Introduction
La question de la nature de l'intelligence, à savoir si elle est une entité unique et indivisible ou un ensemble d'aptitudes distinctes, a alimenté de nombreux débats au sein de la psychologie. Cet article explore la conception de l'intelligence d'Alfred Binet, figure pionnière dans le domaine de l'évaluation psychologique, afin de déterminer si elle s'inscrit dans une perspective unidimensionnelle ou plurielle. À travers l'analyse de ses travaux et de leur réception, nous mettrons en lumière la complexité de sa pensée et sa pertinence pour les approches contemporaines de l'intelligence.
La critique initiale d'une vision unidimensionnelle
Au début du XXe siècle, certains psychologues, tels que ceux mentionnés dans l'ouvrage Technique de psychologie expérimentale (Toulouse, Vaschide et Piéron, 1904), s'opposaient déjà à une conception monolithique de l'intelligence. Ils prônaient une évaluation indépendante des différentes aptitudes intellectuelles, considérant l'intelligence comme une constellation de capacités distinctes. Piéron lui-même affirmait que « l’intelligence est une constellation d’aptitudes et chacune doit être évaluée indépendamment des autres ».
L'apparente opposition entre Binet et Thurstone
Certains auteurs, comme Lautrey (2005), ont interprété la conception de Binet comme étant principalement unidimensionnelle, la distinguant de l'approche pluridimensionnelle de Thurstone. Lautrey souligne que le facteur général de Spearman et l'âge mental de Binet étaient censés mesurer une intelligence globale et unitaire. Il met en évidence l'opposition entre cette vision et la méthode d'analyse factorielle multiple proposée par Thurstone, qui a contribué à remettre en question le dogme de l'intelligence unitaire. « Au-delà des différences importantes dans la technique de mesure de l’intelligence, le facteur général extrait par Spearman, tout comme l’âge mental calculé par Binet, étaient censés mesurer une intelligence globale, unitaire » (Lautrey, 2005, page 76).
La modernité de l'approche qualitative de Binet
Reuchlin (1995) met en évidence des aspects novateurs de la conception de Binet, notamment son approche qualitative qui préfigure la verbalisation des cognitivistes actuels. Binet s'intéressait aux processus cognitifs mis en œuvre par les individus lors de la résolution de tâches, cherchant à comprendre les mécanismes sous-jacents à la performance. Il s’efforçait de faire décrire à ses deux sujets ‘ le procédé mental ’ qu’elles emploient dans les tâches qu’il leur propose et souligne déjà que ces procédés mentaux peuvent être différents chez l’une et l’autre, pour la même tâche » (Reuchlin, 1995, page 224).
L'évaluation de fonctions mentales supérieures
Binet s'est distingué de ses prédécesseurs en évaluant des fonctions mentales supérieures et complexes, plutôt que des activités sensorielles. Cette approche a permis de mesurer l'intelligence de manière plus pertinente et efficace. En cette fin du XIXème siècle, il est largement reconnu que Binet réussit dans l’évaluation de l’intelligence là où tous les autres avant lui avaient échoué (notamment Galton et Cattell), en construisant des tests mesurant des fonctions mentales supérieures, complexes, et non des activités sensorielles.
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L'analyse qualitative des réponses et des erreurs
L'une des caractéristiques les plus innovantes de l'approche de Binet est son analyse qualitative des réponses et des erreurs. Cette approche, qui préfigure la recherche des mécanismes cognitifs sous-jacents à la performance, permet de mieux comprendre les processus mentaux mis en œuvre par les individus. Deux caractéristiques de la conception de Binet paraissent a posteriori particulièrement innovantes : (1) Une approche qualitative, c’est à dire une analyse des réponses et des erreurs qui préfigure, comme le dit Reuchlin, une recherche des mécanismes cognitifs qui sous-tendent la performance.
L'exemple de la tâche de répétition de phrases
L'épreuve de répétition de phrases illustre l'intérêt de Binet pour l'analyse qualitative. En observant les erreurs commises par les enfants, Binet a pu identifier des stratégies cognitives et des faiblesses potentielles. Voici un exemple d’une série d’items de difficulté croissante de la tâche « répéter des phrases » : Papa (2 syllabes) - Chapeau. Soulier (4 syllabes) - Il fait froid. J’ai bien faim (6 syllabes) : acquis à 3 ans - … 1012 ans : 7 chiffres.
L'analyse de la répétition de chiffres
Binet s'intéressait également à l'analyse qualitative de la répétition de chiffres, remarquant des répétitions partielles sur la fin de la série, ce qui peut être lié à l'effet de récence en mémoire à court terme. Il interprétait également l'invention de chiffres comme une faiblesse du sens critique, mais on pourrait aujourd'hui l'interpréter comme une faiblesse des processus exécutifs. Il remarque des répétitions partielles mais sur une partie bien précise de la série, celle des derniers chiffres entendus. Cette observation peut être éclairée par certaines connaissances actuelles de la psychologie cognitive. Notamment dans le rappel sériel de mots, les derniers mots entendus sont les mieux rappelés car ils sont encore en mémoire à court terme (effet de récence). Une autre observation réalisée par Binet est une invention de chiffres liée à l’ordre naturel qui est interprétée par Binet comme une faiblesse du sens critique. On peut aussi proposer une interprétation plus actuelle de cette erreur comme une faiblesse des processus exécutifs.
