L'histoire de Roland Legrand est intimement liée à un fait divers qui a défrayé la chronique dans le Paris des années 1930. Son assassinat, survenu dans des circonstances troubles, a mis en lumière les dessous peu reluisants du milieu interlope de Montmartre et a conduit à l'arrestation et à la condamnation d'Henri Charrière, plus connu sous le surnom de "Papillon".
Un télégramme annonciateur
Le 26 mars 1930, la police reçoit un télégramme administratif annonçant l'assassinat de Roland Legrand. L'enquête révèle rapidement que la victime, tout comme son agresseur présumé, est un "petit souteneur" dont la profession officielle n'est qu'une couverture. Le motif de la dispute, selon les premières informations, serait "une affaire d'honneur", une expression souvent utilisée pour masquer des règlements de comptes entre individus liés au milieu. Un inspecteur est dépêché au commissariat pour interroger des témoins et les parents de la victime, qui résident à Melun, sont informés du drame.
Une course désespérée vers l'hôpital
Dans un Paris dépourvu de SAMU, Roland Legrand est transporté à l'hôpital Lariboisière à bord d'un taxi, accompagné de deux jeunes femmes. Malgré une reprise de conscience, son état est jugé désespéré. À une époque où la chirurgie et les antibiotiques sont encore balbutiants, une blessure à l'abdomen est synonyme de condamnation. L'extraction des projectiles s'avère impossible malgré une laparotomie de 40 cm, et Legrand est condamné à mourir d'hémorragie interne ou de septicémie.
Les témoignages clés
L'enquête s'oriente rapidement vers la recherche de témoins. Le chauffeur de taxi russe raconte avoir été arrêté par deux hommes, l'un aidant l'autre à monter dans le véhicule et lui demandant de se rendre devant le "Clichy Tabac". Après avoir déposé le blessé, il rejoint à pied le bar et y fait monter deux femmes dans le taxi, avant de se diriger vers l'hôpital Lariboisière. C'est pendant le trajet qu'il découvre que son passager est blessé et qu'il décide de prévenir la police après la course.
Vernes Eugénie Blanche Élise, dite Ninie, une jeune femme travaillant comme fille soumise et résidant dans un hôtel, se trouvait au café tabac en compagnie d'une amie, Maria Rafin, également fille soumise. Un inconnu l'appelle et lui apprend que son "ami" Legrand se trouve dans un taxi à la porte, blessé par balle. Legrand confirme à Ninie qu'il est mourant. Selon ses déclarations, Ninie connaissait Legrand depuis environ dix-huit mois. Elle précise que, cette nuit-là, Legrand a joué longtemps aux cartes avec des inconnus avant de sortir seul du café. Maria Rafin confirme les dires de son amie.
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L'ombre de "Papillon"
Le jour même, la police apprend que quatre hommes se sont rendus à Lariboisière pour prendre des nouvelles du blessé. Ils sont rapidement interpellés et interrogés. Le commissaire Gérardin et l'inspecteur Grimaldi tentent d'interroger la victime, mais son état critique ne permet que des questions essentielles. Legrand affirme avoir été blessé par un inconnu pour des motifs inconnus, sans se souvenir de la présence de témoins. Visiblement, il ne veut pas dire la vérité par crainte de représailles.
Après plusieurs questions, Legrand finit par reconnaître que l'individu lui a tiré dessus car des amis lui ont rapporté, de manière erronée, des conversations relatives à cet individu, au cours desquelles Legrand aurait affirmé que cet individu n'était pas fréquentable. Il refuse de donner le nom du tireur, car il le considère comme un homme violent et dangereux qui pourrait lui faire du mal à sa sortie de l'hôpital. Les policiers insistent, lui faisant comprendre que son état ne lui permettra probablement pas de quitter l'hôpital vivant. Finalement, Legrand lâche le nom de "Papillon Roger" (bien qu'il soit connu sous le nom d'Henri).
L'enquête s'intensifie
En parallèle, la police interroge les quatre individus qui s'étaient rendus à Lariboisière. Georges Goldstein, un voyageur de commerce de 23 ans, décrit comme une sorte de "cave" fasciné par le Milieu, déclare avoir vu un attroupement et entendu dire que Roland Legrand avait été blessé par balles. Il affirme le connaître assez bien, mais ne peut fournir de renseignements sur sa vie privée et ne l'a pas rencontré depuis plus d'un mois. Ses accompagnateurs, Roger Dorin et Roger Jourmar, confirment ses dires et mentionnent connaître de vue un certain "Papillon", réputé comme un individu dangereux.
