Le discours de Simone Veil à l'Assemblée nationale en 1974 en faveur de la légalisation de l'avortement est un moment charnière de l'histoire française. Ce texte, prononcé dans un contexte social et politique tendu, a non seulement marqué un tournant législatif, mais a également profondément influencé le débat public sur les droits des femmes et la bioéthique. Cet article se propose d'analyser ce discours emblématique, en explorant les enjeux de la controverse qu'il a suscitée et les stratégies argumentatives employées par Simone Veil pour convaincre son auditoire.
La Nature des Controverses : Au-delà de la Persuasion
Il n'est pas aisé de citer une définition consensuelle de « controverse », des usages et des définitions contradictoires circulent dans les textes savants. De surcroît, ce terme apparaît pour certains auteurs comme interchangeable avec notamment « polémique », « débat » ou « querelle », que d’autres spécialistes distinguent nettement des controverses. Sans vouloir entrer dans cette discussion terminologique, on se contentera de prendre comme point de départ quelques traits que notre objet d’étude semble respecter : il s’agit d’une tension entre des points de vue ayant pris forme dans l’espace public et préfigurant des positions dichotomiques. Une controverse évolue avant tout à partir des discours publics qui la façonnent. La tension qui structure la controverse est ainsi redevable de l’apparition dans la sphère publique de textes qui seraient classés en général comme « argumentatifs ».
Traditionnellement, pour la rhétorique, la fonction essentielle d’un texte argumentatif est la persuasion, ce qui in fine correspond à la modification d’un état mental individuel, fonction dans laquelle le logos a un caractère central. Or, plusieurs auteurs constatent que les interventions dans des polémiques ou des controverses, loin de tendre vers une modification interindividuelle, reposent sur une logique de la dichotomisation sinon d’une interincompréhension indépassable. Il ne s’agit pas seulement du fait que les mots signifient différemment selon le langage propre à chaque « camp », comme le signale Maingueneau - idée que l’on doit mettre en rapport au problème de l’idéologie. Les participants de ces échanges souvent n’espèrent « même pas se faire comprendre.
Les textes de controverse agissent dans un espace qui n’est pas l’esprit individuel mais, au contraire, un espace collectif : la tension qui est le « noyau dur » de la controverse a lieu dans un espace social irréductible à l’individu. Cet espace est sans doute proche sur bien de points de l’« interdiscours », car c’est là que l’on trouve « ce qui peut être énoncé », c’est là où sont constituées déjà des positions à occuper. Cependant, si l’interdiscours est conçu comme l’ensemble des conditions de production de tout discours, lesquelles sont inconscientes ou que l’on dissimule dans une prétendue objectivité du discours, l’espace d’une controverse ajoute une autre dimension, en se montrant comme l’horizon explicite où le texte de controverse prétend jouer un rôle, « avoir son mot à dire ».
Certains textes de controverse, sans être « constituants », aspirent à « donner le ton » du conflit, et tout en s’inscrivant dans l’un des pôles de la tension, se présentent comme organisant ou réorganisant l’espace de la controverse, et ainsi établissent - ou tentent d’établir - les points sur lesquels doit porter la discussion. L’intervention de Simone Veil à l’Assemblée nationale en 1974 en faveur de la légalisation de l’avortement appartient également à cette catégorie.
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L'analyse sémantique essaie de reconstruire une région de l’espace de la controverse autour de l’avortement dans sa composante conceptuelle, autrement dit, on cherche à caractériser l’organisation sémantique d’une région de la controverse. D’autre part, on mène cette étude à partir d’une analyse sémantique d’énoncés, en se concentrant tout particulièrement sur le rôle de la paire « pourquoi » / « parce que ». Bien qu’il puisse être caractérisé comme « argumentatif », le texte de controverse remplit une fonction qui n’est pas celle de « persuader », et utilise des moyens qui ne sont pas ceux du « raisonnement », du logos. La fonction du texte de controverse est d’effectuer un travail sur l’espace public ; les moyens qu’il met en place ne font intervenir ni preuves ni conclusions, mais des relations entre des signifiants entrant dans des configurations conceptuelles.
La Sémantique des Controverses : Une Approche Non Véritative
Dans une controverse, la question de la vérité du contenu, centrale pour la plupart des sémantiques, et allant de soi pour la grande majorité des pragmatiques, devient moins prégnante que celle de l’imbrication de signifiants formant des points de vue complexes ou des tensions entre des points de vue. Une sémantique délibérément non véritative et non représentationnelle, où les éléments de sens sont des schémas mettant en relation des formes linguistiques est adoptée. Cette sémantique des controverses prend pour point de départ, fondamentalement, les acquis de la Théorie des Blocs sémantiques (TBS) de Marion Carel et de la Théorie argumentative de la polyphonie.
