Introduction
La création d'embryons hybrides humain-animal, ou chimères, représente une avancée scientifique majeure, mais soulève également des questions éthiques complexes. Le Japon, en autorisant de telles recherches, se positionne à l'avant-garde de ce domaine, avec l'espoir de trouver de nouvelles sources d'organes pour la transplantation. Cet article explore les enjeux scientifiques, les préoccupations éthiques et les perspectives d'avenir de cette recherche controversée.
Contexte Scientifique : Création de Chimères Humain-Animal
Une chimère, en génétique, est un organisme possédant deux ou plusieurs génotypes distincts. Bien que rare chez l'être humain, ce phénomène est étudié en biologie développementale, notamment pour comprendre la formation de la crête neurale, grâce aux travaux pionniers de Nicole Le Douarin sur les chimères caille-poulet dès 1969.
L'objectif principal de la création de chimères humain-animal est de "cultiver" des organes humains à l'intérieur d'animaux, afin de pallier la pénurie de greffons. Cette recherche s'appuie sur des expériences antérieures, comme le développement de cellules humaines dans des embryons de porc.
L'Approche Japonaise : Hiromitsu Nakauchi et son Projet Audacieux
Le chercheur japonais Hiromitsu Nakauchi, de l'université de Tokyo et de Stanford, a obtenu l'autorisation de cultiver des cellules souches humaines sur des embryons de rats et de souris, puis potentiellement de porcs. Son ambition est de développer des organes humains dans ces animaux hybrides, afin de les transplanter chez des patients.
Nakauchi a déjà réussi à créer un rat dont le pancréas avait été développé à partir de cellules souches de souris. Cet organe a ensuite été greffé avec succès chez une souris diabétique, permettant sa guérison. Il souhaite transposer cette expérience à l'échelle humaine.
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Pour ce faire, Nakauchi introduit une mutation dans les embryons animaux pour empêcher la formation d'un organe précis, comme le pancréas. Il injecte ensuite des cellules souches humaines qui ont le potentiel de former cet organe, espérant qu'elles combleront le vide créé par la mutation.
Défis Techniques et Perspectives de Réussite
Si les expérimentations avec des rats et des souris ont été couronnées de succès, les essais d'injection de cellules souches pluripotentes humaines dans des embryons de porc n'ont jusqu'à présent pas été concluants. En 2017, des chercheurs californiens ont créé un embryon chimère porc-humain, mais le taux de colonisation par les cellules souches humaines était très faible, inférieur à 1 cellule humaine pour 1 000.
Pierre Savatier, directeur de recherche à l'Inserm et spécialiste des cellules souches, explique que les cellules souches pluripotentes humaines ont intrinsèquement une faible capacité à coloniser l'embryon, en particulier chez des espèces éloignées comme l'homme et le porc. Il souligne que l'environnement de l'embryon porcin n'est pas approprié pour le développement des cellules souches humaines.
Nakauchi reconnaît les défis technologiques, mais reste optimiste. Il estime que le potentiel médical est extraordinaire et que cette autorisation est très importante. Cependant, il admet que la réalisation de ce projet pourrait prendre un an, voire dix.
Préoccupations Ethiques : Les Lignes Rouges à Ne Pas Franchir
La création d'embryons hybrides humain-animal suscite de vives préoccupations éthiques, notamment la crainte de créer des êtres hybrides au cerveau mi-animal, mi-humain. La loi de bioéthique interdit ce genre d'expérimentations en France.
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La principale crainte est que les cellules humaines implantées dans les embryons animaux se propagent de manière arbitraire dans l'organisme, jusqu'à leur cerveau, affectant son fonctionnement. John De Vos, responsable du département ingénierie cellulaire et tissulaire au CHU de Montpellier, alerte sur le risque d'humanisation du cerveau animal.
Pour éviter ce risque, Pierre Savatier propose de modifier génétiquement les cellules souches pluripotentes humaines pour qu'elles aient la capacité de former un pancréas, mais qu'on les empêche de se différencier et de participer à la formation du cerveau.
D'autres lignes rouges à ne pas franchir concernent les cellules sexuelles et la morphologie humaine. Il est impératif d'éviter la colonisation de la lignée germinale du porc par des cellules humaines, afin d'empêcher la production de gamètes humains par l'animal. De plus, l'animal résultant de ces expérimentations doit conserver une apparence animale, sans modification de sa morphologie qui pourrait le faire ressembler à un humain.
Bien-Être Animal et Considérations Ethiques
L'utilisation d'animaux pour cultiver des cellules soulève également des questions éthiques concernant le bien-être animal. Eric Karsenti, directeur de recherche au CNRS, souligne l'importance de mener ces recherches à but non lucratif, afin d'éviter la commercialisation des cellules souches.
Pierre Savatier assure que ces expériences sont menées dans des conditions respectant autant que possible le bien-être animal. Il affirme que les animaux participant à ces expériences souffriront beaucoup moins que les animaux élevés pour la consommation en Europe.
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En fin de compte, la question est sociétale : que favorise-t-on entre l'éthique animale et la bioéthique humaine, face à la pénurie d'organes ? C'est une discussion qui doit être menée à l'échelle de la société.
Positions Internationales et Cadre Juridique
En mai 2007, le gouvernement britannique a autorisé la création de chimères d'humain et d'animal, in vitro, dans le cadre de recherches scientifiques. En septembre 2007, la Grande-Bretagne est devenue le premier pays au monde à autoriser la création d'embryons hybrides pour la recherche.
En France, la loi de bioéthique de 2011 interdisait la création d'embryons transgéniques ou chimériques sans plus de précision. La nouvelle loi, adoptée en 2021, encadre plus précisément les recherches sur l'embryon humain, les cellules souches embryonnaires et les cellules souches pluripotentes induites. Elle autorise la recherche sur les chimères homme-animal, tout en fixant des limites claires, notamment l'interdiction de laisser se développer et naître un animal qui aurait des caractères humains, de faire du chimérisme dans le cerveau et de produire des gamètes humains dans les organes génitaux d'un animal.
Alternatives et Perspectives d'Avenir
Outre la création de chimères, d'autres approches sont explorées pour pallier la pénurie d'organes, comme l'impression d'organes 3D en laboratoire et la création d'organes artificiels et mécaniques.
La reprogrammation de cellules adultes en cellules souches embryonnaires (cellules iPS) représente également une piste prometteuse. Cependant, cette technique est encore en développement et son potentiel reste à explorer.
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