Introduction
La recherche scientifique progresse à un rythme effréné, ouvrant des perspectives fascinantes mais soulevant également des questions éthiques complexes. Parmi ces avancées, la création de chimères homme-animal, et plus spécifiquement les expériences impliquant des embryons humains et de cochon, suscite un intérêt considérable. Ces recherches visent principalement à développer de nouvelles sources d'organes pour les transplantations, mais elles posent des défis majeurs en termes de sécurité et d'éthique.
Xénogreffes : Un Espoir Thérapeutique
La xénogreffe, ou greffe d'organes ou de tissus entre espèces différentes, représente une voie prometteuse pour pallier la pénurie d'organes humains disponibles pour la transplantation. L'une des pistes explorées est l'utilisation de porcs comme donneurs d'organes, en raison de la similarité de la taille de leurs organes avec ceux de l'homme et de leur facilité d'élevage.
Greffe d'îlots de Langerhans porcins : un exemple concret
La greffe d'îlots de Langerhans, les cellules du pancréas responsables de la production d'insuline, est une approche thérapeutique innovante pour le traitement du diabète de type 1. En cas de sécrétion insuffisante d'insuline, un diabète de type I apparaît. Lorsque le déficit d'insuline est important, le glucose n'entre plus suffisamment dans les cellules hépatiques, musculaires, adipeuses et nerveuses, et c'est le risque d'évolution vers un coma diabétique. La greffe d'îlots de Langerhans humaine ou allogreffe est une voie thérapeutique innovante, mais elle oblige à un traitement antirejet continu. D'où l'idée qui existe depuis longtemps de recourir à la greffe d'îlots de Langerhans provenant d'animaux ou xénogreffe. Une xénogreffe de ce type a été réalisée chez des rats diabétiques à partir de cellules pancréatiques embryonnaires de porc. Fait remarquable, les cellules pancréatiques embryonnaires n'ont eu à subir aucun rejet, même chez les rats n'ayant reçu aucun traitement immunosuppresseur. Pour la première fois, un diabète de type I a donc été guéri et non plus seulement compensé.
Les défis des xénogreffes
Malgré ces avancées, les xénogreffes se heurtent à plusieurs obstacles. Le principal est le risque de rejet de l'organe greffé par le système immunitaire du receveur. Un autre problème essentiel est celui des éventuels virus présents dans les cellules animales, et en particulier les rétrovirus hébergés dans le matériel héréditaire de la cellule. Durant quatre vingts ans, avant la mise au point de la fabrication d'insuline humaine par génie génétique, le diabète de type I a été soigné par des injections d'insuline porcine qui, à l'époque, ne pouvait pas être totalement exempte de contaminations. De même, tissus de porc et tissus de diabétiques ont été mis en contact depuis plus de douze ans : brèves dérivations extracorporelles de sang diabétique au travers de rate, foie ou rein de porcs avant une allogreffe; greffes - pansements transitoires de peau de porc chez de grands brûlés… Une enquête de grande envergure menée chez des patients ayant été exposés à des tissus porcins n'a pas permis de détecter la trace d'une infection virale. Est-ce la preuve que la transmission des rétrovirus porcins à l'Homme est impossible ? L'interrogation reste de mise. "L'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence" : l'herpès humain est l'exemple-type d'une maladie dont le virus ne se détecte pas dans un test sanguin. Par ailleurs, un seul type de cellule a été testé par l'équipe de Khazal Paradis : les rétrovirus porcins pourraient fort bien être tapis dans le noyau d'autres types cellulaires. Tout cela en sachant que le génome humain code pour des récepteurs similaires à ceux qui fixent les rétrovirus chez le porc et leur ouvrent la voie pour une infection.
Création de Chimères Homme-Cochon : Une Nouvelle Approche
Pour surmonter ces obstacles, les chercheurs explorent une approche novatrice : la création de chimères homme-cochon. Cette technique consiste à introduire des cellules souches humaines dans un embryon de cochon, dans l'espoir que ces cellules se développent en organes humains à l'intérieur du cochon.
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La technique de création de chimères
La technique abordée par ces biologistes consiste à injecter dans un embryon de chimpanzé (ou d’un autre primate) des cellules souches humaines dans le but de produire des organes susceptibles d’être ensuite transplantés. Pour s’assurer qu’une telle expérience puisse être couronnée de succès certains gènes ont été « éteints » en utilisant la technique dite d’édition de gènes utilisant l’outil CRISPR-cas9. Les premiers résultats conduits en Chine avec des chimères homme-cochon ont montré que la mise en place embryonnaire des organes est loin d’être parfaite. Force est de constater que la nature se protège elle-même : le développement embryonnaire ne semble pas compatible avec un programme d’ingénierie cellulaire aussi sophistiqué soit-il dont on ne maîtrise pas les finesses, du moins aujourd’hui.
