Introduction
L'autobiographie est un genre littéraire qui permet à un auteur de raconter l'histoire de sa propre vie. Dans le contexte de l'expérience transgenre, l'autobiographie devient un outil puissant pour partager des récits souvent marginalisés et mal compris. Cet article se penche sur "Labor of Love" de Thomas Beatie, un homme transgenre qui a donné naissance à son propre enfant, afin d'examiner les spécificités de l'autobiographie transgenre et la manière dont Beatie se présente au monde.
Définition et Caractéristiques de l'Autobiographie
L'autobiographie se définit étymologiquement par le fait d’écrire (graphein) sur sa propre vie (auto et bios). Philippe Lejeune, dans son essai "Le pacte autobiographique", la définit comme le « récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité ».
Un élément clé de l'autobiographie est le "pacte autobiographique", où l'auteur s'engage à dire la vérité sur sa vie et le lecteur accepte de croire ce qu'il lit. Beatie noue ce lien avec son lecteur en évacuant toute ambiguïté sur son identité et en posant le sujet principal de son récit dès la première ligne :
J’ai été une fille et un fils, une sœur et un frère, un petit ami et une petite amie, une reine de beauté et un beau-père, une jeannette et un marié. Mais aujourd’hui je ne suis qu’un homme ordinaire qui souffre atrocement.
Cette identité narrative plonge le lecteur dans une histoire particulière inscrite dans son corps, dans sa chair et dans son sang.
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"Labor of Love": Une Autobiographie Particulière
À travers son autobiographie, Thomas Beatie fait le récit de sa vie en oscillant entre l’intime et le public afin de livrer son analyse des circonstances qui l’ont amené à vouloir donner naissance à son enfant. "Labor of Love" lui permet d’offrir sa vision d’un événement personnel que le monde s’est approprié. L'ouvrage répond aux critères les plus fondamentaux du récit autobiographique. Beatie écrit sous son véritable nom et fournit à son lecteur toutes les données dont celui-ci pourrait avoir besoin pour s’assurer de son identité : nom, lieu et date de naissance sont assortis d’une série de photos personnelles de l’auteur, de sa mère décédée, de son ex-petite amie elle-aussi décédée et bien sûr de sa femme et de son enfant. Ce faisant, il se plie de bonne grâce au rituel bio-centré du fameux « avant/après » par lequel on découvre qu’une jolie petite fille est devenu un homme arborant fièrement une moustache.
L'ouvrage est parfois classé comme un "memoir", un genre souvent utilisé pour des témoignages personnels considérés comme plus "scandaleux" que les autobiographies traditionnelles. Cependant, certains ouvrages relégués au rang de memoir sont extrêmement précieux et d’une qualité rare. Ils sont le fait de personnages inconnus qui n’ont ni un talent littéraire remarquable ni un rôle historique particulier, mais dont la vie a été marquée par des expériences exceptionnellement heureuses, douloureuses ou simplement peu conventionnelles et dont la capacité à raconter et à analyser fait naître de véritables bijoux sur le papier.
Images et Titres: Décrypter le Message de Beatie
Il existe deux couvertures différentes de "Labor of Love". L’une montre sur fond blanc un symbole masculin de couleur métallique auquel est suspendue une tétine pour bébé bleu clair. Le titre est écrit en gris en caractères si larges qu’il occupe toute la moitié inférieure de la couverture, le sous-titre est écrit en rouge et le nom de l’auteur figure tout en haut du livre. Cette couverture est peu lisible et donne plutôt l’impression que l’on va avoir affaire au récit de la grossesse d’une mère qui attendrait un garçon.
