Madagascar, une île d'une richesse naturelle potentielle immense, se débat paradoxalement avec une pauvreté persistante depuis son indépendance en 1960. Ce paradoxe soulève une question cruciale : pourquoi Madagascar, malgré ses atouts, reste-t-il parmi les pays les moins avancés du monde ? Cet article explore les facteurs complexes et interdépendants qui contribuent à cette situation, en s'appuyant sur des analyses économiques, politiques et sociales approfondies.
Le statut de pays moins avancé
L'expression « pays les moins avancés » (PMA) a été forgée par le Conseil Économique et Social de l'ONU en 1971 pour désigner un groupe de pays confrontés à d'importantes difficultés de développement. En 2024, cette liste comprend 44 pays, dont une majorité se trouve en Afrique. Ces pays nécessitent un soutien particulier de la communauté internationale pour surmonter leurs obstacles au développement et s'extirper de la pauvreté. Madagascar fait partie de ce groupe de pays en "difficulté".
L'énigme malgache : un appauvrissement persistant
Madagascar détient le triste record du pays qui a subi la plus forte chute du revenu par habitant : 45 % entre 1960 et 2020, selon la Banque Mondiale, sans pour autant avoir connu de guerre. « C’est peut-être le seul cas dans le monde », constate l’institution. « Cela signifie que les Malgaches vivent aujourd’hui, en moyenne, avec la moitié du pouvoir d’achat de leurs grands-parents », souligne l’économiste François Roubaud, de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD).
Cette situation contraste fortement avec celle d'autres pays africains comparables, tels que le Cameroun et la Côte d'Ivoire, qui ont connu une hausse sensible du PIB par habitant sur la même période. Même les pays du Sahel, moins bien dotés en ressources naturelles, affichent une augmentation du revenu par tête. Ce phénomène unique d'appauvrissement persistant, malgré l'absence de conflits majeurs, constitue l'« énigme malgache ».
Indicateurs économiques et sociaux alarmants
La situation économique et sociale de la population malgache est critique et s'est globalement empirée ces dernières années. La richesse par habitant et l'accès aux infrastructures publiques (eau, électricité, Internet) sont parmi les dix plus faibles au monde. Surtout, la situation s'empire progressivement avec, en 5 ans, un appauvrissement du pays et un effondrement de la balance commerciale pendant que la lutte contre la corruption, l'accès aux infrastructures, la santé et l'éducation ne progressent pas.
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En 2022, avec un PIB par habitant de 1 502$, Madagascar est l’un des dix pays les plus pauvres du monde (175e sur 184). Par habitant, la richesse est inférieure de 2,5 fois à la moyenne des pays d’Afrique subsaharienne. Depuis 5 ans, le PIB par habitant a reculé de -3,2%, quand il baissait de -1,8% dans les pays de la zone. D’un point de vue macroéconomique, l’économie malgache importe largement plus qu’elle n’exporte, et le déficit a explosé en 5 ans. Le solde commercial de Madagascar est largement négatif, à -9,0% du PIB, quand celui de la moyenne de l’Afrique subsaharienne s’élève à -2,4% du PIB. Cette situation s’est considérablement dégradée ces cinq dernières années, puisque le solde commercial de Madagascar s’élevait à +0,7% en 2018.
Le taux de pauvreté atteint aujourd'hui 75 % de la population (28 millions d'habitants), soit le double de la moyenne de l'Afrique subsaharienne. Certains atouts historiques du pays, comme l'éducation, sont désormais menacés. Dans certaines régions, plus aucun enfant ne va à l'école. La situation dans la santé et l’éducation est un peu moins critique que dans les autres domaines et stagne depuis 5 ans. Madagascar se situe dans les quarante pires pays du monde concernant l’espérance de vie à la naissance (167e sur 209) et les vingt concernant la mortalité infantile (176e sur 196), tout en étant meilleur que la moyenne des pays d’Afrique subsaharienne.
Le rôle prédateur des élites
Selon François Roubaud, l'une des principales raisons de ce désastre est la prédation hors-norme de l'élite politico-économique. Cette élite, cherchant à maximiser ses gains à court terme, capte une part très importante des richesses, préférant « manger une très grosse part d’un petit gâteau plutôt que d’avoir une plus petite part d’un plus gros gâteau ».