La mère de Legrand précise ne connaître aucune des relations de son fils, à l'exception de sa fiancée. Après le départ des policiers, son fils lui a indiqué qu'un nommé Goldstein connaissait bien Papillon et, sur les demandes insistantes de sa mère, il a confirmé à chaque fois, par signe, que sa déclaration initiale était exacte.
Dès le 28 mars, l'enquête criminelle est confiée au juge d'instruction Robbé, assisté des inspecteurs Grimaldi et Nauzeilles, chargés de retrouver "Papillon". Les investigations établissent rapidement que Papillon n'est autre qu'Henri Charrière, désigné par "la rumeur publique" comme l'auteur de l'attentat meurtrier.
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Henri Charrière, dit "Papillon"
L'enquête révèle qu'Henri Charrière, soi-disant garçon de café, ne travaille pas et est fiché pour vol et recel. Il a quitté le 26 mars son meublé de la rue Tholozé, où il logeait avec Georgette Fourel, dite "Nénette", sans laisser d'adresse. Nénette prétend ne pas avoir vu son ami depuis huit jours et affirme ignorer son nouveau domicile. De plus, Charrière n'a pas été vu dans les cafés qu'il fréquentait habituellement.
La police apprend également que Charrière est réputé comme un individu dangereux, qu'il ne travaille pas et qu'il tirerait ses revenus de la prostitution de sa maîtresse. Il est connu comme joueur et fréquente les tripots de Montmartre. Les renseignements recueillis sont très défavorables.
L'interrogatoire de Nénette
L'interrogatoire de Nénette révèle qu'elle subvenait à ses propres besoins grâce à ses parents et à un ami anglais, M. Maltan Robert, qui lui envoyait 500 F par semaine. Elle déclare connaître Legrand depuis environ un an, mais ne l'avoir pas revu depuis. Elle ignore si Charrière connaissait Legrand. Elle affirme avoir vu Charrière lundi ou mardi pour la dernière fois, en compagnie d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Elle ajoute qu'ils s'étaient disputés et qu'il paraissait très fâché contre elle. Elle ignore où se trouve actuellement son ami. Nénette, contre qui aucune charge n'est retenue, est relâchée, mais elle est placée sous surveillance étroite.
L'arrestation de Charrière
Le 31 mars, le juge d'instruction Robbé délivre un mandat d'amener contre Charrière, et le directeur de la PJ avise le service des passeports et les agents des frontières afin d'empêcher sa fuite. L'étau se resserre… et la "cavale" de Papillon sera de courte durée.
C'est le 7 avril 1930 que Charrière est interpellé à 21 heures au chalet restaurant "à la Halte du Cyrnos", rue de la Porte Jaune à Saint-Cloud, par une équipe conduite par l'inspecteur Mayzaud. Ce sont des "renseignements confidentiels" et des "filatures" qui ont permis de découvrir le refuge de Charrière.
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La Halte du Cyrnos
La Halte du Cyrnos était un établissement glauque situé sur le territoire de l'ancienne Zone, un quartier malfamé. L'établissement, tenu par Jean Orsini alias "Jean le Corse", ancien inspecteur des renseignements généraux contraint de démissionner à la suite d'agissements louches, était le refuge de la pègre et des prostituées.
Lorsque les policiers débarquent, Papillon est attablé avec le patron lui-même. L'inspecteur Mayzaud souligne dans son rapport qu'Orsini ne pouvait ignorer que Charrière était recherché pour meurtre.
Le procès et la condamnation
Devant le juge, Charrière se montre tantôt évasif, tantôt lyrique lorsqu'il évoque "son amitié avec Roland Legrand", clamant son innocence. Il affirme être victime d'une homonymie. Pressé de questions, il commet une erreur fatale en donnant le nom de l'inspecteur de police Mazillier avec lequel il "entretient des relations" et qui serait susceptible de le disculper. Le juge réagit immédiatement en lançant une commission rogatoire. La réponse de l'inspecteur Mazillier est catégorique et achève de "classer" Charrière aux yeux de la pègre.
D'autres rapports sont rédigés afin de renseigner la justice sur la vie et la personnalité de Charrière. L'inspecteur Mayzaud précise que Charrière se disait garçon de café (mais n'avait jamais exercé la moindre activité), qu'il avait logé du 1er janvier au 26 mars 1930 rue Tholozé avec sa maîtresse, Georgette Fourel, dite Nénette, mineure au moment des faits. Le loyer était régulièrement payé. L'inspecteur met en évidence le "nomadisme" du couple et souligne que Charrière tirait ses revenus de la prostitution de sa maîtresse. Il fréquentait assidûment les champs de courses et les tripots de Montmartre. On le décrit comme très dangereux, n'ayant aucun scrupule.
Les renseignements recueillis sur Papillon sont tous défavorables.
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