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Je suis toujours là : L'histoire poignante d'Eunice Paiva et de sa famille face à la dictature brésilienne

"Je suis toujours là" (Ainda estou aqui), réalisé par Walter Salles, est un drame historique poignant qui nous plonge dans les heures sombres de la dictature militaire brésilienne (1964-1985) à travers le prisme d'une famille, les Paiva. Le film, sorti en salle le 15 janvier 2025, a été salué par la critique et le public, remportant de nombreuses récompenses, dont le prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise en 2024 et le prix de la meilleure actrice pour Fernanda Torres aux Golden Globes 2025. Il a également été nommé dans la catégorie "meilleur film étranger" aux Golden Globes 2025 et a remporté l'Oscar 2025 du meilleur film international, consolidant ainsi son statut de phénomène artistique et sociétal.

Une famille brésilienne idyllique brisée par la dictature

Le film s'ouvre sur une scène idyllique : la famille Paiva, unie, aisée et heureuse, profite des joies de l'été sur les plages de Rio de Janeiro, en 1970. Rubens Paiva, ancien député, sa femme Eunice et leurs cinq enfants, Veroca, Eliana, Nalu, Marcelo et Babiu, vivent dans une grande maison près de la plage de Copacabana, un havre de vie, de paroles partagées, de jeux et de rencontres. Leur quotidien, rythmé de baignades, de rires et de danses, est immortalisé par des films Super 8, capturant l'insouciance et la joie de vivre de cette jeunesse dorée.

Cependant, cette harmonie est brutalement interrompue lorsque le régime militaire enlève Rubens Paiva, soi-disant pour un interrogatoire de routine. Du jour au lendemain, la famille est démolie par l'arrestation sans retour du père. Eunice et ses enfants se lancent alors dans une quête de vérité, cherchant à comprendre ce qui est arrivé à Rubens.

La métamorphose d'Eunice Paiva : d'épouse aimante à avocate et militante

Face à cette tragédie, Eunice Paiva se transforme en une figure de résistance. Elle est emmenée par les militaires et subit des tortures morales, mais reste forte et déterminée. Après sa libération, elle prend une longue douche, comme pour effacer de son corps les violences subies. Eunice reprend ses études de droit à l'Université Mackenzie de São Paulo en 1973 et obtient son diplôme d'avocate à 47 ans. Elle abandonne sa maison et déménage avec sa famille à São Paulo. Elle devient avocate et militante du mouvement anti-dictature militaire au Brésil, luttant avec détermination contre le régime oppressif et cherchant inlassablement la vérité sur la disparition de son mari.

Son engagement portera finalement ses fruits et aboutira à la promulgation de la loi 9.140/95, qui reconnaît comme mortes les personnes disparues en raison de leur participation à des activités politiques pendant la dictature militaire brésilienne. Elle s’investit aussi dans la défense des droits des peuples autochtones, un combat souvent ignoré à l'époque. En 1987, Eunice Paiva co-fonde l'Institut d'Anthropologie et de l'Environnement (IAMA), militant pour l’autonomie des peuples autochtones.

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Eunice Paiva décède en décembre 2018, laissant derrière elle un héritage puissant. Elle est saluée pour son rôle dans la défense des droits humains, mais aussi pour son engagement envers les populations les plus vulnérables du Brésil. En janvier 2025, le président brésilien Lula da Silva a créé le Prix Eunice Paiva pour la Défense de la Démocratie, témoignant de l'impact durable de son combat.

Un film réaliste et personnel

La réussite de "Je suis toujours là" réside notamment dans son réalisme et son authenticité. Le réalisateur, Walter Salles, a connu la famille Paiva à la fin des années 60, alors qu'ils étaient venus vivre à Rio. Il fréquentait régulièrement la maison des Paiva à l'adolescence et était particulièrement proche de Nalu, qui avait le même âge que lui. Il y a découvert des courants musicaux et assisté à des débats passionnés sur la situation politique du Brésil.

Walter Salles s'est appuyé sur la biographie d'Eunice Paiva écrite par son fils Marcelo, "Ainda estou aqui", qui a lui-même contribué au scénario. Il a choisi de raconter l'histoire du point de vue d'Eunice Paiva, à l'instar du livre que lui a consacré son fils Marcelo. Le film est d’abord issu du rapport personnel de Walter Salles à cette histoire : la disparition de Rubens a été un choc, le premier père d’amis porté disparu.

L'équipe n'a pas pu tourner dans la vraie maison des Paiva car elle n'existe plus. La maison choisie avait une architecture des années 40 proche de celle que la famille Paiva louait à Rio, dans le quartier de Leblon. L'une des filles Paiva, Nalu, a envoyé à la production des photos et des informations précises sur la disposition des chambres, l’emplacement et la couleur des meubles issus du modernisme brésilien.

Des choix esthétiques au service de l'histoire

Walter Salles a choisi de tourner en 35mm et en Super 8. Le Super 8 amène la texture et les imperfections des films familiaux dont on se souvient immédiatement. Un support léger qui est donc mémoire, avant tout. Ces images sont introduites dans le 35 millimètres comme des sortes de documents.

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La mise en scène est somptueuse, avec un travail sur la lumière qui est magnifique. La maison, qui est le réceptacle de toute l’histoire, est, au départ, traversée par des lumières extrêmement vives, colorées, puis tout s'assombrit au moment où la milice pénètre dans cette maison.

Un casting exceptionnel

Fernanda Torres incarne Eunice Paiva avec une grande justesse et émotion. Elle a remporté le prix de la meilleure actrice aux Golden Globes 2025 pour sa performance. Walter Salles considère Fernanda Torres comme l'"une des grandes actrices de sa génération". Il aime l’intelligence de son jeu, qui vient de la compréhension profonde que Fernanda a de ses personnages. La mère de Fernanda Torres, Fernanda Montenegro, joue Eunice âgée.

Selton Mello incarne Rubens Paiva. Les enfants de la famille sont incarnés avec sensibilité par leurs jeunes interprètes certains dans leur premier rôle comme Guilherme Silveira (Marcelo) et Cora Mora (Babiu). Veroca est jouée par Valentina Herszage.

Un film mémoriel essentiel

"Je suis toujours là" est un film mémoriel essentiel qui attire l’attention sur la dictature militaire qui oppressa le Brésil entre 1964 et 1985 et qui est restée longtemps ignorée. Le film amorce son projet en 2017 mais sera bloqué par le gouvernement Bolsonaro entre 2019 et 2023. Walter Salles considère que cette attente de quatre ans a permis au réalisateur de pleinement réfléchir au film : "c’est peut-être providentiel dans le sens où ce film demande une maturité que je n’avais sans doute pas.

Le choix de la famille Paiva symbolise pour le cinéaste la fin des idéaux d’une société brésilienne aspirant à la liberté à la tolérance brisée par la dictature : le rapt et la disparition de Rubens Paiva concrétise un drame qui a touché de nombreuses familles dans les années 70.

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Dénigré par la droite brésilienne à sa sortie, le film doit beaucoup à la création en 2011 de la Commission nationale de la vérité par l'ancienne présidente brésilienne Dilma Rousseff qui en ouvrant l’accès aux archives a permis à Marcelo Rubens Paiva d’écrire ses mémoires et au film d’exister. La loi d’amnistie votée en 1979, qui garantit l’absence de poursuites contre les criminels de la junte, n’a en revanche jamais été abrogée.

tags: #Rubens #Paiva #enfants #biographie

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