Les rondes, comptines et berceuses constituent un pan essentiel du patrimoine culturel immatériel, un héritage transmis de génération en génération. Ces chants, souvent simples en apparence, jouent un rôle fondamental dans le développement de l'enfant, tant sur le plan linguistique que moteur et affectif. Cet article explore l'univers fascinant de ces chants populaires, de leurs origines souvent méconnues à leur importance pédagogique et à leur évolution à travers le temps.
L'attrait intemporel des comptines
Les comptines pour bébé, ces petites chansons entêtantes apprises dès l’école maternelle, demeurent gravées dans la mémoire collective. Elles semblent exister depuis toujours, certaines très anciennes conservant leur popularité tandis que de nouvelles sont constamment inventées. Les comptines jouent un rôle important dans le développement du langage et de la motricité de l’enfant, ce qui les rend particulièrement appréciées des enseignants dès la petite section de maternelle.
Il existe une multitude de comptines, chacune ayant ses propres caractéristiques et son propre intérêt. Certaines sont axées sur le développement de la motricité, d'autres sur l'apprentissage des chiffres, des lettres ou des jours de la semaine. D'autres encore sont simplement destinées à amuser et à divertir les enfants.
Exemples de comptines populaires
- Une souris verte : Cette comptine est certainement l’une des plus connues. Très jeunes, les enfants apprennent cette chanson qui leur permet de travailler leur motricité et leur coordination, ce qui explique son succès auprès des instituteurs et institutrices.
- Sur le pont d’Avignon : Cette comptine très ancienne remonterait au 15e siècle.
- Meunier tu dors : L'origine de cette comptine serait une chanson de Léon Raiter, un compositeur et éditeur de musique français d’origine roumaine mort en 1978, et de Fernand Pothier, bien que les informations à ce sujet restent limitées.
- Dansons la capucine : Cette comptine invite les enfants à se réunir en ronde pour danser et chanter tous ensemble.
- Alouette, gentille alouette : Les origines de cette comptine sont incertaines et débattues, certains la situant en France, d’autres aux États-Unis ou au Québec. Elle reste néanmoins très populaire dans le monde francophone. Sa structure est à récapitulation, chaque couplet commençant de la même manière et ajoutant une phrase supplémentaire à chaque fois, dans ce cas, des parties du corps de l’alouette.
- Promenons-nous dans les bois : Cette comptine est si populaire qu’elle est devenue un jeu chez les enfants. À l’extérieur, les enfants chantent le refrain de la chanson pendant qu’un adulte dit les paroles du loup. Une fois la fin de la chanson terminée, l’adulte peut poursuivre les enfants pour les « manger ».
- Il était un petit homme : Cette comptine, également connue sous le nom de "Il était un petit homme", remonte aux années 1950 et serait écrite par Gabrielle Grandière, sans que cela ne soit confirmé.
- Lundi matin : Cette comptine traditionnelle daterait du 19e siècle et ferait référence à Napoléon III, sa femme et son fils. Elle est toujours aussi populaire car elle est très pratique pour apprendre les jours de la semaine aux enfants.
- Jean Petit qui danse : Voici une autre comptine parfaite pour apprendre la coordination et développer la motricité d’un enfant, et ce dès son plus jeune âge.
- Ah ! Les crocodiles : Cette comptine ne vous dit peut-être rien, mais son refrain est pourtant très connu !
- J'ai descendu dans mon jardin : Cette comptine très entraînante et connue remonterait au 18e siècle, mais son origine est vague. Ce qui est encore plus vague cependant est son sens, puisque certains disent qu’il s’agit d’un jeu très populaire chez les enfants à cette époque, l’équivalent du « jeu du loup » de nos jours.
- Au clair de la lune : Cette comptine dont l’origine et l’âge restent incertains aujourd’hui n’a pas pris une ride ! Elle reprend de grands personnages de la commedia dell’arte, notamment Pierrot, et Arlequin qui est présent dans les couplets les moins connus.
- Ainsi font font font : Encore une fois, cette comptine est très appréciée des enseignant.es, permettant aux enfants de danser ensemble, tout en chantant le refrain très facile et répétitif. Elle daterait du milieu du 18e siècle, bien qu’il soit toujours difficile de définir les origines de nos comptines favorites.
