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L'Analyse de la Berceuse par Roland Barthes : Entre Musique et Littérature

Introduction

Roland Barthes, figure marquante de la critique littéraire, a exploré les liens profonds entre la musique et l'écriture. Cet article se propose d'analyser comment Barthes, dans son approche de la berceuse, utilise la musique comme un instrument de pensée, en s'intéressant particulièrement à la manière dont il déconstruit ce genre oral enfantin lorsqu'il passe à la forme écrite.

Musique et Écriture : Une Affinité Selon Barthes

« Il faut toujours penser l’Écriture en termes de musique », préconisait Roland Barthes dans son cours sur La Préparation du roman. Cette affirmation souligne l'importance de la musique comme modèle d'inspiration, non seulement pour les écrivains, mais aussi pour les sciences humaines. Barthes ne se limite pas à l'utilisation de métaphores musicales à des fins pédagogiques, mais confronte plutôt la musique comme un instrument de pensée.

La Berceuse : Un Genre Oral Déconstruit par l'Écrit

La berceuse, appartenant aux « petits genres » de la littérature orale, est intrinsèquement liée à l'action de bercer. Elle est un chant d'attente, visant à apprivoiser le sommeil. Son rythme régulier, souvent construit sur deux notes alternatives, reproduit les oscillations du berceau, favorisant l'endormissement. Cependant, la transcription de la berceuse orale en forme écrite entraîne une perte significative.

La Trappe de la Scription

Roland Barthes parle de la « trappe de la scription » pour décrire ce qui se perd lorsque la berceuse orale est transcrite dans des recueils. Ce mouvement de transcription, bien qu'ancien, s'est intensifié au XIXe siècle. Les retranscriptions, soumises à l'ordre graphique, s'alignent sur la page blanche, uniformisant les berceuses avec d'autres formes littéraires comme les rondes et les formulettes. L'assignation graphique standardise un ensemble ordonné, numéroté, parfois accompagné de partitions.

La Malléabilité de la Parole Chantée

La berceuse orale est malléable. Son début est connu, mais sa fin est incertaine, marquée par l'interruption du sommeil. L'adulte adapte sa voix, diminue l'intensité, et laisse place au silence. La berceuse est un échange ouvert, une interaction paradoxale où aucune réponse articulée n'est attendue. L'effet performatif prime, avec une part d'improvisation dans le choix des paroles. En revanche, la berceuse écrite fige cette malléabilité, substituant une mémoire artificielle à la mémoire incorporée et sélective.

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De l'Esthésique à l'Esthétique

Jean-Jacques Rousseau affirmait que l'écriture « substitue l'exactitude à l'expression » et qu'une langue écrite perd la vivacité de la langue parlée. Ce passage de l'esthésique à l'esthétique se manifeste dans la berceuse, où un monde de sensations est sacrifié au profit de l'esthétisation d'un répertoire patrimonial. L'événement de parole unique qu'est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. L'enfant reconnaît la voix, ressent la chaleur, le souffle, et le rythme du balancement. Ce contact hic et nunc est impossible à rendre dans la berceuse écrite.

La Perte du Corps

La transcription de la berceuse révèle la perte du corps. Les corps du bercé et du berceur, la gestualité, le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques jouent un rôle essentiel. La berceuse peut se passer de mots, mais jamais du corps et du geste. Marcel Jousse souligne que « l'écriture empêche le libre jeu des gestes », alors que « nos mots sont incarnés profondément dans nos gestes ».

La Berceuse : Un Micro-Rituel Domestique

Le mot « berceuse » entre dans la langue française peu avant le début des grandes collectes. Auparavant, on parlait de « chanson de nourrice ». Ce changement lexicographique marque un glissement culturel, où la dimension pragmatique s'efface au profit de la catégorisation littéraire. La berceuse est un micro-rituel domestique, où celui qui berce aide au passage de la présence à la séparation des corps. Le sommeil est une expérience de séparation originelle d'avec la mère. La berceuse rassure et assure la transition.

Du Berceau à la Tombe : Une Homologie

Il est possible d'établir une homologie entre le sommeil pacifié par la berceuse et le sommeil éternel. Cette homologie entre le berceau et la tombe est explorée par certains imaginaires culturels et artistiques.

La Berceuse de Van Gogh

Le tableau de Vincent Van Gogh, La Berceuse, illustre ce double endormissement. L'artiste se demandait s'il avait « chanté une berceuse avec de la couleur ». Le tableau semble évoquer l'enfance perdue et la mort prochaine. Une femme tient une corde accrochée à un berceau invisible, cherchant peut-être à renouer avec les gestes maternels. Est-ce une quête d'apaisement pour un adulte au bord de la raison ?

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La Danse Sarde de l'Argia

L'anthropologie culturelle, à travers la danse sarde de l'argia, offre un autre exemple de continuum symbolique entre le bercement des vivants et des morts. La personne piquée par l'argia, âme coupable, doit être exorcisée. Le rite approprié dépend de l'identification de la victime à un enfant ou à un défunt. L'argia « petite fille » nécessite de placer la victime dans un berceau et de chanter des ninne nanne en pleurant.

La Berceuse Funèbre dans la Littérature

La littérature offre de nombreuses associations berceuse-mort, soulignant les traits d'oralité. Chateaubriand décrit dans Atala le rite funéraire d'une jeune indienne berçant son enfant mort. Jehan Rictus, dans La Jasante de la vieille, fait entendre le parler d'une mère venue se recueillir sur la tombe de son fils guillotiné. Émile Zola, dans L'Assommoir, scénographie le passage vers le grand sommeil, où le « fais dodo » de la berceuse re-ritualise ce que la mort avait défait.

La Berceuse Aujourd'hui : Esthétisation et Commercialisation

Aujourd'hui, les berceuses font partie intégrante de la littérature de jeunesse. Le site Ricochet répertorie une vingtaine d'occurrences, principalement des livres-CD. Ces derniers esthétisent la berceuse, la transformant en spectacle musical à forte plus-value esthétique. Les éditeurs vantent l'intérêt pédagogique de ces berceuses classiques, sélectionnées parmi les plus connues, à lire, à chanter et à regarder à deux.

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