Gilbert Gascard, plus connu sous le pseudonyme de Tibet, est une figure emblématique de la bande dessinée franco-belge. Bien qu'il soit surtout célèbre pour ses séries à succès « Ric Hochet » et « Chick Bill », son parcours artistique est riche et complexe, marqué par des aspirations personnelles, des défis professionnels et une volonté constante de se renouveler. Cet article explore la carrière de Tibet, en mettant en lumière son œuvre moins connue, « Aldo Remy », et les aspects moins reluisants de son parcours, révélant un artiste tiraillé entre les contraintes commerciales et ses aspirations créatives.
Les Débuts d'un Artiste en Herbe
Né à Marseille, Tibet émigre en Belgique avec sa famille dès son plus jeune âge. C'est à Bruxelles qu'il développe sa passion pour le dessin et la bande dessinée. Dès l'âge de seize ans, il tente de vendre ses créations, mais essuie de nombreux refus. Un conseil avisé l'oriente vers un studio de dessin où il apprend les rudiments du métier. Il a la chance d'intégrer une entreprise qui deviendra plus tard les studios Walt Disney de Bruxelles. Il y fait ses premières armes en réalisant des tâches ingrates comme gommer les pages et faire les courses, avant de participer progressivement à des travaux plus importants.
Tibet réalise quelques illustrations qu’il signe Coq pour Plein Jeu, puis, pour l’hebdomadaire Héroïc-Albums. C’est aussi dans ce journal belge que Tibet scénarise « La Patrouille des panthères » dessinée par Tenas et Rali, en 1949, participant même, quelque fois, à l’encrage de cette courte série. Cette série met en scène un privé coriace, tendance « Série Noire », du nom de « Dave O’Flynn ».
En 1950, Tibet devient maquettiste-illustrateur au journal Tintin et, sur un scénario de Duchâteau, il crée la première histoire complète jamais publiée dans ce périodique : Yoyo s'est évadé.
L'Ascension avec Chick Bill et Ric Hochet
En 1953, Raymond Leblanc, directeur-fondateur des Editions du Lombard, lui propose de publier dans la revue Chez Nous - Junior, un western mettant en scène des personnages à tête d'animaux : Les Aventures de Chick Bill en Arizona. Dès le troisième épisode, les héros prennent les visages humains qu'on leur connaît aujourd'hui. La série connaît un succès immédiat auprès du jeune public et propulse Tibet sur le devant de la scène.
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Parallèlement à « Chick Bill », Tibet crée en 1955, sur un scénario d'André-Paul Duchâteau, « Ric Hochet », un reporter-détective perspicace et téméraire. D'abord personnage d'énigmes illustrées, Ric Hochet connaît ses premières affaires policières à suivre à partir de 1961. La série rencontre également un immense succès et devient l'une des plus populaires de la bande dessinée franco-belge.
En 1955, sur un scénario d'André-Paul Duchâteau, il met en images la première enquête de Pic Hochet, petit crieur de journaux puis reporter au quotidien La Rafale. D'abord personnage d'énigmes illustrées, le perspicace et téméraire journaliste d'investigation connaît ses premières affaires policières à suivre à partir de 1961. Parallèlement, en 1956 et 1957, Tibet dessine les éphémères Globul le Martien et Alphonse (avec René Goscinny), et Mouminet (avec Greg). Fin 1958, Tibet et Greg imaginent Le Club des Peur-de-Rien, une série qui se poursuit dans Tintin jusqu'en 1979.
Ces deux séries phares marquent l'apogée de la carrière de Tibet. Il devient un auteur prolifique, enchaînant les albums à un rythme soutenu. Son style semi-réaliste et son humour bon enfant séduisent un large public. Cependant, derrière cette façade de succès se cachent des frustrations et une envie de se renouveler.
Aldo Remy : Une Œuvre Personnelle Mal Aimée
Las d'alterner entre « Ric Hochet » et « Chick Bill », Tibet ressent le besoin de s'exprimer dans un registre plus personnel. Il crée alors « Aldo Remy », une série mettant en scène un « homme à louer » athlétique et comique qui vend ses services au premier venu. Avec cette série, Tibet souhaite renouer avec ses origines modestes et dépeindre un univers populaire et sans prétention.
Il faut en effet préciser, qu’alors que cette série était certainement celle qui lui ressemblait le plus -celle où il se sentait complètement libre-, les deux premiers tomes d’« Aldo Remy » n’ont pas recueilli un accueil très enthousiaste de la part des lecteurs. Ce fut aussi le cas quand Tibet présenta son projet aux gens du Lombard : ces derniers, quelque peu surpris, se demandaient bien pourquoi, d’un seul coup, sans qu’il ne demande rien à personne, le vénérable Marseillais (émigré très tôt, en 1936, avec sa famille, dans un quartier populaire de Bruxelles) se mettait à réaliser une bande dessinée, plus personnelle, qui lui rappelait ses modestes origines ? Il est vrai que la série, située dans un secteur assez pauvre où tout le monde se connaît et se tutoie (les mauvais garçons comme les honnêtes lurons), se veut sans prétention et ressemble vraiment beaucoup à son auteur amateur de jeux de mots vaseux balancés avec bonhomie.
