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L'Éthique Reproductive et le Statut Moral de l'Embryon : Une Perspective Gradualiste

L’éthique reproductive de Jonathan Glover se situe au cœur des débats bioéthiques contemporains, oscillant entre la sacralité de la vie, défendue par certains courants conservateurs, et l’optimisme transhumaniste des partisans du « meilleur enfant possible ». Cet article vise à offrir une vue synthétique des réflexions de Jonathan Glover en matière d’éthique reproductive, en s'appuyant sur ses ouvrages majeurs tels que Causing Death and Saving Lives (1977), What Sort of People Should There Be? (1984) et Choosing Children. Genes, Disability, and Design (2006). Au cours des deux dernières décennies, certains éthiciens s’inscrivant dans la tradition utilitariste, comme John Harris et Julian Savulescu, sont allés jusqu’à défendre l’idée selon laquelle les futurs parents auraient pour obligation, dans chacune de leurs décisions reproductives, de viser « le meilleur enfant possible », à savoir celui dont les chances de mener une vie épanouie et heureuse sont les plus élevées. L'article montre que Glover adopte une approche gradualiste du statut moral de l’embryon et du fœtus, critique de tout absolutisme, et qu’il défend une responsabilité parentale orientée vers la prévention de la souffrance et le respect de l’autonomie future de l’enfant.

Le Gradualisme Moral de l'Embryon et du Fœtus

Les thèses de Jonathan Glover sur l’avortement et le statut moral des embryons et des fœtus comptent parmi les plus nuancées et les plus convaincantes de la bioéthique contemporaine. Son approche, développée notamment dans les chapitres IX à XI de Questions de vie ou de mort, repose sur l’idée d’un gradualisme, autrement dit d’une acquisition progressive du statut moral par l’individu humain. Une telle conception s’oppose d’emblée aux positions absolutistes souvent adoptées de part et d’autre dans les débats sur l’avortement. D’un côté, elle se démarque des thèses « pro-vie » rigoureuses défendues par certains auteurs chrétiens pour qui la vie humaine possède un caractère sacré dès la conception. De l’autre, elle s’oppose aux positions ultra-permissives portées, par exemple, par Michael Tooley, qui soutient que ni les fœtus ni même les nouveau-nés ne possèdent de droit moral à la vie en l’absence d’une conscience de soi. Glover critique ces deux approches en soulignant leurs excès respectifs : l’une en absolutisant la vie embryonnaire sans considération pour la complexité des situations vécues, l’autre en négligeant les intuitions morales que suscitent certains stades de développement. En ce sens, le cadre gradualiste qu’il propose, fondé sur l’émergence progressive de certaines capacités morales (comme la sensibilité, la mémoire ou la conscience), le conduit à reconnaître que l’acceptabilité morale de l’avortement varie en fonction du moment où il intervient.

Glover plaide donc en faveur d’une reconnaissance progressive du statut moral, qui augmente à mesure que le fœtus se développe. S’il juge absolument vaine toute tentative de déterminer le moment précis où advient une personne, cela ne le conduit pas pour autant au scepticisme au sujet de l’avortement. Au contraire, ce gradualisme lui permet de valider un jugement largement partagé aujourd’hui, à savoir « qu’un avortement précoce ne comporte rien d’immoral en soi, mais que les avortements sont d’autant plus graves qu’ils ont lieu plus tardivement ».

Potentiel vs. Réalité : La Critique de l'Argument du Potentiel

Glover examine par ailleurs l’argument selon lequel un embryon ou un fœtus mériterait notre considération morale la plus complète dès le moment de la conception, dans la mesure où il possède le potentiel de devenir un être humain pleinement développé. Il critique cette idée en distinguant les caractéristiques potentielles des caractéristiques réelles. Bien qu’un embryon puisse avoir le potentiel de devenir une personne, il ne possède pas réellement les qualités qui fondent généralement le statut moral, à savoir la conscience phénoménale, la conscience de soi et la capacité d’éprouver du plaisir ou de la douleur. Par conséquent, Glover soutient que la valeur morale d’un embryon ne doit pas être assimilée à celle d’un être humain pleinement développé simplement en raison de son potentiel. En outre, le même raisonnement vaut également pour le fœtus. En effet, comme il le remarque, « le problème, lorsque l’on invoque la potentialité du fœtus à titre d’argument contre l’avortement, c’est que cela revient à présupposer que c’est en réalité la personne qu’il deviendra un jour qui possède réellement de la valeur ». Bien plus, l’argument se fondant sur la potentialité à devenir une personne devrait, en bonne logique, s’appliquer mutatis mutandis à la contraception. Or même les adversaires de la contraception soutiennent généralement que l’avortement est moralement plus grave que la contraception.