- Fais dodo, Colas mon petit frère : Cette comptine est l’une des plus célèbres en France et au Québec, elle est également connue comme berceuse, car les comptines pour bébé peuvent servir à les faire dormir ! Son origine n’est pas certaine, mais remonterait au 15e siècle, en s’inspirant d’un poème de cette même époque. La comptine est d’ailleurs écrite comme un poème, avec des verres, des rimes et une structure en hexasyllabes.
- Savez-vous planter les choux ? Cette comptine très courte et facile à mémoriser est la chanson idéale pour instruire le partage aux enfants.
- Il était une bergère : Les origines et le sens de cette comptine traditionnelles sont relativement obscurs, mais les paroles semblent parler des différences de richesses, matérielles et émotionnelles.
L'importance des comptines dans le développement de l'enfant
Les comptines ne sont pas de simples divertissements. Elles contribuent activement au développement global de l'enfant.
Développement du langage : Les comptines aident les enfants à développer leur vocabulaire, leur prononciation et leur compréhension de la langue. La répétition des mots et des phrases facilite la mémorisation et l'acquisition de nouvelles compétences linguistiques.
Lire aussi: Traditions Japonaises pour Enfants
Développement de la motricité : De nombreuses comptines sont associées à des gestes et des mouvements. Ces activités aident les enfants à développer leur coordination, leur équilibre et leur motricité fine.
Développement affectif : Les comptines créent un lien affectif entre l'enfant et l'adulte qui les chante. Elles procurent un sentiment de sécurité et de bien-être, favorisant ainsi le développement émotionnel de l'enfant.
Développement cognitif : Certaines comptines stimulent la mémoire, l'attention et la capacité de résolution de problèmes. Elles peuvent également introduire des concepts tels que les chiffres, les couleurs, les formes et les animaux.
Les berceuses : un cocon de douceur pour l'endormissement
Les berceuses sont des chants doux et mélodieux destinés à apaiser et à endormir les bébés. Elles sont souvent caractérisées par des rythmes lents et répétitifs, des mélodies simples et des paroles rassurantes.
Les berceuses ont un effet calmant sur les bébés. Elles aident à réduire leur stress, à réguler leur rythme cardiaque et à favoriser l'endormissement. Elles créent également un environnement sonore familier et sécurisant.
Lire aussi: Berceuses traditionnelles malgaches
Exemples de berceuses populaires
- Fais dodo, Colas mon petit frère : Cette comptine, comme mentionné précédemment, est également une berceuse très populaire en France et au Québec.
- Dodo, l'enfant do : Cette berceuse traditionnelle est l'une des plus connues et des plus chantées.
Les rondes enfantines : un jeu collectif et musical
Les rondes sont des jeux chantés dans lesquels les enfants se tiennent par la main et forment un cercle. Elles sont souvent accompagnées de mouvements et de gestes simples.
Les rondes favorisent le développement social de l'enfant. Elles encouragent la coopération, le partage et le respect des règles. Elles permettent également aux enfants de développer leur sens du rythme, leur coordination et leur expression corporelle.
Exemples de rondes populaires
- Dansons la capucine : Cette ronde invite les enfants à se réunir en cercle pour danser et chanter tous ensemble.
Les comptines et l'éducation
Les comptines sont un outil pédagogique précieux pour les enseignants et les éducateurs. Elles peuvent être utilisées pour enseigner une variété de concepts et de compétences, tout en rendant l'apprentissage amusant et ludique.
Les comptines peuvent être intégrées dans de nombreuses activités éducatives, telles que :
Les jeux de langage : Les comptines peuvent être utilisées pour développer le vocabulaire, la prononciation et la compréhension de la langue.
Lire aussi: Musique de l'enfance en Égypte
Les activités motrices : Les comptines peuvent être utilisées pour développer la coordination, l'équilibre et la motricité fine.
Les activités artistiques : Les comptines peuvent être utilisées comme source d'inspiration pour des dessins, des peintures, des sculptures et d'autres créations artistiques.
Les jeux de rôle : Les comptines peuvent être utilisées pour encourager l'imagination, la créativité et l'expression de soi.
L'évolution des comptines à travers le temps
Les comptines ne sont pas figées dans le temps. Elles évoluent, se transforment et s'adaptent aux nouvelles générations. De nouvelles comptines sont créées, tandis que d'anciennes comptines sont revisitées et modernisées.
