Introduction
Cet article explore la construction de l'identité masculine chez les Joola, une population de riziculteurs d'Afrique de l'Ouest (sud du Sénégal et nord de la Guinée-Bissau). L'étude se concentre sur le rôle des rituels initiatiques, en particulier ceux liés au sang, à la sexualité et à la fécondation, dans la définition de la virilité.
La Masculinité Joola: Aniine Kabay - L'Homme est une Lance
Chez les Joola, la masculinité est intrinsèquement liée au pouvoir de faire couler le sang. L'expression Aniine kabay - « l’homme est une lance » - incarne parfaitement cette virilité. Cette qualité est conférée lors de l'initiation, marquée par une opération sanglante (incision à l'aine autrefois, circoncision aujourd'hui). L'interjection Aniine!, prononcée d'une voix rauque, est une salutation privilégiée entre les anciens initiés. Un autre juron exclusif aux hommes initiés est Emungen saali, abrégé en i saalio et signifiant communément « je le jure ». Emungen désigne la douleur vive d'une déchirure ou d'une coupure, ainsi que la faiblesse causée par une perte de sang, tandis que saali fait référence à l'endroit où la peau du pénis est coupée lors de la circoncision.
Séparation et Intégration: Les Deux Temps de la Construction Identitaire
La construction de l'identité sexuelle, tant masculine que féminine, se déroule en deux phases distinctes : d'abord, une séparation d'avec le sexe opposé, suivie d'une intégration définitive dans son propre genre. Un premier rituel collectif marque le placement des jeunes garçons « du côté des hommes », les introduisant dans un sanctuaire exclusivement masculin. Ils y partagent un secret que les femmes ne doivent pas connaître : l'identité de leur géniteur, si celui-ci diffère de leur père social. Lors du partage des foies de poulets, les enfants sont regroupés par patrilignage, et les géniteurs doivent identifier les enfants qu'ils ont engendrés hors mariage, lesquels vivent quotidiennement avec leur mère et le mari de celle-ci.
L'Initiation et le Sang: De la Blessure à la Virilité
La grande initiation du bukut, qui a lieu tous les trente ans, est une étape cruciale. Après une année de préparatifs, les jeunes hommes se retirent dans la forêt pour une période d'un à trois mois. Peu après la circoncision, les aînés leur présentent un récit fantaisiste de l'accouchement féminin : « Comme vous saignez maintenant, le sexe d'une femme saigne quand elle accouche (…). À la naissance, son clitoris est coupé… Le clitoris est coupé trois fois, pour les trois premières naissances. Cela permet à l'enfant de sortir plus facilement… ». Il est important de noter que les Joola, du moins ceux qui n'ont pas été influencés par la culture mandingue, ne pratiquent pas l'excision.
Une multitude d'interdits, de pratiques et de chants initiatiques font référence au sang des femmes : « oo les petites femmes, sexe rouge comme la peau des vaches… ». Les néophytes sont soumis aux mêmes restrictions de contact et de posture que les femmes pendant leurs règles ou après l'accouchement : ne pas « monter en haut », c'est-à-dire ne pas s'asseoir sur un siège, ne pas grimper, etc. Ainsi, c'est en traversant un état similaire à celui de la femme qui saigne que l'initié peut prétendre au statut et aux capacités d'aniine.
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Comme dans de nombreux autres rites initiatiques masculins qui imitent les attributs féminins (menstruation, accouchement, lactation), les femmes, bien qu'exclues de l'initiation, en sont le référent principal. Chez les Joola, l'accent est mis sur la déchirure : l'excision du prépuce est présentée comme analogue à la déchirure du sexe de la femme par le nouveau-né. Le même terme, ehont - « poche » - désigne le prépuce et la matrice.
Ce nouveau statut entraîne une réorganisation des fonctions corporelles masculines, opposant les corps féminins, toujours « ouverts », aux corps masculins, qui contrôlent tous leurs orifices, notamment l'anus. Les initiés ne peuvent déféquer qu'en secret, dans les annexes villageoises du sanctuaire d'initiation, tandis que les femmes et les enfants vont en brousse. Esanumi! - « ton anus! » - est une insulte réservée aux hommes initiés.
Accès aux Droits et Symbolique de la Fécondation
Le nouvel initié accède aux droits à la terre, au mariage, à l'usage des armes perforantes pour la guerre et la chasse, et à la manipulation des morts. Il abandonne la lutte et les amitiés sentimentales pour la guerre et la sexualité conjugale procréatrice. Dès qu'il se marie, son patrilignage lui confie les rizières qui lui reviennent.
Dans la symbolique joola, les activités masculines (sexuelles, guerrières et agricoles) sont perçues comme un travail similaire de mise à mort et de fécondation, réalisé par une effusion de sang provoquée. Pendant le labour, la terre est censée « saigner », en référence aux petits animaux rouges qui s'échappent des sillons. La sève du palmier, extraite pour faire du vin de palme, est appelée « sang ». Lors des guerres, les non-initiés n'étaient pas tués à l'arme perforante, car cela aurait affaibli l'armée villageoise.
L'Ebanoor: Un Symbole Complexe
Parmi les objets rituels utilisés lors de l'initiation, le bâton en forme de crochet appelé ebanoor est particulièrement significatif. Les jeunes circoncis l'attachent à une ficelle qui ceint leurs reins et leur sert à soutenir leur sexe. Ebanoor est le nom d'un oiseau, une sorte de petit héron avec une crête en forme de crochet. C'est aussi le nom du circonciseur, lui-même déguisé en oiseau, dont on menace les néophytes : « vous allez affronter ebanoor; ebanoor va vous terrasser, il va vous tuer, etc… ». C'est également le nom du crochet utilisé lors des anciennes guerres pour rapporter les têtes des ennemis tués, et celui que l'on met dans la gueule des animaux tués à la chasse. Les événements liés à l'ebanoor impliquent l'abstinence sexuelle, également exigée des lutteurs pour éviter la défaite. Outre ces usages, les informateurs soulignent la beauté architecturale du nid de l'oiseau ebanoor.