La tâche de comparaison de poids
Dans la tâche de comparaison de poids, Binet met en évidence deux opérations mentales distinctes : la compréhension de la tâche et l'appréciation de la différence de poids. Ce test comprend pour Binet « deux opérations mentales bien distinctes : l’une qui consiste à comprendre qu’il s’agit de comparer le poids de deux boîtes et à se conduire en conséquence ; l’autre qui consiste à apprécier une différence de deux poids.
La tâche de production de mots
Dans la tâche de production de mots, Binet analyse non seulement le nombre de mots produits, mais aussi leur enchaînement et leur nature, ce qui permet d'évaluer la mentalité du sujet. Binet analyse, outre le nombre de mots (mesure quantitative), leur enchaînement et leur nature (évaluation qualitative). « Certains sujets ne disent que des mots détachés, dont chacun exige un effort d’invention. D’autres font des séries, la série du mobilier d’école, la série des vêtements, etc. » : concept actuel de mémoire à long terme. « Certains n’emploient que des noms communs d’objets, d’autres citent des qualités abstraites » : notion actuelle de concrétude ; « ou des mots un peu recherchés » : notion actuelle de fréquence ou de familiarité. « Tout cela peut donner une idée de la mentalité du sujet.
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Comparaison avec le subtest de fluidité verbale de Thurstone
Il est intéressant de comparer cette tâche avec le subtest de fluidité verbale des PMA de Thurstone (1938), qui se limite à une mesure quantitative du nombre de mots produits. Cette comparaison soulève la question de savoir quelle conception de l'intelligence est la plus plurielle, celle de Binet ou celle de Thurstone. En effet, le subtest de Thurstone consiste à dire le plus de mots possibles commençant par la lettre S en un temps limité. Mais le score recueilli n’est que quantitatif : le nombre de mots. Finalement, on peut se demander quelle conception de l’intelligence est la plus plurielle, celle de Binet ou celle de Thurstone ? Bien que plus ancienne, l’approche plurielle de Binet est paradoxalement beaucoup plus proche de la conception processuelle de l’intelligence (Rozencwajg, 2005) que celle de Thurstone.
L'importance des facteurs non intellectuels
Binet reconnaissait l'importance des facteurs non intellectuels, tels que l'attention et la volonté, dans la réussite scolaire. La tâche de barrage de lettres, qui consiste à barrer certaines lettres dans un texte, permet d'évaluer ces aspects. Binet dit : « Il nous semble que l’aptitude scolaire comporte autre chose que l’intelligence ; pour réussir ses études, il faut des qualités qui dépendent de l’attention, de la volonté, de la continuité dans l’effort » (Binet et Simon, 1908, page 75). La tâche de barrage de lettres remplit cette fonction. La tâche consiste à faire barrer dans un texte imprimé certaines lettres seulement.
L'effet du contexte sur la performance
Binet a mis en évidence l'effet du contexte sur la performance, notamment en comparant les résultats obtenus par les enfants isolés avec le psychologue et ceux obtenus en groupe avec leurs pairs. Cette expérience montre l’effet « clinique » de l’expérimentateur dans les résultats à un test, en particulier quand le test évalue les capacités attentionnelles du sujet. De nouveau, Binet avait une force d’observation créative très en avance sur son temps. En effet, des travaux actuels, plutôt dans le domaine de la psychologie sociale (Niedenthal et Dalle, 2001 ; Quiamzade et Croizet, 2007 ; Rader et Hughes, 2005 ; Schiaratura, et Askevis-Leherpeux, 2007), étudient l’effet du contexte sur la performance aux tests d’intelligence, notamment à travers des consignes qui peuvent paraître équivalentes.
Le test de compréhension
Pour Binet, le test de compréhension est l'épreuve qui répond le mieux à la notion « vulgaire » de l'intelligence. Il illustre l'importance du raisonnement et de la capacité à saisir le sens des situations. Pour Binet, le test de compréhension est l’épreuve qui répond le mieux à la notion « vulgaire » de l’intelligence. On peut faire des erreurs d’inattention ou manquer de culture mais les questions de compréhension dissipent tous les doutes.
L'évolution de la compréhension de l'image
Binet a observé différents niveaux d'élaboration dans la compréhension d'une image, allant de l'énumération des objets à la recherche de causes et à l'expression d'émotions. Binet observe trois niveaux d’élaboration différents (cf. Figure 1) : le jeune enfant énumère isolément les personnages et les objets qu’il reconnaît dans la gravure. Puis il devient capable de liaisons entre les mots ; c’est l’étape de la description. A 15 ans, le commentaire dépasse le tableau visible ; il y a recherche de causes et souvent une note émotionnelle, de tristesse ou de sympathie.