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Malheureusement, « Aldo Remy » ne rencontre pas le succès escompté. Les lecteurs habitués à « Ric Hochet » et « Chick Bill » ne se reconnaissent pas dans cet univers plus réaliste et moins formaté. Les éditions Le Lombard refusent de publier la série. Tibet, déçu, se tourne vers Paul Herman des éditions Glénat qui accepte de publier cette œuvre plus personnelle.
Cet échec est un coup dur pour Tibet. Il se sent incompris et frustré de ne pas pouvoir exprimer pleinement sa créativité. Il continue néanmoins à travailler sur « Ric Hochet » et « Chick Bill », mais l'envie de se renouveler reste présente.
Un Artiste Tourmenté
Tout au long de sa carrière, Tibet a dû faire face à des critiques et des brimades. Son humour burlesque était souvent jugé « vulgaire », notamment par Hergé, le créateur de « Tintin ». Ces remarques ont profondément affecté Tibet, qui se sentait incompris et dévalorisé.
Mais que de regrets, d’occasions de perdues et de brimades qu’a dû subir cet homme finalement assez angoissé. Que l’on a toujours pressé à travailler énormément et dont les comédies, par trop burlesques, étaient souvent jugées « vulgaires » ; et quand cela venait de la part de quelqu’un comme Hergé (qui l’engagea quand même dans son studio, pendant seulement quinze jours, en juin 1952), on peut facilement comprendre que cela devait être assez pesant !
Malgré ces difficultés, Tibet a continué à travailler avec passion et professionnalisme. Il a su s'entourer de collaborateurs talentueux comme André-Paul Duchâteau, Greg et René Goscinny, qui ont contribué au succès de ses séries.
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La Reconnaissance Tardive
Malgré les critiques et les frustrations, Tibet a fini par être reconnu comme l'un des grands noms de la bande dessinée franco-belge. En 1998, la Poste belge a émis un timbre Chick Bill/Pic Hochet. En 2000, Le Lombard a édité une monographie consacrée à son œuvre, intitulée « Tibet : la fureur de rire ». La même année, il a été fait Chevalier des Arts et des Lettres par le ministre français de l'Éducation nationale, Jack Lang. En 2005, il a été fait Citoyen d'Honneur de la Ville de Bruxelles. En 2006, il a été élevé au rang d'Officier des Arts et des Lettres par le ministre français de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres.
Ces distinctions témoignent de l'importance de son œuvre et de son influence sur la bande dessinée. Tibet est décédé le 2 janvier 2010, laissant derrière lui un héritage artistique riche et diversifié.
Un Héritage Durable
Tibet était un artiste complexe et attachant, tiraillé entre les contraintes commerciales et ses aspirations créatives. Bien qu'il soit surtout connu pour ses séries populaires « Ric Hochet » et « Chick Bill », son œuvre moins connue, « Aldo Remy », témoigne de sa volonté de se renouveler et d'explorer des thèmes plus personnels. Son parcours est marqué par des défis professionnels, des critiques et des brimades, mais aussi par des rencontres enrichissantes et une passion inébranlable pour la bande dessinée. Tibet restera dans les mémoires comme un artiste talentueux et prolifique, qui a su divertir et émouvoir des générations de lecteurs.
Annexes
Caricaturiste de Talent
Caricaturiste de talent, Tibet réalise également, de 1971 à 1972, sa fameuse Tibetière où il croque les vedettes de la BD, du spectacle, du sport, de la politique, des médias. De cet aspect moins connu de ses talents, sont nés près de 400 " portraits " souvent hilarants, mais toujours respectueusement comiques, de célébrités issues de la bande dessinée, du cinéma, de la chanson, du sport, de la politique, des médias… En ressort aujourd'hui cet album, florilège de dessins souvent inédits, qui célèbre un Artiste qui a passionné et fait rire des milliers de bédéphiles pendant 60 ans.
Anecdotes et Hommages
- En 2007, Tibet a changé totalement de registre et surpris les bédéphiles et les amateurs de vraie littérature en publiant, sous le titre Qui fait peur à Maman ? (Editions " L'Esprit des Péninsules "), un recueil de souvenirs de jeunesse sans aucun dessin. Préfacée par son ami Salvatore Adamo, cette chronique douce-amère empreinte de pudeur, de nostalgie et d'humour révèle, en une suite de courts chapitres, ce que fut son enfance et son adolescence.
- Le 2 janvier 2010, Tibet s'est éteint à La Tibetière, sa résidence de Roquebrune-sur-Argens (Var), son lieu de villégiature préféré (un boulevard Pic Hochet y a été inauguré en 2002).
Collaborations Notables
- Maurice Rosy (en 1955)
- René Goscinny (sur « La Bonne mine de Dog Bull », en 1957)
- Greg (à partir de 1957, pour « Kid Ordinn »)
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