L'évolution des comptines reflète les changements sociaux, culturels et technologiques. Les comptines d'aujourd'hui abordent des thèmes plus diversifiés et utilisent un langage plus contemporain. Elles sont également diffusées par de nouveaux canaux, tels qu'Internet et les applications mobiles.
Les doubles sens et interprétations des comptines
Les doubles-entendre ou sens cachés ne sont pas anodins dans les comptines, le plus connu étant certainement celui d’Au clair de la lune. Certaines comptines recèlent des significations cachées ou des références historiques. Au-delà de leur aspect ludique, elles peuvent véhiculer des messages subtils ou des critiques sociales.
La transmission orale et l'écrit : deux modes de conservation
La pérennité des comptines repose sur une transmission de bouche à oreille. Depuis plusieurs siècles cependant, l’écrit participe à la circulation de ce répertoire. Les versions écrites, en fixant les formes orales, jouent un rôle de conservation et de transmission. Ces formes nées de la voix et du mouvement sont une importante source d’inspiration pour les éditeurs et les auteurs de livres destinés aux enfants.
En Grande-Bretagne, dès le début du 18e siècle, à côté d’abécédaires et de textes édifiants, des livres s’inspirent du répertoire de l’oralité. Très tôt, des gravures les agrémentent. Tommy thumb pretty book song, recueil illustré de nursery rhymes, est publié à Londres en 1744. Une vingtaine d’années plus tard, l’imprimeur John Newbery édite Mother Goose’s Melody. C’est le début de la longue aventure de Mother Goose (cette célèbre Mère l’Oye qui traversera l’Atlantique pour s’imposer en Amérique).
Les images qui accompagnent comptines et chansons les agrémentent, les décorent et amusent. Un siècle plus tard, un jeune caricaturiste qui publie des dessins dans des journaux satiriques, joue avec ce répertoire : en 1858, Charles H. Bennett imagine un univers graphique vigoureux et plein d’humour pour son recueil Old nurse’s rhymes, jingles and ditties. La mise en page est inventive : chaque page évoque un tissu, tiré aux quatre coins par des garnements, au centre duquel textes et illustrations s’équilibrent. L’univers loufoque de Bennett est au service de la cocasserie et de l’humour des nursery rhymes.
C’est à cette époque qu’Edmund Evans, graveur et imprimeur, imagine des Toy books, livres bon marché à grand tirage dont la création est favorisée par l’explosion de l’industrie du livre et par les conquêtes techniques. Comme ses prédécesseurs, Evans fait la part belle aux chansons et nursery rhymes. Il s’associe à des artistes pour mettre sur le marché des livres légers, agréables à manipuler, accessibles au plus grand nombre. Il s’attache à la qualité de reproduction des images et au travail de la couleur, qu’il peut déjà imprimer en recto verso. Ses plus grandes réussites reposent sur le talent de Walter Crane, de Randolph Caldecott et sur celui de Kate Greenaway. Chacun de ces artistes sait utiliser des formulettes ou des chansons connues comme un matériau qui permet de travailler la forme du livre en toute liberté.
Les premières collaborations d’Edmund Evans avec Walter Crane datent de 1865. D’emblée, le jeune décorateur met en scène des personnages de nursery rhymes. Comme Charles H. Bennett à la même époque, il sait raconter en images, en déclinant page à page une forme orale. Il propose une interprétation théâtrale de Five little pigs, en accordant une page à chacun des petits cochons du jeu de doigts. La théorie qu’il développe sur l’espace de la page et sur le livre-objet est appliquée avec une grande cohérence dans ses créations pour les enfants. Son souci du détail, la perfection de ses images stylisées - dans lesquelles la couleur joue aussi un rôle décoratif - témoignent de son engagement dans le mouvement artistique Arts and Crafts. À partir de 1876, il réalise des picture books plus ambitieux, des recueils de chansons qui intègrent les partitions dans les éléments décoratifs.
Le dessinateur et caricaturiste Randolph Caldecott prend alors le relais, réalisant chaque année deux livres gravés et imprimés en couleurs par Evans. À partir de nursery rhymes, chansons ou poèmes, dans un style à la fois sobre, drôle et mordant, il donne un pouvoir nouveau à l’image en lui permettant d’avoir un discours propre, qui prolonge ou réinterprète le texte avec humour, légèreté et souci du détail. À ce talent, il ajoute celui du découpage éloquent de l’action dans le temps, page après page, en utilisant alternativement des dessins sépia et des pages (ou doubles pages) imprimées en couleurs. Ces qualités lui confèrent souvent le statut d’inventeur du livre d’images moderne. Mêlant humour et gravité, s’il s’adresse aux enfants, il n’oublie pas les adultes qui liront les livres avec eux. Sa disparition brutale, à quarante ans, limitera à seize titres sa collaboration avec Evans.