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Aménagements et Limites de la Définition de la Masculinité
Cette matrice symbolique de l'identité masculine tolère certains aménagements dans la pratique. Les jeunes garçons non initiés apprennent à manier le kajendo (outil de labour) avec leur père. Bien qu'ils ne devraient chasser qu'avec des flèches à marteau, ils empruntent parfois de vraies flèches. Les jeunes qui attendent l'initiation (qui a lieu tous les trente ans) mettent enceintes leurs petites amies, et les « vieux » sacrifient des bœufs dans le sanctuaire d'initiation pour réparer ces désordres.
Il est important de noter que cette définition de la masculinité n'engendre pas, par opposition ou comme sous-produit, une définition de l'identité féminine, ni une domination masculine automatique. Le sang et le lait des femmes ne sont pas considérés comme des sous-produits du sperme. De plus, bien qu'elles ne tuent pas de gibier ou d'ennemis, les femmes joola ne sont pas totalement exclues de la mise à mort animale, car certaines prêtresses sont habilitées à manier le couteau sacrificiel.
Si les Joola définissent la masculinité par l'aptitude à « fendre », à « ouvrir », à faire couler le sang, cette spécificité s'inscrit dans un ensemble de représentations liées à tous les écoulements sanglants, qu'ils soient voulus ou subis. Les interdits de lieux, de contact, de regard et de postures relèvent d'une même logique dans l'initiation masculine, l'accouchement et les périodes menstruelles : le danger de cumul de l'identique.
L'Identité Féminine et la Procréation
C'est lors de leurs premières règles que les filles apprennent les règles d'évitement du monde masculin. Cependant, elles ne sont considérées comme femmes qu'après avoir accouché, comme le rappelle le dicton kabukor anaare - « engendrer, c'est être femme ». La procréation est l'unique voie d'accès aux prérogatives économiques, politiques et conjugales dont jouissent les femmes joola.
Le Temps de l'Insouciance: La Jeunesse Masculine
Afúr ejaakum, buinoorabu boola harahu - « le garçon est un chien, son seul souci c'est son ventre » ; afür esong - « le garçon est un sot » ; afúr Amanding - « le garçon est un Manding » (considéré comme paresseux) : ces proverbes illustrent la vie insouciante des jeunes hommes qui mangent partout sans vergogne, sans soucis ni responsabilités, bénéficiant de l'impunité du non-initié. Ils sont comme « la chèvre qui ne mesure pas la longueur du chemin parce qu'on la porte ».
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Dans le village, les non-initiés les plus âgés et leurs cadets forment un groupe de jeunes hommes en pleine force de l'âge, fiers de leur sembe (force physique), un attribut valorisé chez les Joola. Ils passent beaucoup de temps entre eux, en associations, à se préparer aux séances de lutte, à parcourir les villages pour les rituels, à organiser des bals, etc.
Face à cette génération turbulente, les initiés répètent souvent qu'ils « ne sont que de vieux taureaux ». Cette opposition est renforcée par l'autonomie intergénérationnelle et la liberté de propos entre pères et fils. On entend souvent les jeunes mariés regretter leur vie de célibataire. Cependant, les non-initiés les plus âgés se trouvent dans une position difficile : ils ne peuvent toujours pas se marier, construire leur propre maison, ni participer aux réunions sacrificielles des hommes où se prennent les décisions politiques. Les femmes les raillent : « vous n'êtes que des hyènes à tourner autour des filles, vous êtes des jeunes de rien du tout et vous faites le travail des initiés (enceinter des filles) etc. ».
Cette situation est comparable à celle des ngalo chez les Bijogo : de jeunes hommes de 18 à 27 ans qui parcourent les villages pour danser et nouer des intrigues amoureuses. Ils ont le droit d'habiter leur propre maison, de se marier (sans cohabitation ni paternité sociale), mais n'ont pas encore accès à la terre et aident modérément leur père. Ils passent leur temps à récolter du vin de palme, à cueillir des régimes de palmistes pour fabriquer de l'huile qu'ils vendent en ville pour acheter des cadeaux à leurs épouses. On attend d'eux qu'ils soient beaux, courageux, généreux, beaux parleurs, bons danseurs et musiciens, et qu'ils organisent des fêtes arrosées. L'initiation, extrêmement dure, les intégrera à la classe d'âge des ngabidu, où ils devront servir leurs aînés en perdant leurs droits de ngalo, vivant errants et « ensauvagés » jusqu'à leur intégration dans la classe des aînés (asuka). Cette progression vers l'âge d'homme, avec un échelon « régressif », évoque les classes d'âge masculines de certaines sociétés d'Afrique orientale, où les nouveaux initiés forment une classe de guerriers célibataires avant le mariage.
Les jeunes hommes savent qu'ils paieront ce temps d'insouciance : collectivement chez les Bijogo, pendant la période de marge qui suit l'initiation, et plus individuellement chez les Joola, lors du bukut ou du partage des rizières.
L'insouciance n'est pas interdite aux jeunes filles joola : l'âge au mariage n'est pas précoce, la virginité n'est pas une valeur primordiale, et les jeunes filles ont leurs propres associations et festivités. Cependant, elles partent souvent travailler comme domestiques en ville et, lorsqu'elles sont au village, sont beaucoup plus…
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