L'Importance de la "Sentience" et de la Conscience

L’approche gradualiste de Glover suggère que le statut moral n’est pas de l’ordre du « tout ou rien », mais augmente progressivement à mesure que l’embryon ou le fœtus développe certains traits moralement pertinents. Au début de son développement, un embryon manque des caractéristiques que nous associons habituellement à la personne morale, telles que la capacité à ressentir de la douleur, à être conscient ou à formuler des désirs et des intentions. Aux premiers stades de la grossesse, un embryon est une collection de cellules indifférenciées, sans système nerveux, sans activité cérébrale ni conscience. Son statut moral est donc relativement faible. À vrai dire, à ce stade, les droits de la mère - y compris son autonomie corporelle et ses circonstances personnelles - l’emportent selon lui sur les considérations morales liées à l’embryon. Cependant, à mesure que la grossesse progresse, la situation devient plus complexe d’un point de vue moral. En particulier, vers la fin du deuxième trimestre, lorsque le fœtus développe la capacité de « sentience », ainsi qu’une certaine forme de conscience, son statut moral augmente considérablement. À ce stade, Glover soutient que le fœtus commence à avoir des « revendications » morales devant être prises en compte sérieusement dans les décisions relatives à l’avortement. Néanmoins, même si le processus d’acquisition d’un statut moral commence avec le fœtus, Glover ne considère pas pour autant un fœtus à un stade avancé de la grossesse comme l’équivalent d’une personne pleinement développée ; il reste attaché à l’idée que la possession d’un statut moral est une question de degré.

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Au cœur du gradualisme de Glover se trouve son exploration de ce que signifie être une personne et de la raison pour laquelle cela est moralement significatif. Puisque les caractéristiques qui rendent un être moralement digne de considération - telles que la conscience de soi, la capacité de formuler des désirs, l’autonomie et la capacité à souffrir - ne sont pas présentes chez l’embryon et n’apparaissent que progressivement, à mesure que le fœtus se développe, la conclusion s’impose : les embryons et les fœtus en début de développement ne sauraient avoir les mêmes droits que les personnes. Selon Glover, le simple fait d’être humain au sens biologique n’est pas ce qui importe pour la possession du statut moral. C’est au contraire la possession de certaines capacités psychologiques et émotionnelles qui fonde notre souci moral.

Rejet de la "Doctrine de la Vie Sacrée"

À cet égard, l’adversaire résolu de toute forme d’avortement pourra toujours rétorquer que la vie humaine est, en tant que telle, « sacrée ». À l’époque où Glover rédigeait son ouvrage sur les « questions de vie ou de mort » (avortement, infanticide, suicide, euthanasie, peine de mort…), un certain consensus était de mise, tant chez les esprits religieux que laïcs, pour affirmer le caractère « sacré » de la vie humaine. Or Glover fut précisément un des tout premiers penseurs de l’éthique appliquée contemporaine à rejeter cette « doctrine de la vie sacrée », non pas en prétendant la réfuter absolument - un tel objectif dépasserait selon lui les capacités de la philosophie morale - mais en soulignant certaines de ses conséquences inacceptables pour beaucoup d’entre nous. La doctrine de la vie sacrée a selon lui le tort d’insister sur la préservation de la vie en faisant abstraction de la qualité de cette existence. Car maintenir en vie une personne dans un état de souffrance profonde, sans espoir de rétablissement, s’avère moralement problématique. Examinant certaines situations de souffrance insupportable, il estime qu’il peut s’avérer plus moral, en définitive, de mettre fin à la vie d’une personne que de la laisser souffrir sans aucune perspective d’amélioration. Par ailleurs, si la vie humaine en tant que telle était véritablement sacrée, il serait alors sacrilège de faire en sorte qu’un être humain plongé dans un coma profond et irréversible cesse de vivre.

