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Frida Kahlo et l'Autorretrato con Pelo Cortado : Une Analyse Féministe de Genre et d'Ambiguïté Sexuelle

Introduction

L'œuvre de Frida Kahlo, reconnue internationalement, offre une analyse fine du statut et de la condition des femmes de son époque. En tant que femme artiste et femme d’artiste, Kahlo a cherché sa place socialement et professionnellement, menant une œuvre dichotomique et pertinente quant aux relations hommes-femmes. Son visage et son corps sont devenus les instruments de sa critique. L'« Autorretrato con Pelo Cortado » (Autoportrait aux Cheveux Coupés) de 1940 atteint un haut degré critique, jouant sur les complexités de la personnalité de Kahlo et reflétant la résistance de l’artiste face aux lois patriarcales du Mexique des années 1930-1950.

Frida Kahlo : Une Artiste au-Delà du Surréalisme

Frida Kahlo (1907-1954) est aujourd'hui reconnue internationalement pour la singularité de son style, ses choix thématiques et une personnalité largement relayée par des biographies et des expositions. André Breton a décrit son art comme « un ruban autour d’une bombe ». Son art coloré, souvent jugé naïf, porte en lui un engagement qu’il est nécessaire d’analyser. En explorant une autoreprésentation compulsive, Frida Kahlo a transgressé les limites imposées par la société patriarcale du Mexique des années 1930-1950, ainsi que celles imposées par l’école des Beaux-Arts de Mexico, l’histoire de l’art et la religion. Cet article se concentre sur un autoportrait de 1940 qui révèle une conscience protoféministe, un attrait pour l’ambiguïté sexuelle et une réflexion précoce sur la dichotomie des genres.

L'Ambiguïté du Genre dans la Vie et l'Œuvre de Frida Kahlo

La question du genre s’est imposée à Frida Kahlo dans sa vie privée comme dans son œuvre. Elle arborait une allure et un comportement très féminins, tout en affichant une attitude plus masculine et virile, qui n’était pas associée à l’image que la société traditionnelle mexicaine des années 1930-1940 se faisait des femmes. Après son mariage avec Diego Rivera, elle adopte la robe Tehuana, un symbole important incarnant la femme forte au sein d’une microsociété matriarcale indienne. Frida Kahlo apparaissait en public en robes Tehuana, affirmant ainsi son identité mexicaine.

À l’heure de la révolution au Mexique, les Tehuanas étaient devenues des icônes de la mexicanidad, un mouvement populaire incitant à un retour aux racines culturelles mexicaines et indiennes. La robe symbolise donc la force et l’indépendance, car la région de Tehuantepec a su rester libre face aux lois machistes et coloniales. Portée par Frida Kahlo, la robe Tehuana traduisait non seulement son identité culturelle mais aussi son indépendance en tant que femme et en tant qu’artiste. Elle instaurait ainsi une dissonance entre son apparence féminine et une façon de se comporter qui était associée à la sphère masculine. Elle parlait et écrivait de manière vulgaire, buvait et fumait à outrance, employant et inventant des jurons, qui, à cette époque, étaient uniquement utilisés par les hommes.

"Autorretrato con Pelo Cortado" : Une Déconstruction Visuelle de la Féminité

En 1940, Frida Kahlo réalise « Autorretrato con Pelo Cortado », où elle se représente assise sur une chaise de paille jaune, au centre d’une pièce aux dimensions apparemment infinies. La partie haute de son corps est placée sur un fond gris qui rappelle le ciel nuageux présent dans plusieurs de ses œuvres. La partie basse de son corps se détache sur un fond brun, le sol de la pièce, comme recouvert de terre. Frida Kahlo apparaît dans un espace intemporel. Elle se présente assise de trois quarts, face au spectateur qu’elle regarde fixement en détournant légèrement la tête vers la gauche. Les traits de son visage au teint pâle paraissent tirés et fatigués. Elle est vêtue d’un costume gris sombre, d’une chemise pourpre et de chaussures noires à talons. À son oreille, une boucle est suspendue. Le sol et la chaise sont jonchés des mèches noires de sa chevelure. Entre ses jambes, elle tient dans sa main gauche ses cheveux coupés et dans sa main droite une paire de ciseaux. Au sommet de la toile sont inscrites les paroles d’une chanson populaire mexicaine : « Mira que si te quise, fue por el pelo, Ahora que estas pelona, ya no te quieros » (Tu vois, si je t’aimais, c’était pour tes cheveux, maintenant que tu es chauve, je ne t’aime plus).

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Ces paroles ont conduit certains auteurs vers une interprétation biographique, en la reliant à la rupture entre Frida Kahlo et Diego Rivera. Sa biographe, Hayden Herrera, estime que l’œuvre baigne dans une « atmosphère vengeresse ». Elle précise que Kahlo aurait menacé son époux de couper ses cheveux s’il ne mettait pas fin à sa liaison avec une autre femme. Une menace mise à exécution puisqu’il a refusé de céder au chantage. Herrera pense également que le costume gris que porte l’artiste pourrait être celui de Rivera, étant donné son ampleur. Elle ajoute enfin que « Frida se montre comme l’inoubliable incarnation de la colère et de la féminité blessée ».