Parallèlement à son travail avec Caldecott, Evans a découvert les dessins aquarellés de Miss Greenaway dont il pense, à juste titre, qu’ils seront servis par son nouveau procédé d’impression. C’est une décoratrice dont chacune des compositions est très soignée. Personnages, décors, vêtements, Kate Greenaway crée un style. Le public apprécie d’emblée sa vision de l’enfance, la délicatesse de son trait et son travail de la couleur. Son univers teinté de mélancolie trouve place, aujourd’hui encore, dans les chambres d’enfants.
L'illustration des comptines : un art à part entière
Les illustrations jouent un rôle important dans l'attrait et la transmission des comptines. Elles permettent de visualiser les personnages, les lieux et les situations décrits dans les chansons. Elles stimulent également l'imagination et la créativité des enfants.
L'évolution de l'illustration des comptines en France
Que se passe-t-il alors en France ? De ce côté-ci de la Manche, ce sont les chansons qui ont la préférence des auteurs de livres illustrés. La fantaisie des comptines n’est guère prisée dans les milieux lettrés. À partir des années 1870, P.-J. Stahl (alias l’éditeur Hetzel) confie à Froelich, l’heureux papa de Mademoiselle Lili, l’illustration de la collection de Rondes et chansons de l’enfance. Sont publiés treize titres, composés de huit planches imprimées au recto et en couleurs grâce à un procédé de chromotypographie. Ils mettent successivement en scène les personnages de Au clair de la lune, de La Tour, prends garde ou du Roi Dagobert. Tous ces héros célèbres sont représentés par des enfants malicieux (dont Mademoiselle Lili).
En 1883 et 1884, Maurice Boutet de Monvel illustre à son tour des chansons et des rondes. Les progrès techniques permettent le recto verso. Il met en valeur les partitions dans un format à l’italienne qui trouve aisément sa place sur le piano. Servies par un artiste reconnu, les chansons sont une initiation au solfège et trouvent ainsi une double légitimité. Les compositions de Boutet de Monvel sont très nettement influencées par le travail de Walter Crane, mais son style est infiniment plus léger, plus proche de celui de Kate Greenaway, à qui il a souvent été comparé. Il sera très populaire aux États-Unis.
Chez l’éditeur Mame, dans un format à l’italienne qui a fait ses preuves, ce sont encore des chansons qui sont illustrées par Marie-Madeleine Franc-Nohain dans les années 1930, puis, vingt ans plus tard, par Élisabeth Ivanovsky. Pionnière venue de l’Est, celle-ci avait publié, dès 1942, des comptines en un format minuscule, dans la collection « Pomme d’api ».
Les recueils de comptines : une source précieuse pour les chercheurs
Dans les pays francophones, les recueils de formes brèves de l’enfance s’adressent d’abord aux adultes. En Belgique, en Suisse, en France ou au Québec, la seconde moitié du 19e siècle est ainsi propice à la publication de florilèges du répertoire alors peu valorisé de formulettes, devinettes et chansons. Ces études sont l’œuvre de folkloristes par ailleurs avares d’indications sur les gestuelles ou les notations rythmiques et musicales. Elles nous éclairent pourtant par la richesse de leur corpus et les classifications qu’elles proposent.
Au fil des chapitres de Rimes et jeux de l’enfance, Eugène Rolland s’intéresse aux berceuses, aux jeux et formulettes de jeux pour amuser les tout petits enfants, aux rondes, aux chansonnettes, aux devinettes, aux formulettes d’élimination… Dès 1883, le domaine des formes brèves de l’enfance apparaît ici dans sa diversité et sa complexité.
Les enfants ne sont pas davantage les destinataires du livre de comptines signé par Pierre Roy. Le peintre surréaliste répertorie cent comptines qu’il illustre de bois gravés et colorés au pochoir. Son livre est prêt avant la guerre, mais il ne sera publié qu’en 1926. La préface est écrite en 1922 : c’est la date officielle de l’entrée du mot « comptine » dans notre dictionnaire.
tags: #rondes #comptines #et #berceuses #populaires