De sorte que le simple fait d’être biologiquement vivant ne doit pas être tenu pour une raison suffisante d’accorder à un individu une protection morale absolue. Ce qui importe en premier lieu, c’est la qualité de la vie, autrement dit certaines capacités associées à cette vie, comme la conscience, la sensibilité ou encore la possibilité de vivre des expériences significatives.

Une Approche Conséquentialiste Nuancée

L’approche de l’avortement développée par Glover s’avère globalement conséquentialiste. Elle débouche sur un point de vue nuancé qui ne pourra que décevoir les partisans des positions absolutistes en la matière. Plutôt que de considérer l’avortement comme intrinsèquement bon ou mauvais en fonction d’un principe moral intangible (comme la « sacralité de la vie »), Glover préfère évaluer l’acceptabilité morale de l’avortement en considérant les conséquences de la poursuite ou de l’interruption d’une grossesse. Cela le conduit à prendre en compte la qualité de vie probable de l’enfant à naître, les conséquences d’un avortement pour la mère, ainsi que certaines répercutions sociales et éthiques plus larges.

Alors que le débat sur l’avortement tourne très souvent autour du statut moral de l’embryon (est-il une « personne » ou non ?), l’un des principaux apports de Glover réside, dans le fait de considérer que la moralité d’un avortement ne dépend pas uniquement de la réponse à cette question. Au contraire, Glover soutient que nous devrions considérer comme cruciale la qualité de vie dont l’enfant à naître est susceptible de bénéficier. Autrement dit, si le fait de mettre un enfant au monde ne peut qu’entraîner pour lui une souffrance importante, un handicap très grave ou une vie de privation, Glover suggère qu’il peut être moralement justifié de choisir l’avortement, quand bien même le fœtus aurait un statut moral. Par exemple, si un fœtus se voit diagnostiquer une maladie génétique grave, entraînant des douleurs terribles ou une qualité de vie drastiquement réduite, la logique conséquentialiste justifie alors l’avortement en vue d’éviter une vie que personne, à l’évidence, ne souhaiterait mener (ou voir son enfant la mener). À ses yeux, il n’est donc pas intrinsèquement bon de mettre un enfant au monde si cette vie sera marquée par des difficultés et des souffrances insupportables.

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Privilégier la qualité de la vie sur le simple fait d’être en vie, c’est reconnaître qu’il peut exister des conditions dans lesquelles une vie n’est pas (ou ne serait pas) « digne d’être vécue » (ou « ne vaudrait pas la peine d’être vécue »). Glover n’hésite pas à affirmer que si la vie de l’enfant à naître a toutes les chances de se situer en dessous d’un tel seuil, il est alors plus moral d’avorter que de condamner un être à une vie qu’il n’éprouvera probablement pas lui-même comme désirable.

La Responsabilité Parentale et le "Meilleur Enfant Possible"

Comme nous l'avons vu, il fait peu de doute que l’éthique reproductive de Jonathan Glover accorde, elle aussi, une large place au bien-être de l’enfant à venir. Cela est manifeste dans ses réflexions sur l’avortement, le handicap, ainsi que sur l’éventuel recours à l’ingénierie génétique pour modifier les embryons et les fœtus. Néanmoins, l’éthique de Glover conduit plutôt à récuser la notion de « meilleur enfant possible », pour des raisons qui touchent à l’autonomie (tant des parents que de l’enfant), ainsi qu’à la pluralité des conceptions de la vie bonne. Hostile à l’idée d’un perfectionnisme procréatif imposant l’obligation d’engendrer l’« enfant idéal », il met en avant un cadre conséquentialiste prudent, soucieux d’articuler le bien-être des générations à venir et la pluralité des conceptions de la vie bonne.

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