Introduction
Cet article explore la définition de la sociologie, en particulier au sein de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), et son application à l'étude de la Procréation Médicalement Assistée (PMA). Il examine comment les sociologues analysent les enjeux sociaux, éthiques et politiques liés à la PMA, en tenant compte des perspectives des différents acteurs impliqués, des normes religieuses et séculières, et des transformations contemporaines de la famille et de la filiation.
La Sociologie et l'EHESS : Une Approche Holistique
La sociologie, telle qu'elle est pratiquée à l'EHESS, se distingue par son approche holistique et critique des phénomènes sociaux. Elle s'intéresse aux relations entre les individus, les institutions et les structures sociales, en cherchant à comprendre comment ces éléments interagissent et s'influencent mutuellement.
Héritage Durkheimien et la Famille
La sociologie de la famille, en particulier, a été fortement influencée par les travaux d'Émile Durkheim. Durkheim considérait la famille comme un fait social fondamental, étroitement lié à l'organisation sociale. Il soulignait que la parenté ne se définit pas uniquement par la consanguinité, mais aussi par une communauté d'idées, de sentiments et d'intérêts.
Dans ses analyses sur le mariage et la famille, Durkheim mettait en évidence la relation définie entre la famille et le mariage, d’une part, et l’organisation sociale, de l’autre. Il affirmait qu’il est possible, à partir des formes matrimoniales en usage chez un peuple, de déterminer, avec une approximation suffisante, à quel type social ce peuple appartient.
Durkheim présentait ses travaux sur le mariage et la famille comme relevant d’un « enseignement encore inédit ». Un certain nombre de textes parus dans l’Année sociologique, mémoires ou comptes rendus, comptent assurément parmi les éléments majeurs de cette théorie.
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Durkheim mettait en avant l’importance de constituer les principaux types familiaux, de les décrire, de les ranger en genres et en espèces, et de chercher autant que possible les causes qui ont déterminé leur apparition et surtout leur survie. Il voyait dans le droit romain « un raccourci, presqu’un tableau de l’évolution juridique de l’humanité ».
Dès qu’il s’agit d’explication, la méthode génétique, celle qui, pour rendre compte des faits, commence par marquer leur place dans la suite du devenir, s’impose au sociologue. Car une institution est toujours, en partie, le produit du passé.
La famille n’est donc pas uniquement, ni essentiellement un groupe de consanguins ; C’est un groupe d’individus qui se trouvent avoir été rapprochés au sein de la société politique par une communauté plus particulièrement étroite d’idées, de sentiments et d’intérêts.
Paul Fauconnet et l'École Durkheimienne
Paul Fauconnet, figure de l'école durkheimienne, a également contribué à l'étude sociologique de la famille. Il s'appuyait sur les travaux inédits de Durkheim, notamment ses cours sur la famille, pour analyser les institutions juridiques et morales qui encadrent la famille.
Fauconnet explique « emprunter sa démonstration à des travaux inédits sur la famille de Durkheim ». Tous les auteurs mis en avant par Fauconnet sont évoqués dans la bibliographie introductive que Durkheim donne à ses étudiants dans la première leçon de son cours sur le thème en 1888. Fauconnet s’appuie sur quelques passages du Cours de philosophie positive.
Fauconnet reprenait également pour cette raison l’idée selon laquelle la parenté française moderne doit être plus germanique que romaine, que Durkheim avait l’habitude de soutenir.
Remise en Question de la Consanguinité
Durkheim et Fauconnet remettaient en question l'idée que la parenté se définit uniquement par la consanguinité. Ils soulignaient que la famille est avant tout une construction sociale, basée sur des idées, des croyances et des pratiques.
Si on appelle parents, par définition, les gens qui ont du sang commun dans les veines, si les plus proches parents sont donc le géniteur, la génitrice et leurs petits, le mâle, la femelle et leurs petits - j’essaye d’éviter les mots qui peuvent avoir un sens juridique - si c’est cela la parenté, nous sommes ramenés à une conclusion que je vous indiquais au début : il n’y a pas d’histoire de la famille. Car ce fait là, accouplement sexuel et enfantement s’est toujours passé et se passera toujours de la même manière.
Il s’en faut donc que la maternité s’impose comme une évidence physique. C’est un problème de savoir d’où vient cette institution sociale et ce problème ne se ramène pas à celui-ci : qui a engendré ? C’est que l’organisation domestique repose, avant tout, sur des idées, des croyances, principalement religieuses, qui ne se bornent pas à traduire de simples rapports de descendance.