Cependant, le fait d’inscrire l’œuvre dans une optique de vengeance futile et illusoire « renforce des codes de genre sans évaluer à quel point la peinture peut les employer comme un moyen de critiquer ou subvertir la prescription sociale moralisante ». De plus, penser qu’en se présentant ainsi elle s’adressait uniquement à son compagnon est réducteur par rapport à son statut d’artiste, cela impliquerait qu’elle ne prenait pas en considération le regard du spectateur.

Sarah M. Lowe explique que la peinture « explore la construction sociale de la femme […] elle ne met pas en avant une analyse de sa propre identité, mais une exégèse de la définition culturelle de la féminité ». Contrairement à ce qu’avance Herrera, qui y voit un violent rejet de sa féminité puisque Kahlo se présente au spectateur habillée comme un homme (Herrera fait abstraction de la boucle d’oreille et des talons hauts), Margaret Lindauer estime qu’elle « a plutôt combiné les attributs féminins et masculins, se situant dans une catégorie énigmatique entre les stéréotypes féminins et masculins ». Ainsi, Frida Kahlo s’est débarrassée des « pièges sociaux de la féminité » qui sont les cheveux longs, la robe et la posture, choisissant d’accentuer sa part masculine. Elle est assise les jambes écartées, défiant le regard du spectateur, une attitude rigide et stoïque inhabituelle pour une femme. Deux vestiges féminins subsistent, la boucle d’oreille et les chaussures noires à talons, confirmant une identité sexuelle trouble. De plus, il n’est pas évident que le costume soit celui de Rivera, car depuis son adolescence Kahlo arborait des vêtements masculins. L’œuvre présente une possibilité de libération des femmes de la tyrannie du genre et du joug du phallocentrisme, permettant aux femmes d’accéder aux privilèges sociaux qui leur sont « naturellement » interdits.

Cheveux Coupés : Un Acte de Rébellion et de Renaissance

À la suite des deux grandes ruptures du couple (en 1934 et 1939), Kahlo avait coupé ses cheveux et portait le pantalon en signe de protestation : une forme de rituel impliquant une abolition de son personnage et une renaissance personnelle. L’artiste véhicule ainsi un message, celui d’une révolte individuelle. Dans les années trente et quarante, il n’était pas aisé pour une artiste d’intégrer les cercles artistiques, du fait de son sexe encore considéré comme inférieur. De nombreuses artistes ont adopté une apparence ou un comportement volontairement masculin afin de se « fondre » dans le système dominant. Le fait de laisser pousser ses cheveux pour une femme est un signe de passivité, tandis que si elle décide de les couper, elle prend une part active dans le processus naturel tout en transgressant les conventions culturelles de l’époque. Frida Kahlo s’est insurgée contre les prescriptions sociales. Ainsi la rupture est symbolisée par la paire de ciseaux et la tresse coupée que l’artiste tient dans sa main droite entre ses jambes.

Les ciseaux peuvent être associés aux ciseaux chirurgicaux qui servent à couper le cordon ombilical ou à la castration. Si la représentation de Kahlo est envisagée du côté masculin, les ciseaux apparaissent comme un symbole phallique placé entre les jambes de l’artiste. Si elle est considérée du côté féminin, ils font directement référence à la notion freudienne de la femme naturellement castrée. La paire de ciseaux fait aussi allusion à la peur qu’ont les hommes des castratrices, c’est-à-dire les femmes de pouvoir.

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Inspirations et Influences Féministes

À ce moment précis de sa vie, Frida Kahlo refuse l’association réductrice à un corps souffrant ou à une simple victime du pouvoir patriarcal. Elle s’est probablement inspirée de George Sand, dont elle admirait la vie et l’œuvre, puisque Sand avait également coupé ses cheveux après le départ d’Alfred de Musset. En témoigne un portrait réalisé par Eugène Delacroix, où l’auteure apparaît les cheveux courts et vêtue d’un costume d’homme. Un décryptage attentif de la bibliothèque de l’artiste nous amène vers un exemplaire de l’autobiographie de Sor Juana Inès de la Cruz, « Repuesta a Sor Philothea » (Réponse à Sœur Philothea) 1691. Un texte dans lequel, celle-ci raconte que pour se punir de sa lenteur dans son apprentissage du latin, elle se coupait tous les jours plusieurs mèches de cheveux. Un acte de punition et de remotivation. Comme la religieuse, Frida Kahlo semblait gagner de la puissance et du courage en coupant ses cheveux. Elle se punissait pour ses faiblesses par rapport au discours dominant. Gannit Ankori nous apprend en outre qu’à la même période l’artiste lisait probablement l’Autobiographie de Margaret Sanger, parue à Londres en 1939. Dans son autobiographie, Margaret Sanger raconte sa prise de conscience féministe et sa lutte pour le droit à la “maternité volontaire”.

La lecture de l’autobiographie d’une femme, dont l’existence a changé de direction pour se consacrer à la cause féministe, a peut-être suscité chez Frida Kahlo une prise de conscience dont les œuvres produites après 1939 sont le résultat.

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