Expériences récentes
Des chercheurs ont implanté deux mille embryons génétiquement modifiés dans le corps d'une truie. Les embryons 100% cochon ont d'abord été amputé d'une part de leur ADN, l'équipe de scientifiques californienne y a injecté par la suite des cellules souches humaines, complétant le code génétique. L'expérience a duré seulement quatre semaines, pour des raisons éthiques, après quoi les grossesses ont été stoppées et les embryons récupérés. Les scientifiques ont d'abord pu observer que seuls 10% des embryons avaient survécu. Puis, qu'une cellule sur 100.000 était humaine. Elles étaient en particulier concentrées sur le coeur, les reins et le foie.
Le cas des chimères rat-souris
Le même type d'expérience a été mis en place entre rats et souris. Des embryons de souris ont d'abord été génétiquement modifiés, leurs gènes liés au pancréas ont été supprimés. Des cellules souches de rat ont été injectées par la suite dans ces embryons. Après une période d'incubation permettant la naissance de bébés rongeurs génétiquement modifiés, les chercheurs ont pu observer que les souriceaux étaient nés avec des pancréas de rat. Ces expériences ont permis aux scientifiques d'avancer dans la recherche de nouveaux moyens de greffe : «Le but ultime est de cultiver des tissus ou des organes humains chez des animaux comme des truies, qui pourront être greffés sans rejet»
Questions Éthiques et Réglementation
La création de chimères homme-cochon soulève de profondes questions éthiques. L'une des principales préoccupations est le risque que les cellules humaines se développent dans le cerveau du cochon, lui conférant des capacités cognitives humaines. Il ne faut à aucun prix que le cerveau de l’animal soit humanisé et qu’on se retrouve avec un porc qui aurait un cerveau en grande partie d’origine humaine. Il faut modifier génétiquement les cellules souches pluripotentes humaines de façon qu'elles aient la capacité à faire du pancréas, mais qu'on les empêche de se différencier et de participer à la formation du cerveau.
Le rôle des comités d'éthique
Face à ces enjeux, les comités d'éthique jouent un rôle crucial. Le Comité Consultatif National d'Ethique (CCNE) français, à l'instar des organismes équivalents dans d'autres pays, a déjà rendu l'avis suivant sur les xénogreffes : "Approuvant le principe de la xénotransplantation, le CCNE incite à la prudence dans sa mise en oeuvre, tout en évaluant risques et bénéfices à l'égard tant des receveurs potentiels (rejet ou infection virale) que de l'ensemble de la société (transmission infectieuse interhumaine). Le CCNE souhaite une réglementation pour ces pratiques." Les autorités musulmanes et juives ne refusent pas le principe des xénogreffes porcines mais invitent à la même prudence.
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Lignes rouges bioéthiques
Plusieurs lignes rouges bioéthiques doivent être respectées. Il faut modifier génétiquement les cellules souches pluripotentes humaines de façon qu'elles aient la capacité à faire du pancréas, mais qu'on les empêche de se différencier et de participer à la formation du cerveau. On ne veut pas que les organes génitaux du porc se mettent à produire des gamètes mâles ou femelles humains, il faudra vérifier que ces gamètes sont normaux… ça pose de nouvelles difficultés scientifiques, techniques, aussi bien qu'éthiques, qui sont considérables. L'animal qui va résulter de ces expérimentations doit continuer à avoir une apparence animale : Il aura peut être, dans le meilleur des cas, un pancréas humain, ou un foie, un système digestif… mais on ne veut pas que ça aille au-delà, et on ne veut surtout pas que le porc ait une apparence humaine, qu'il y ait le moindre changement dans sa morphologie qui pourrait laisser penser qu'il se met à ressembler à un humain.
La question du bien-être animal
Utiliser des animaux pour cultiver des cellules, c’est toujours problématique, d’un point de vue éthique. Pour avoir vu comment s'effectue la recherche sur l'animal dans des laboratoires de recherche académique au Japon, je peux absolument certifier que les animaux qu'on fera participer à ces expériences souffriront beaucoup moins que les animaux élevés avec un but de consommation en Europe. Tout va être réalisé dans des conditions expérimentales absolument identiques à celles qu'on aurait pour une chirurgie chez l'homme, avec des conditions d'expérimentation, de chirurgie et d'élevage qui sont ce qu'on peut faire de mieux dans ce domaine.
Réglementation au Japon
Au Japon le Docteur Hiromitsu Nakauchi, de l’Université de Tokyo, a été autorisé il y a quelques jours à procéder à des travaux sur des embryons chimériques homme-cochon en collaboration avec l’Université de Stanford afin de mieux comprendre ce qui se passe au cours des premiers stades du développement de l’embryon chimérique. Nakauchi a affirmé que ses travaux resteraient strictement exploratoires et que tous les embryons seraient détruits après quelques jours ou quelques semaines.
Perspectives d'Avenir
Malgré ces défis, la recherche sur les chimères homme-cochon se poursuit, avec l'espoir de développer de nouvelles sources d'organes pour les transplantations. Les laboratoires pharmaceutiques et universitaires s'ingénient à obtenir une lignée de cellules porcines débarrassée de ses rétrovirus. La xénogreffe du pancréas ou des cellules β d'origine porcine est encore très loin d'une application clinique en raison des réserves extrêmes concernant le risque de transmission de virus par saut d'espèce. Mais la recherche est loin de baisser les bras.
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