de cliniques physiques proposant des soins d’avortement aux États-Unis est passé de 807 à 765. Cette tendance se poursuit.
Aujourd'hui, une dizaine d'États ont interdit l'avortement, obligeant des cliniques à fermer ou à déménager. Dans le Wyoming, l’Ohio et le Montana l’accès à l’IVG n’est pas interdit, mais est menacé. Des textes visant à l’interdire ou à le restreindre sont contestés dans les tribunaux. En revanche, dans une dizaine d’Etats - dont la Californie, l’Etat de New York ou Washington - l’accès a été étendu. Professionnels et patients y sont plus protégés. Dans d’autres Etats, l’IVG reste autorisée, sans nouvelles législations particulières quand l’intervention a été restreinte dans six Etats, notamment, en réduisant le délai légal.
Les modalités de l'avortement en 2025
Avant l’arrêt Dobbs, la majorité des avortements avaient lieu dans des établissements autonomes dispensant des soins ambulatoires. Seuls 4% des avortements avaient lieu dans des hôpitaux et cabinets médicaux.
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La distinction entre les IVG et les interruptions pour motif médical (dites autrefois, interruptions thérapeutiques de grossesse ou ITG) est une construction socio-historique et légale nationale. Par ailleurs, il faut tenir compte de tout un ensemble de facteurs au-delà des encadrements légaux de l’avortement, de leur évolution et de leur mise en œuvre concrète, tels que les systèmes politiques de santé, les professionnelles de santé habilitées à faire ou permettre des avortements par médicaments ou encore la régulation des produits utilisés pour interrompre une grossesse.
Si en France, le RU-486 (la pilule abortive) a été autorisé dès 1988 et l’accès à cette méthode a été fortement facilité par des évolutions de la loi française - au détriment de l’avortement par aspiration -, ce n’est qu’en 2000 que ce produit reçoit, aux États-Unis, l’approbation de la Food and Drug Administration (FDA). Alors qu’en France en 2017 les IVG par médicaments représentaient 67,5 % de l’ensemble de celles pratiquées en France hexagonale et 76,1% dans les territoires dits ultramarins, seuls 39 % des avortements étaient pratiqués ainsi pour la même année aux États-Unis.
Aux États-Unis, le nombre total de médicaments envoyés pour des avortements autogérés a augmenté d’environ 27 838 au cours des 6 mois suivant Dobbs (de juillet à décembre 2022), soit bien plus que ce qui était attendu selon les données préalablement collectées. Aussi, un nouveau type de prestataire - les cliniques « virtuelles » ou uniquement en ligne - a élargi les options de soins en proposant des services d’avortement médicamenteux via la télésanté. Si les avortements aux États-Unis demeurent pratiqués encore majoritairement dans des établissements physiques, d’octobre à décembre 2023 un avortement sur cinq (18 %) a été réalisé grâce à la télésanté.
Par ailleurs, des travaux soulignent que des personnes souhaitant avorter utilisent la télésanté internationale (ie Women on Web) pour obtenir des pilules abortives médicamenteuses afin de gérer elles-mêmes leurs interruptions de grossesse en dehors du cadre clinique. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, cette pratique ne comporte pas de risque pour la santé des femmes.
La médicamentation de l’avortement crée une perte des compétences nécessaires à la pratique de l’avortement par aspiration (ce type d’avortement sous anesthésie locale est en voie de disparition en France), comme une dépendance à l’égard de l’industrie pharmaceutique dont la pénurie de médicaments abortifs liée à un retard de fabrication, en 2022, a montré les risques.
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Les groupes anti-choix tentent aujourd’hui aux États-Unis de restreindre l’accès à l’avortement en insistant sur une supposée dangerosité de la mifépristone (la pilule abortive), ce qui pourrait affecter l’accès à l’avortement médicamenteux dans tout le pays, même dans les États où la procédure est légale.
De plus, dans certains États, les restrictions légales et les pressions exercées par les anti-choix sur les professionnelles de santé pratiquant des avortements ont des effets sur l’offre de services de santé obstétricale, contribuant à la formation de déserts médicaux.
Si des femmes peuvent contourner les lois via les nouveaux outils numériques et la méthode d’avortement par médicament, certaines femmes enceintes cherchant désespérément des soins d’urgence pour protéger leur vie et leur santé vivent des histoires tragiques du fait d’un refus de prise en charge hospitalière et sont contraintes à d’importants déplacements géographiques pour obtenir l’arrêt d’une grossesse. Ainsi ces dernières années, la proportion de patientes se rendant dans d’autres États pour obtenir un avortement a doublé, atteignant près d’une sur cinq au premier semestre 2023, contre une sur dix en 2020.
L'impact potentiel d'une seconde présidence Trump
Au regard des déclarations de Donald Trump durant sa dernière campagne et de ses actions durant son précédent mandat, son retour à la présidence des États-Unis ne laisse présager rien de bon quant à l’accès à l’avortement. C’est notamment la nomination par Trump de la juge conservatrice, Amy Coney Barrett, pour remplacer la juge défunte Bader Ginsburg, qui a fait pencher la balance idéologique de la Cour Suprême, suite à la nomination de deux juges conservateurs, et qui a permis la révocation de l’arrêt de Roe v.
Le premier décret présidentiel (executive order) signé par Donald Trump après sa première élection visait l’accès à l’avortement. À peine installé à la Maison-Blanche et deux jours après la Marche historique des femmes le 21 janvier 2017 - marche organisée en réaction à son investiture qui a rassemblé des centaines de milliers de participantes à Washington et dans d’autres villes américaines - il a réinstauré la Mexico City Policy (baptisée par ses adversaires de « règle du bâillon mondial »/Global Gag Rule), à l’instar de George W. Bush avant lui. Cette règle décrétée pour la première fois par Reagan en 1984 interdit aux associations et organisations internationales défendant les droits des femmes financées par des fonds américains de fournir l’accès à, ou des informations sur l’avortement, quelle que soit leur zone d’intervention. Initialement limitée aux fonds dédiés à la « planification familiale », Trump a étendu cette règle pour qu’elle s’applique aux organisations du champ de la santé, soit à presque tous les fonds d’aide états-uniens alloués à la santé mondiale. Si l’administration Biden a annulé la « règle du bâillon mondial », cette disposition a eu des conséquences directes et durables sur la santé et les vies des femmes à divers endroits du globe.
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Détournant le slogan scandé par le mouvement féministe dans les années 1970 « mon corps, mon choix » dans le cadre de la lutte pour le droit à l’avortement, cette phrase mentionnée à la fin d’une vidéo mise en ligne sur les réseaux sociaux le soir même des résultats de la dernière élection présidentielle états-unienne témoigne de la tendance réactionnaire que l’on observe malheureusement aux États-Unis comme en Europe, et de l’existence toujours pérenne d’antiféministes.
Films et documentaires pour comprendre les enjeux de l'avortement aux États-Unis
- Sur l’histoire de l’avortement aux États-Unis: Roe V. Wade. La véritable histoire de l’avortement (titre français).
- Du côté des fictions: le film Never Rarely Sometimes Always rend compte d’une expérience contemporaine de femme souhaitant avorter, victime de désinformation en matière d’avortement et contrainte de quitter sa ville de résidence pour pouvoir accéder à un avortement.
- Documentaires sur les oppositions et résistances contemporaines à l’avortement et à l’autonomie des femmes, des États-Unis jusqu’en Europe: Avortement, les croisés contre-attaquent ; Citizen Facts. Avortement : la croisade en ligne des anti-IVG et IVG : Histoire(s) de combattantes.
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