L’autre couverture représente Thomas Beatie posant de trois-quarts, le visage tourné vers la droite et regardant son ventre nu et rebondi. Nancy regarde elle aussi son ventre d’homme enceint, la joue droite posée contre son torse. Tous deux esquissent un sourire. Le fond est noir, Nancy est vêtue de noir et leurs cheveux sont foncés ce qui fait ressortir la taille impressionnante du ventre rond avec d’autant plus de contraste. Le titre et le nom de l’auteur sont inscrits en petit et en blanc, sauf les mots « man » et « Thomas » qui sont en orange, le texte est justifié à droite. Cette dernière photo est un portrait intime dont la lumière tamisée transmet une impression rassurante de chaleur et d’affection mutuelle. Cette couverture résume à elle seule toute l’affaire, offrant à nos yeux la construction visuelle et corporelle d’un papa trans’ géniteur de son enfant, marié à une femme aimante.
Ce cliché rappelle une photo de Thomas Beatie qui a fait le tour du monde. Sur cette photo, il est également torse nu, le visage tourné vers la gauche, regardant dans le vide ; sa main posée sur son ventre toujours nu et rebondi porte une alliance dorée. L’image est choquante car la pose est profondément banale - chez une femme. Cette pose que prend Beatie renvoie à une représentation stéréotypée de la maternité. Sa barbe et son torse rendent radicalement nouvelle cette représentation éminemment classique de la maternité.
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Le titre participe lui aussi de cette mise en scène du jeu et du « je » autobiographique. En anglais, qualifier quelque chose de « labor of love » revient à dire qu’on a accompli quelque chose de dur uniquement par plaisir et sans compensation ou bien pour que quelqu’un d’autre en tire un bénéfice. En français, cela reviendrait à dire : « Je l’ai fait par plaisir ». On trouve également plusieurs occurrences de cette expression dans l’Ancien Testament et on la rend par « œuvre de charité » en français. Enfin, il semble que l’on puisse y voir une référence double aux Douze Travaux d’Hercule, qui nécessitent une force surhumaine proche de celle des dieux, et au travail de l’accouchement (in labor), le tout connotant la nécessité d’être fort (comme Hercule) lorsque l’on met un enfant au monde. Beatie rappelle lui-même qu’« avoir un enfant n’est en rien un geste passif. Il faut vouloir faire sortir le bébé de son corps, ce qui signifie rassembler jusqu’à son dernier gramme de force ».
En ce qui concerne le sous-titre, il fait clairement allusion au fait que cette autobiographie est un témoignage unique puisqu’« The Story of One Man’s Extraordinary Pregnancy » implique que nous allons lire l’expérience singulière d’un individu.
Thomas Beatie dispose d’un nouvel outil de communication pour sceller son « pacte de lecture » : son site Internet officiel où le lecteur potentiel peut s’assurer de l’identité de l’auteur en consultant les photos et vidéos mises en ligne et qui fonctionnent comme des extensions de sa vie et de son autobiographie, contribuant à ce que des événements extrêmement intimes de la vie de parfaits inconnus deviennent des faits discutés en place publique.
L'Autobiographie Transgenre: Un Genre en Évolution
Principalement rédigés par des femmes trans’ (ou MtF) au départ, beaucoup de récits de personnes trans’ de la « Première Vague » n’ont malheureusement vu le jour que parce que la presse avait révélé leur transidentité. Ces femmes se voyaient sommées de s’expliquer sur leur passé et d’apporter des preuves sur leur « réelle » identité.
Par exemple, après que le New York Daily News a fait sa une sur Christine Jorgensen avec le titre provocateur « Un ancien GI devient une belle blonde », la presse à scandale s’est acharnée sur Jorgensen, ne lui laissant aucun répit. Jorgensen, qui fit carrière avec succès dans le monde du spectacle, ne se considéra jamais comme une militante politique, mais elle a été parfaitement consciente du rôle historique qu’elle devait jouer comme porte-parole des causes qui étaient au cœur de sa propre vie. D’une certaine façon, en tant qu’exilée partie à l’aventure pour accomplir son destin, elle incarne le rêve américain. Toutefois, elle explique que l’affolement médiatique de l’époque était tel qu’elle était incapable de mener la vie paisible à laquelle elle avait toujours aspiré et pour laquelle au fond elle avait fait sa transition.
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La deuxième vague déferle au début des années 1980 pour introduire ce que Pat Califia nomme l’« autobiographie trans’ contemporaine ».
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