Introduction
Depuis une vingtaine d'années, la lecture d'œuvres de littérature de jeunesse est devenue une activité centrale dans les classes maternelles françaises, influençant les demandes institutionnelles et les contenus de formation professionnelle, initiale et continue. Cette omniprésence requiert des enseignants qu'ils mobilisent des savoirs et savoir-faire en constante évolution. Face à la diversité croissante des textes illustrés pour les jeunes enfants, cet article explore les savoirs et savoir-faire que les enseignants mobilisent lors de la lecture d'albums, qu'il s'agisse de lectures collectives ou d'ateliers en petits groupes.
Méthodologie de recueil et d'analyse des données
Le recueil de données s'est déroulé en deux temps. De 1999 à 2002, des observations ont été réalisées dans cinq classes de différents niveaux (PS-MS, MS, MS-GS, GS) accueillant des élèves de milieux socio-économiques variés. Les propres pratiques de lecture d'albums de l'auteure ont été enregistrées dans deux de ses classes (MS et MS-GS), ainsi que dans deux classes de GS où elle est intervenue ponctuellement. L'objectif était d'analyser le rôle de l'enseignant dans l'élaboration de la compréhension des albums de littérature de jeunesse.
Dans un second temps, de 2004 à 2009, des pratiques magistrales de contage, de lecture et de relecture d'albums ont été observées et filmées dans des classes de PS, MS et GS d'écoles urbaines de la région Aquitaine, auprès d'enseignants l'ayant accueillie suite à des interventions en tant que formatrice pour l'IUFM d'Aquitaine. Ces données filmées ont permis de poursuivre l'analyse du rôle du maître, d'étudier les pratiques de lecture, et d'analyser les difficultés rencontrées par les élèves dans la compréhension des récits. Le corpus étudié est constitué d'une trentaine de séances d'une durée de dix à trente-cinq minutes, réunissant un maître et un groupe-classe ou un groupe de deux à six élèves.
Savoirs et savoir-faire mis en œuvre par les enseignants
L'analyse des données met en lumière les savoirs et savoir-faire que les enseignants mettent en œuvre pour favoriser la compréhension des récits écrits et illustrés par leurs jeunes élèves.
La dramatisation de la lecture à voix haute
Les jeunes élèves des classes maternelles accèdent au texte écrit des albums à travers la lecture à voix haute proposée par les enseignants. Une enquête a montré que 77 % des enseignants de classes maternelles disent utiliser régulièrement des procédés de dramatisation. L'analyse des lectures révèle des savoirs et savoir-faire magistraux concernant la dramatisation, qui constitue une adaptation interprétative du texte sans en modifier la forme écrite.
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La dramatisation prend en charge la valeur illocutoire du texte, ainsi que des éléments inaccessibles aux jeunes élèves (dialogues non marqués, éléments lexicaux complexes, mises en page, typographies différentes, mises en forme du texte, etc.). Ainsi, la compréhension des récits écrits et illustrés ne résulte pas d'une interaction directe entre le lecteur et le texte, mais d'une interaction entre les lecteurs et la lecture dramatisée du texte.
Exemples de dramatisation
Dans un extrait de lecture dramatisée de l'album de Martin Waddell et Patrick Benson, la maîtresse lit : "maman ! // s’écrièrent-ils ! /// et ils battirent des ailes ! et ils dansèrent !". À travers cette lecture, elle exprime le sentiment de joie qu'elle prête aux personnages des bébés chouettes, donnant à entendre le sens des mouvements physiques décrits par le texte.
Les manières de lire sont des manières de parler le texte pour les élèves, de dire aux apprentis lecteurs ce que le texte ne dit pas explicitement, en particulier les pensées des personnages, leurs émotions et leurs affects. Les différentes modalités de lecture constituent des modes d’étayage pris en charge par le processus de dramatisation. Pour un enfant pré-lecteur, la compréhension du texte dépend de plusieurs paramètres, et la médiation de l'enseignant contextualise l'activité de lecture en donnant à entendre ce que le texte donne à voir et à comprendre.
Mise en évidence d'éléments clés du récit
Dans un autre extrait, la maîtresse lit : "il était une fois // trois bébés chouettes // Sarah / Rémy et Lou ! // ils vivaient dans un trou de tronc d’arbre ! avec leur maman chouette ! // dans le trou / il y avait des brindilles et des feuilles / et des plumes de chouettes !". Les pauses assurent une thématisation à travers le découpage interprétatif de la chaîne sonore, en rendant saillants certains éléments de l’histoire (cadre, genre narratif, personnages). Les variations intonatives donnent forme à une interprétation d’éléments lexicaux fondamentaux, en tant que marqueurs de la désignation physique et psychologique des différents personnages.
Dramatisation et échanges sur les significations
Un extrait d'une discussion en classe illustre comment la dramatisation peut initier des échanges sur les significations potentielles du texte. La maîtresse lit, avec une petite voix : "je VEUX ma maman !". Cette manière de lire le discours du plus jeune des personnages suscite une série d'échanges sur les significations possibles de ce discours.
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La dramatisation de la lecture du cri de l’oiseau inscrit celui-ci dans un univers de significations potentielles, laissant entendre l’état psychique du personnage principal. À travers la dramatisation de sa lecture ou de sa relecture d’album, le maître aide les élèves à comprendre le récit en leur permettant d’entendre ce qu’il a lui-même compris.
L'étayage de la compréhension par les images
La lecture des images d’un album est souvent considérée comme une activité riche pour faire verbaliser les jeunes enfants et les faire entrer dans l’univers du récit. L’image et l’album sont considérés comme des médiations utiles pour entrer dans l’écrit. La « fascination » qu'exercent les images est perceptible lors des premières lectures d'album et se prolonge à travers les stratégies de lectures mobilisées par les enseignants. Ces derniers savent que les images maintiennent l’attention des jeunes élèves et agissent en mobilisant différentes variables, comme dévoiler les illustrations avant la lecture, lire et montrer les images au fur et à mesure, ou lire le texte puis montrer les illustrations.
Néanmoins, les enfants ne peuvent pas encore s’orienter seuls dans l’image. Sans l’étayage du maître, ils prélèvent des détails qui les conduisent à raconter une histoire à partir de données disparates, en tenant plus ou moins compte de ce que le texte dit. Il existe une différence entre prélever des détails, s’orienter dans l’image et construire une cohérence. À la difficulté de s’orienter et d’organiser le récit s’ajoute la question des savoirs relatifs à la compréhension des codes de l’image. La reconnaissance d’éléments du monde reste une affaire de culture.
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