La filiation en ligne utérine a, partout, précédé la filiation agnatique. On a voulu, il est vrai, l’expliquer par le désordre des relations conjugales et par l’impossibilité où, par suite, se trouveraient les hommes d’attribuer les enfants à des pères déterminés. Mais M. H(artland) n’a aucun mal à faire voir ce qu’a d’insoutenable cette explication dont on s’est si longtemps contenté : il reprend sur ce point la thèse que nous défendons ici depuis quinze ans et par les arguments mêmes que nous avons employés.
La question de la parenté utérine est une question à examiner en elle-même, et non seulement il ne faut pas lier ce problème, comme on l’a fait indûment, à des problèmes relatifs au régime du commerce sexuel ou du mariage, mais il ne faut pas le lier à une généalogie des types domestiques. L’histoire de la famille n’est pas l’histoire de la succession de l’une des deux filiations à l’autre.
La PMA : Un Enjeu Sociologique Complexe
La PMA est une technique médicale qui permet à des personnes ou des couples infertiles de concevoir un enfant. Elle soulève de nombreuses questions sociologiques, notamment en ce qui concerne la définition de la famille, la filiation, la parentalité et les droits reproductifs.
Débats et Positions
L'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules a suscité de vifs débats en France, opposant les partisans d'une vision traditionnelle de la famille aux défenseurs d'une conception plus inclusive et égalitaire.
Le gouvernement présente son projet de loi bioéthique, et son volet concernant l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules. Il doit être présenté au Parlement fin septembre. Si la légalisation de la gestation pour autrui (GPA) n’est pas à l’ordre du jour, elle est pour certains en germe dans la réforme. La philosophe Sylviane Agacinski prend elle aussi position dans “L’Homme désincarné. Du corps charnel au corps fabriqué”, qui vient de paraître.
Arguments des Opposants
Les opposants à la PMA craignent une "pente glissante" vers la légalisation de la GPA, une confusion des sexes et une marchandisation du corps humain. Ils mettent en avant le droit de l'enfant à connaître ses origines et dénoncent un individualisme croissant.
- La “pente glissante”: Autoriser la PMA pour toutes, c’est faire valoir une version forte de l’égalité. Si les femmes seules ou lesbiennes l’invoquent, les couples homosexuels l’invoqueront à leur tour, introduisant une dynamique sans fin de revendication des droits pour tous, dont celui de fonder une famille
- Le différentialisme: Les études de “genre” introduiraient une confusion en démontrant la nature symbolique et sociale du sexe, au risque de gommer les limites du corps et d’effacer la différence biologique. Or pour faire un enfant et fonder une famille, il faudrait un homme et une femme.
- La généalogie: Arguant du souci de l’enfant, les opposants à la PMA s’inquiètent de la disparition des origines, d’une forme d’antigénéalogie, qui fasse de l’origine une fiction. Ils mettent en avant le droit de l’enfant à savoir d’où il vient.
- L’“antimarchandisation”: La défense de la PMA pour les femmes seules et les couples de femmes, et de la GPA ensuite, s’inscrirait dans une logique de marché, faisant du corps une marchandise comme une autre, jusqu’à asservir les femmes.
- L’anti-individualisme: Pour les détracteurs, l’ouverture de la PMA répond à des demandes minoritaires qui, au nom de l’égalité, favorisent la défense des requêtes individualistes, sinon égoïstes.
Arguments des Partisans
Les partisans de la PMA mettent en avant le droit à l'égalité procréative, l'évolution de la famille contemporaine et la possibilité d'un modèle éthique basé sur l'altruisme et la responsabilité.
- Le réalisme: La révolution de la famille n’est pas une abstraction, elle est en marche. Des enfants naissent à l’étranger par PMA, voire par GPA. Leur statut juridique doit être reconnu. Mieux vaut légiférer que de laisser un flou législatif.
- L’universalisme: Le droit à la PMA pour toutes s’inscrit dans une longue histoire de la conquête de l’égalité procréative, entamée par une précédente vague de féminisme. Elle donne aux femmes la possibilité de maîtriser le moment de leur grossesse, grâce à la contraception et à l’avortement. Il s’agit maintenant de reconnaître cette forme de parentalité, sans discrimination.
- L’équité: La PMA et la GPA se pratiquent à l’étranger pour les couples les plus fortunés, instituant de fait une inégalité et des complexités administratives, qu’une législation atténuerait.
- Le culturalisme: La filiation n’est pas “naturelle”. Comme pour l’adoption, le parent légitime n’est pas le géniteur mais celui qui a le projet d’enfant, qui l’accueille, qui l’éduque.
- L’altruisme: Imaginer la possibilité d’avoir de dons de gamètes et des mère porteuses bénévoles, c’est croire à la possibilité de l’altruisme.
L'Analyse Sociologique des Normes Religieuses et Séculières
Les débats autour de la PMA mettent en évidence les tensions entre les normes religieuses et séculières en matière de droits reproductifs. L'Église catholique, par exemple, s'oppose à l'ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes, en s'appuyant sur une conception traditionnelle de la famille.
