L'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en Italie est un sujet complexe, tiraillé entre une loi progressiste et une réalité marquée par l'objection de conscience massive des médecins et les pressions des mouvements pro-vie. Cet article explore l'histoire de la loi 194, les obstacles rencontrés par les femmes souhaitant avorter, et les initiatives mises en place pour garantir ce droit fondamental.
La Loi 194 : Une Victoire en Trompe-l'œil
La loi 194 du 22 mai 1978 a légalisé l'avortement en Italie, suite à une longue bataille politique et un référendum où les Italiens ont majoritairement rejeté son abrogation. Cette loi représente une avancée majeure pour les droits des femmes, leur permettant d'interrompre leur grossesse dans les 90 premiers jours si elles estiment que celle-ci présente un danger pour leur santé physique ou psychique, ou en raison de difficultés économiques, sociales ou familiales. Au-delà de ce délai, l'avortement est autorisé pour des raisons thérapeutiques.
L'article 4 de la loi 194 dispose que « concernant l’interruption volontaire de grossesse, celle-ci est possible du premier au quatre-vingt-dixième jour de gestation, si la femme démontre que celle-ci, en raison de circonstances particulières, comporterait un danger sérieux pour sa santé physique ou psychique, en raison de son état de santé, ou, en raison de ses conditions économiques, sociales et familiales, ou, en raison des circonstances dans lesquelles la conception est arrivée, ou, en prévision d’anomalies ou malformations du fœtus ». Cet article pose un principe légal modèle, puisque les possibilités d’avorter sont larges, allant des risques médicaux, aux pressions sociales, etc. Concernant l’avortement au-delà de quatre-vingt-dix jours, celui-ci peut avoir lieu selon le seul motif thérapeutique.
Cependant, cette loi contient une clause d'objection de conscience (article 9) qui permet au personnel médical de refuser de pratiquer des IVG. Cette clause, bien qu'existant également dans d'autres pays comme la France, est invoquée massivement en Italie, créant de graves problèmes d'accès à l'avortement pour les femmes.
L'Objection de Conscience : Un Obstacle Majeur
En Italie, le taux de gynécologues objecteurs de conscience est alarmant. Selon un rapport du ministère de la santé italien, environ 70% des gynécologues refusent de pratiquer des IVG au nom de leur objection de conscience. Dans certaines régions, comme les Abruzzes (80%) et le Molise (92%), ce chiffre est encore plus élevé, avec parfois un seul médecin pratiquant l'avortement dans tout un hôpital.
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Cette situation a des conséquences dramatiques. Des femmes se voient refuser l'accès à l'IVG, même en cas de nécessité médicale, comme l'illustre tragiquement le cas de Valentina Milluzzo, décédée en 2016 après que les médecins ont refusé de l'avorter malgré des complications liées à sa grossesse gémellaire.
Le cas de Valentina Milluzzo, une jeune femme de 32 ans décédée en Sicile en 2016, est emblématique des conséquences de l'objection de conscience. Enceinte de jumeaux, elle a été victime d'une septicémie due à la mort d'un des fœtus. Les médecins de l'hôpital Cannizzaro de Catane ont refusé de pratiquer l'avortement nécessaire pour la sauver, invoquant leur objection de conscience. Valentina est décédée dans d'atroces souffrances.
L'objection de conscience crée également des inégalités territoriales. Les femmes résidant dans les régions où le nombre d'objecteurs est élevé sont souvent contraintes de se déplacer vers d'autres régions pour pouvoir avorter, engendrant des coûts financiers et émotionnels importants. Ce phénomène, qualifié de "tourisme abortif", touche particulièrement les femmes les plus vulnérables.
Initiatives et Résistances
Face à ces difficultés, des initiatives se mettent en place pour garantir l'accès à l'IVG. Des gynécologues "non-objecteurs", comme Silvana Agatone, se mobilisent et parcourent l'Italie pour pratiquer des avortements et offrir des consultations. Silvana Agatone a fondé un réseau de gynécologues "non-objecteurs" en 2008. Depuis 2019, année de sa retraite, elle se rend une fois par mois dans la région des Marches, à Ascoli Piceno, à plus de deux heures de route de Rome où elle vit, afin de pratiquer des avortements et proposer des consultations, avec l’appui d’une structure locale, une association appelée l’AIED. Tout cela bénévolement.
"L'Aied nous paye quand elle paie, mais on ne le fait pas pour l'argent. On continue même si on l'est âgés, car nous sommes de moins en moins nombreux mais des activistes féroces. " - Silvana Agatone, gynécologue "non objectrice".
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Ces médecins sont souvent confrontés à l'hostilité des mouvements pro-vie, qui manifestent devant les hôpitaux et les traitent comme des criminels.
Malgré ces obstacles, des associations féministes et des organisations comme le Planning Familial se battent pour défendre le droit à l'avortement et dénoncer les conséquences de l'objection de conscience. Le mouvement Non Una Di Meno ("Pas Une De Moins") organise régulièrement des manifestations pour défendre les droits des femmes et dénoncer les politiques conservatrices.
Le poids des mouvements pro-vie
Les mouvements pro-vie, souvent liés à l'église catholique, exercent une pression constante sur les femmes et les professionnels de santé. Ils organisent des manifestations, offrent un "soutien" aux femmes enceintes en difficulté (souvent dans le but de les dissuader d'avorter), et militent pour une restriction de la loi 194.
Le docteur Albert Virgolino, président de l'association des médecins catholiques, veut lui sensibiliser les gynécologues à l'objection de conscience. "Mon choix d'être objecteur vient d'une formation scientifique(…). Nous savons à quel point nous sommes aujourd'hui en crise avec le taux de natalité. Il est donc dans l'intérêt de tous, qu'un enfant naisse. Par ailleurs, chaque être humain, chaque vie a une valeur en soi, une valeur inestimable," explique-t-il. L'avortement est un crime contre la civilisation."
En octobre 2020, la découverte d'un cimetière de fœtus avortés à Rome a provoqué un scandale et mis en lumière le manque de respect de la vie privée des femmes ayant avorté. Marta Loi a découvert par hasard que son nom était écrit sur l'une des petites croix faites de métal et de bois. Dans un texte publié sur les réseaux sociaux elle racontait : "Je commence en précisant que ceci n’est pas ma tombe, mais celle de mon fils (…) le respect de ma vie privée a été violé." Une association féministe a porté plainte pour atteinte à la vie privée. L'avocate Marta Cigno assure que des centaines et des centaines d'Italiennes qui avaient avorté sont concernées. "Aucune n'avait donné son consentement pour que figurer sur ces sépultures ; évidemment c'est une découverte très douloureuse," détaille l'avocate.
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