Il est assez largement accepté en sémantique que lorsqu’on énonce une phrase, disons, une phrase déclarative telle que « Jean dort » - pour prendre le cas le plus simple -, on donne une description du monde, on communique une information dans laquelle l’objet dénoté par le sujet grammatical a la propriété dénotée par le groupe verbal. Dans cette perspective, cette représentation du monde que les logiciens appellent « proposition », peut être énoncée avec vérité ou avec fausseté, dépendant de la configuration du monde, à savoir si Jean dort ou pas. La TBS propose un cadre bien différent. Pour la TBS, qui est l’une des déclinaisons du programme de l’Argumentation dans la langue, énoncer une phrase ce n’est jamais mobiliser des représentations d’états de choses vérifiables dans le monde, mais mettre en discours un entrelacs de mots particulier.
Le nom d’un aspect argumentatif représente une structure sémantique, une interdépendance entre deux expressions linguistiques. Ces connexions peuvent être de deux types : en DONC ou en POURTANT. La première peut être rendue explicite en discours par les connecteurs « donc », « si » conditionnel ou « parce que » ; la seconde, par « pourtant », « même si » ou « bien que ». Les aspects argumentatifs sont des entités atomiques, indécomposables. Le rapport entre les deux segments d’un aspect ne représente ni une liaison sémantique entre des composantes indépendantes (sèmes ou prédicats logiques), ni un raisonnement qui partirait d’une proposition pour arriver à une autre grâce à une inférence. Un aspect ne représente pas un état de choses dans le monde, la connexion en DONC ou en POURTANT n’est pas vérifiable. Un aspect argumentatif est une structure sémantique pouvant être concrétisée dans des paraphrases, que Carel appelle « enchaînements argumentatifs ».
Outre leur expression par des énoncés, les aspects argumentatifs peuvent être « prêts-à-l’emploi », encodés dans des mots. Autrement dit, la TBS fait l’hypothèse que la signification d’un mot est faite d’ensembles d’aspects argumentatifs. Comme toute démarche inspirée de l’Argumentation dans la Langue, la TBS ne caractérise pas des raisonnements.
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La conception du sens linguistique que propose la TBS pour caractériser la signification de mots et d’énoncés peut être élargie avec profit pour rendre compte des concepts qui peuplent l’espace social. En effet, cette sémantique du mot et de l’énoncé qu’est la TBS se fonde sur la découverte d’une relation (la relation atomique DONC / POURTANT) qui permet non seulement la description des entités du système de la langue ou le sens d’un énoncé dans l’économie du texte individuel (qui sont, rappelons-le, les objectifs de la TBS), mais la description des concepts qui circulent dans cet espace instable et en tension qu’est une controverse. Si les concepts participent d’une économie, ce n’est pas celle qui est interne au texte, mais celle de l’espace où opèrent les textes, car ils sont à la fois les conditions et les produits des paroles singulières.
Du point de vue de sa structure interne, un concept est une connexion en DONC ou en POURTANT entre deux signifiants /a/ et /b/, qui peuvent être la matérialité d’un morphème, d’un mot ou d’une phrase, toujours pris comme indépendants de toute interprétation externe à la connexion dans laquelle le concept les fait entrer. Outre sa connexion à un autre signifiant à l’intérieur d’un concept, une forme linguistique donnée peut être sémantisée par son association à un ou plusieurs concepts (c’est le cas de « dormir », sémantisé par son association au concept [être là POURTANT NEG-voir]). En ce qui concerne sa fonction, un concept est une puissance (et c’est en cela qu’il est une entité « signifiante ») : c’est un dispositif permettant l’engendrement de discours. Un concept peut être plus ou moins actif, à un moment donné, dans un espace donné. Le propre du texte de controverse est de chercher à promouvoir certains concepts afin qu’ils deviennent ou restent productifs et de tenter d’amoindrir la productivité d’autres. Certains textes, comme celui dont on s’occupera dans notre étude, ont en plus l’ambition (réussie ou pas) d’imposer une organisation à l’espace de la discussion.
Le Discours de Simone Veil : Un Moment Clé
Le 26 novembre 1974, Simone Veil, ministre de la santé, présente son projet de réforme de la législation sur l’avortement à l’Assemblée nationale. Dans un contexte très conflictuel, son intervention est un moment clé du débat. Simone Veil justifie un nécessaire changement : « Pourquoi donc ne pas continuer à fermer les yeux ? Parce que la situation actuelle est mauvaise.
Contexte Historique et Enjeux
Pour comprendre pleinement l'impact du discours de Simone Veil, il est essentiel de se replonger dans le contexte historique de l'époque. La loi de 1920, en vigueur, criminalisait l'avortement et la contraception, plongeant de nombreuses femmes dans la clandestinité et les exposant à des risques sanitaires considérables.
En 1974, la situation est paradoxale. D'un côté, la loi est répressive, mais de l'autre, elle est de moins en moins appliquée. Des médecins pratiquent illégalement des avortements, des services sociaux fournissent des informations aux femmes en détresse, et des voyages à l'étranger sont organisés pour permettre aux femmes d'avorter. Simone Veil dénonce ce « désordre et anarchie qui ne peut plus continuer.