Les représentants de l’Église catholique, pour s’opposer à l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes, s’appuient sur une famille dite « traditionnelle ». Ils considèrent avoir une forme d’expertise en matière familiale, ou du moins un savoir en matière familiale qui s’appuie sur des normes morales. C’est la même inquiétude que celle qui s’était exprimée au moment du Mariage pour tous.
L’Église catholique a longtemps conservé en France une prérogative en matière de famille. De fait, ce que le magistère défend en matière de prescriptions familiales, ne relève pas de la foi mais plutôt d’une juste compréhension des mécanismes de la nature.
Lorsque s’ouvrent en 2018 les États généraux de la bioéthique, le cadre légal de la PMA propose encore un modèle de filiation biologisant : elle est, rappelons-le, réservée aux seuls couples hétérosexuels. La mobilisation catholique contre l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules doit se comprendre dans le prolongement de la lutte contre l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, indice de la politisation du religieux et véritable révolution sociale.
Lorsque l’article 1 du projet de loi déposé au conseil des ministres élargit l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples lesbiens, le fondement de la famille n’est ainsi plus biologique. Le vote de cet article suscite une vive opposition parmi les détracteurs de la révision de la loi.
Les discours relèvent d’une « rhétorique de l’anxiété », qui préside à l’ébranlement d’une famille traditionnelle, en ce qu’elle porte atteinte à la nature. Les dispositifs de sensibilisation ne sont pas « exclusivement et toujours tournés vers un public fait de soutiens potentiels à convaincre ».
Le magistère catholique, mais aussi les discours des associations d’opposants à l’ouverture de la PMA, telles Alliance Vita ou La Manif pour tous, s’alarment de ce qu’ils considèrent être une « anthropologie menacée ». L’inquiétude est ainsi au cœur des discours qui entendent toucher ainsi un large auditoire, au-delà des cercles catholiques.
Cette « anthropologie menacée » repose sur une vérité biologisante, celle là-même à l’œuvre dans les normes religieuses catholiques. La « vraie » famille, dans cette acception, est celle d’un couple hétérosexuel marié avec enfants et ne peut faire place à la diversité des formes familiales contemporaine. Il y a donc une sorte de hiérarchisation des familles. Ce modèle serait civilisationnel.
Irène Théry et la Transformation de la Filiation
Irène Théry, directrice d'études à l'EHESS, est une spécialiste du droit de la famille et de la vie privée. Elle observe les transformations de la parenté et de la filiation, des relations de sexe et de générations. Elle milite pour la levée de l'anonymat dans le cas du don d'ovocytes et affirme que l'ouverture de la PMA est un progrès moral et juridique pour tous.
Irène Théry invite à distinguer le parent biologique et la parent social et milite pour la lever de l’anonymat dans le cas du don d’ovocytes. Elle affirme que l’ouverture de la PMA est un progrès moral et juridique pour tous.
Au début des années 2000, Irène Théry, à rebours d’une tendance habituelle, quitte Paris pour s’installer à Marseille. Là, s’instaure un nouveau rapport à la recherche, grâce aux journées d’études particulièrement innovantes, animées plusieurs fois par an par le réseau de recherche pluridisciplinaire sur le genre, la personne et la parenté qu’Irène Théry met en place avec ses collègues anthropologues et juristes de Toulouse, d’Aix, et de Paris.
L’accès des couples de même sexe au mariage reposait sur l’idée que celui-ci avait déjà changé de définition. Mais ce changement en impliquait un autre : celui de la filiation, dont la demande par des couples de même sexe était un révélateur. Or, là aussi, les blocages à l’égard des questions relatives à la PMA, sont à rapporter à une conception héritée du Code Napoléon et son modèle « biologisant » de la famille, qui identifie origine et filiation.
Défaire cette identification - ce sera l’objet du rapport « Filiation, origine et parentalité » en 2014 - c’est montrer que la filiation est toujours un lien institué où l’on endosse le statut de parent, ce qui est également possible pour tous les couples, qu’ils soient de même sexe ou de sexe différent.
En 2014, dans le rapport « Filiation, origines, parentalité » qu’elle a présidé à la demande de la ministre de la Famille (publié chez Odile Jacob en 2014), la question était de savoir comment mieux établir le lien de filiation entre le couple et l’enfant qui va naître du don.
Depuis 2013, les lesbiennes peuvent adopter en couple, ce qui signifie que notre droit de la parenté admet désormais qu’un enfant peut avoir deux mères. Aujourd’hui, elles réclament la possibilité d’avoir recours à un donneur de sperme. L’enjeu général qu’elles soulèvent est la capacité de notre pays à sortir du temps du mensonge et à faire enfin une place aux familles qui existent grâce à un don.
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