Marie-Chantal Uwanyiligira, l'ex-responsable de ce pays à la Banque Mondiale, a dénoncé publiquement « l’accaparement des ressources par les élites et le manque de concurrence et de transparence au cœur de l’Etat. » Elle pointe la responsabilité des élites politiques et économiques, soulignant que « la pauvreté élevée est également le résultat d’une mauvaise gouvernance qui n’a pas été résolue depuis des décennies. La faiblesse des institutions et le contrôle des élites érodent l’Etat de droit et la lutte contre la corruption ».
La particularité malgache est l'extrême concentration du pouvoir autour d'un clan, contrairement à d'autres pays où les pouvoirs politiques et économiques peuvent être en opposition. Cette situation favorise un capitalisme rentier, où quelques acteurs dominants verrouillent les marchés et accaparent les richesses.
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Faiblesses structurelles et facteurs internes
Plusieurs facteurs internes contribuent à l'atonie politique et économique de Madagascar. L'atomisation de la population rurale, coupée du reste du pays par le manque d'infrastructures, d'échanges économiques et de moyens de communication, est un obstacle majeur. Madagascar est l'un des pays où les inégalités entre les villes et les campagnes sont les plus importantes. L'absence de corps intermédiaires, due à une très faible adhésion aux partis politiques et aux associations, limite la capacité de la société civile à faire pression pour le changement. L'incapacité des groupes élitaires (religieux, économique, politique et ethnique) à consolider les alliances empêche l'émergence de forces politiques stables.
Facteurs externes et aide internationale
La faiblesse de l'aide internationale à Madagascar, comparativement aux autres pays en voie de développement, est un autre facteur explicatif. En 2013, Madagascar était l'avant-dernier pays d'Afrique à recevoir le moins d'aide par tête. La période des plans d'ajustement structurel, dans les années 1980-1990, a abouti à une entreprise systématique de destruction de l'Etat et de décrédibilisation des fonctionnaires.
L'arrêt de l'aide internationale en 2009, pour sanctionner la prise de pouvoir par Andry Rajoelina, a précipité le basculement de l'économie vers des réseaux souterrains, favorisant les trafics en tout genre (bois précieux, saphirs…).
Instabilité politique et crises récurrentes
Depuis son indépendance en 1960, Madagascar a connu quatre crises politiques majeures. Chaque épisode d'instabilité institutionnelle a été précédé d'une période d'embellissement économique, dont les gains ont été rapidement annulés. Cette cyclicité suggère un lien entre croissance économique et crises politiques. Les phases de croissance font naître des aspirations dans la population, qui réclame davantage de redistribution. Mais, en l'absence de corps intermédiaires capables de porter ces revendications, le mécontentement est capté et instrumentalisé par une faction de l'élite qui n'occupe pas le pouvoir.
La structure sociale à Madagascar et l’atrophie des corps intermédiaires - partis politiques, syndicats, ONG - expliquent la faiblesse des forces poussant au changement. Les inégalités de statut héritées des royaumes en place avant la colonisation demeurent, entretenant le fatalisme et un rapport quasi filial à l'Etat.
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Le tabou de la violence et la résignation
Madagascar est à la fois un pays où la violence est faible et celui où la peur de la violence est maximale. La condamnation de toute violence physique est fortement ancrée dans la société. Ce « tabou de la violence » participe de l'acceptation du peuple malgache à encaisser les dérives de ceux qui détiennent les pouvoirs politique et économique.
Perspectives et recommandations
Pour réduire la pauvreté et relancer la croissance, la Banque mondiale estime que Madagascar doit améliorer la gouvernance, assainir le climat des affaires, privilégier les investissements privés dans les secteurs liés au changement climatique.
Cependant, certains chercheurs estiment que ces recommandations sont insuffisantes. Ils soulignent la nécessité de s'attaquer aux causes profondes du blocage malgache, notamment le rôle prédateur des élites, la faiblesse de la société civile et le tabou de la violence. La création d'une instance de dialogue entre les autorités et les citoyens, aidée par la recherche scientifique, pourrait être une première étape, mais elle doit être complétée par des mesures plus ambitieuses pour transformer les structures de pouvoir et promouvoir une gouvernance plus inclusive et transparente.
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