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Les Arguments de Simone Veil
Dans son discours, Simone Veil déploie une argumentation rigoureuse et nuancée. Elle s'adresse à la fois à la raison et à l'émotion de ses interlocuteurs.
- Le constat de l'échec de la loi existante : Simone Veil souligne que la loi de 1920 est ouvertement bafouée et ne parvient pas à empêcher les avortements. Elle met en avant le chiffre de 300 000 femmes qui avortent chaque année dans des conditions dangereuses.
- L'appel à l'humanité : Simone Veil insiste sur la détresse des femmes qui sont contraintes de recourir à l'avortement clandestin. Elle décrit leur solitude, leur angoisse et les risques qu'elles encourent pour leur santé.
- La nécessité d'une loi de contrôle : Simone Veil affirme que la légalisation de l'avortement permettra de mieux contrôler cette pratique et de protéger la santé des femmes. Elle souligne que l'avortement doit rester une exception et que la loi doit viser à dissuader les femmes d'y recourir.
- La prise en compte de l'intérêt de la nation : Simone Veil répond aux inquiétudes concernant une éventuelle baisse de la natalité en soulignant que la légalisation de l'avortement n'aura pas d'impact significatif sur le taux de natalité. Elle met en avant les mesures de politique familiale que le gouvernement entend mettre en œuvre pour soutenir les familles.
Une Stratégie Oratoire Maîtrisée
Le discours de Simone Veil ne se limite pas à une simple énumération d'arguments. Il est construit selon une structure rhétorique classique, avec un exorde, une narration, une argumentation, une réfutation et une péroraison.
Simone Veil utilise un langage clair et accessible, évitant les termes techniques et les formules abstraites. Elle s'adresse directement à ses interlocuteurs, les interpellant et les invitant à partager ses convictions.
Elle fait preuve d'une grande honnêteté intellectuelle, reconnaissant la complexité du problème et les arguments de ses opposants. Elle ne cherche pas à les diaboliser, mais à les convaincre par la force de ses arguments et la sincérité de son engagement.
La Réception du Discours et les Débats Parlementaires
Le discours de Simone Veil suscite des réactions passionnées à l'Assemblée nationale. Les débats sont houleux et durent 25 heures.
Les opposants à la réforme, situés à droite de l'échiquier politique, défendent les valeurs familiales et la morale chrétienne. Ils craignent que la légalisation de l'avortement n'entraîne une banalisation de cette pratique et une baisse de la natalité.
Les partisans de la réforme, situés à gauche et au centre, mettent en avant la liberté des femmes et la nécessité de mettre fin à l'avortement clandestin.
Finalement, le projet de loi est adopté grâce au soutien de l'opposition de gauche. La loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975, dépénalise l'avortement en France.
L'Héritage du Discours de Simone Veil
Le discours de Simone Veil est un texte fondateur de la législation sur l'avortement en France. Il a marqué un tournant décisif dans la reconnaissance des droits des femmes et a contribué à faire évoluer les mentalités sur cette question.
Aujourd'hui, l'IVG est un droit fondamental des femmes en France. Le discours de Simone Veil continue d'inspirer les défenseurs des droits des femmes et de la bioéthique.
Analyse Sémantique du Discours : L'Exemple de la Paire « Pourquoi » / « Parce Que »
L'analyse de la paire « pourquoi » / « parce que » dans le discours de Simone Veil révèle les enjeux de la controverse et les stratégies argumentatives employées par la ministre.
La Question de la Nécessité de la Loi
Simone Veil commence par poser la question de la nécessité d'une nouvelle loi : « Pourquoi donc ne pas continuer à fermer les yeux ? » Cette question rhétorique invite ses interlocuteurs à justifier le statu quo et à reconnaître les problèmes posés par la loi existante.
Elle répond ensuite à cette question en mettant en avant les raisons qui rendent la loi actuelle intenable : « Parce que la situation actuelle est mauvaise. Je dirai même qu'elle est déplorable et dramatique. » Elle développe ensuite les arguments justifiant ce constat : la loi est bafouée, l'autorité de l'État est mise en cause, les femmes sont en détresse.
La Question de la Responsabilité de la Société
Simone Veil aborde également la question de la responsabilité de la société face à l'avortement : « Parmi ceux qui combattent aujourd'hui une éventuelle modification de la loi répressive, combien sont-ils ceux qui se sont préoccupés d'aider ces femmes dans leur détresse ? » Cette question interpelle les opposants à la réforme et les invite à se remettre en question.
Elle souligne que la société a le devoir d'aider les femmes en détresse et de leur offrir des alternatives à l'avortement. Elle met en avant les actions des associations qui soutiennent les jeunes mères célibataires et les efforts du gouvernement pour améliorer la politique familiale.
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