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L'intégration des émotions
Binet considérait que l'intelligence n'était pas déconnectée de l'émotion, ce qui est confirmé par de nombreux travaux actuels en psychologie. On constate que pour Binet, l’intelligence n’était pas déconnectée de l’émotion. De nouveau, il existe actuellement de nombreux travaux.
La critique de l'approche élémentariste
Reuchlin (1995) critiquait l'approche élémentariste qui consistait à isoler les processus cognitifs, considérant qu'il fallait voir le fonctionnement intellectuel comme une structure complexe de relations. Cette évolution de la psychologie expérimentale décrite par Lemaire (ibid.) donne raison a posteriori à Reuchlin (1995) pour qui cette conception était fondamentalement élémentariste considérant au contraire qu’il faut voir le fonctionnement intellectuel d’emblée comme une structure complexe de relations.
L'humanité dans l'évaluation
L'évaluation de l'intelligence chez Binet se caractérise par une grande humanité, avec un souci constant du bien-être de l'enfant et le respect des principes de neutralité bienveillante, de standardisation, de docimologie et de déontologie. Une autre caractéristique de l’évaluation de l’intelligence de Binet est l’humanité qui transpire des instructions du test. Les conditions de validité de l’examen psychologique sont dictées par un souci constant de l’enfant. On peut reconnaître, sans qu’ils soient nommés, les concepts de neutralité bienveillante, de standardisation, de docimologie et de déontologie. Binet et Simon avaient bien conscience que ces conditions étaient indispensables pour éviter un biais de la mesure.
L'accueil et la standardisation
Binet insistait sur l'importance d'accueillir le sujet avec affabilité et de le rassurer, tout en respectant les procédures standardisées. « On accueillera le sujet avec affabilité ; on le rassurera par un ton aimable ; on s’efforcera qu’il n’éprouve pas un sentiment paralysant de gêne ; on évitera toute allure trop sévère. Faute de ces précautions, l’examen le mieux conduit pourrait être vicié dans ses résultats » (Binet et Simon, 1917, page 10). « l’encouragement ne doit être que dans le ton de la voix, ou dans des mots vides de sens et qui servent seulement d’excitant ; s’en tenir rigoureusement aux formules de l’expérience, sans addition ni retranchement » (ibid.
L'importance de l'esprit clinique
Binet soulignait l'importance de l'esprit clinique dans l'examen psychologique, en adaptant les questions au niveau de l'enfant et en interprétant les erreurs avec discernement. « Nous commençons généralement un examen de niveau par la question la plus clinique, celle avec laquelle on lie connaissance avec l’enfant, la demande du nom de famille …Il vaut toujours mieux, après cette question d’identité, commencer par des questions au voisinage du niveau supposé. Les questions d’emblée trop difficiles découragent l’enfant et peuvent provoquer un silence obstiné. Des questions trop faciles le portent à se moquer et le disposent peu à faire attention » (Binet et Simon, 1917, page 10). « Quelquefois, on peut supposer qu’une erreur est un lapsus. Qu’on se taise encore, mais pour s’en assurer, on reprendra l’épreuve après en avoir exécuté quelques autres. Il ne faut pas se borner à enregistrer comme un automate » (Binet et Simon, 1917, page 13).
La déontologie
Binet recommandait de ne pas se laisser influencer par les renseignements obtenus d'autres sources et d'avoir confiance en soi, tout en étant conscient de ses limites. « Ne pas se laisser suggestionner par les renseignements obtenus d’autres sources. « Avoir confiance en soi mais une confiance réfléchie, raisonnée ; avoir le sentiment de son pouvoir mais aussi de ses limites ». Pour Binet, il est normal d’obtenir un développement inégal selon les épreuves ; elles sont différentes pour cette raison. Ces précautions sont en accord avec le code de déontologie des psychologues. De nouveau, Binet était bien en avance sur son temps car ces précautions sont rédigées dans l’article 19 du code de déontologie des psychologues (1996) : « Le psychologue est averti du caractère relatif de ses évaluations et interprétations.
La dénaturation des tests de Binet aux États-Unis
Il est important de noter que l'introduction des tests de Binet aux États-Unis a parfois conduit à une dénaturation de ses principes, avec des passations collectives dans des conditions peu respectueuses de la standardisation et de la déontologie. Les conditions de passation des tests chez Binet contrastent avec celles que décrit Gould (1997) quand le test de Binet a été introduit aux États Unis. Gould décrit comment les tests étaient passés collectivement par les recrues de l’armée américaine pendant la guerre. Ils l’étaient dans des conditions qui ne tenaient compte ni de standardisation, ni de bienveillance, ni de déontologie, notions pourtant basiques en psychométrie, et dans la clinique de l’examen psychologique. « En résumé, beaucoup de recrues ne pouvaient pas voir ou entendre l’expérimentateur ; certains n’avaient jamais passé d’examen auparavant ni même tenu un crayon.
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