Poète renommé et populaire, scénariste engagé du cinéma français, Jacques Prévert (1900-1977) continue d'influencer notre quotidien. Plus qu'un artiste, Jacques Prévert est un être multiple. Son œuvre, ancrée dans le surréalisme et le réalisme poétique, résonne encore aujourd'hui par sa simplicité, son engagement et sa profonde humanité.
Un Enfant Rebelle et Indépendant
Jacques Prévert n'a pas fait de longues études. Rappelé par le poème « Le Cancre », il était plutôt bon élève, comme en témoigne le Tableau d’honneur du 25 mai 1910 de l’école privée catholique André-Hamon de la rue d’Assas. En juin 1911, il obtient son certificat d’études primaires avec de bonnes notes en orthographe, lecture, récitation et rédaction. Cependant, ses résultats en calcul sont moins brillants.
Dès son plus jeune âge, Prévert montre un esprit d'indépendance et un tempérament bien trempé. Pendant le cours de catéchisme, ses réparties lui valent d’être souvent mis à la porte, surtout quand il comparait défavorablement la Bible à la mythologie. Son père lui dit : « t’es pas poli mais écris le mon petit, tu le dis si bien ».
En 1915, il est renvoyé du Bon Marché pour « mauvais esprit ». Une lettre du chef de rayon datée du 14 août 1918 précise qu'il est arrivé en retard à cause d'une absence de Mlle Moginot, dont les parents s'opposaient à sa venue au magasin à cause de l'influence de Prévert sur leur fille. Jacques mettait parfois la pagaille dans le magasin, s’amusant à expédier anonymement des objets hétéroclites aux chalands ou à remonter toutes les pendules du Bon Marché pour créer une symphonie aux heures de pointe.
En 1917, Prévert assiste à un passage à tabac de soldats chantant L’Internationale et À Craonne sur le plateau par la police. Il proteste et est embarqué, les policiers lui glissant une lame de rasoir dans la poche.
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L'Expérience Surréaliste
Membre du groupe de la rue du Château à partir de 1925, Jacques Prévert côtoie les surréalistes. Il participe activement au mouvement avec son frère Pierre, ainsi qu’avec ses amis Yves Tanguy et Marcel Duhamel. Il rencontre André Breton, Robert Desnos, Alberto Giacometti, Georges Malkine et Georges Sadoul. Il mène une vie de bohème entre La Coupole et Le Dôme et fait la connaissance de Kiki, reine de Montparnasse.
Prévert dira qu’avec les surréalistes, il était « plutôt homme de main qu’homme de plume », qu’il participait à leurs débats, mais qu’il signa malgré tout plusieurs textes collectifs aux côtés de Breton. En 1927, il prend la défense de Charlie Chaplin, accusé de cruauté mentale et de goûts sexuels anormaux, dans un texte intitulé « Hands off Love ». La même année, il signe avec Breton et d'autres le tract « Permettez ! » qui fustige l’inauguration d’un monument à la mémoire d’Arthur Rimbaud.
Prévert désire plus que tout garder son indépendance. Michel Leiris le décrit comme un « voyou au visage pâle », un homme de la rue qui apportait une attitude nouvelle au surréalisme. Breton et Éluard le présentent comme « celui qui rouge de cœur », pour qui le rouge est la couleur du cœur, des enfants, des amoureux, des amants.
Un Artiste Engagé
La question de l’engagement politique se pose à Prévert avec l’adhésion des surréalistes au parti communiste en 1926. Il confie qu'il est révolutionnaire depuis l'âge de sept ans, mais qu'il est incapable d'ouvrir un livre de Marx. Il désire plus que tout garder son indépendance.
En Bretagne, en 1934, des enfants d'une maison d’éducation surveillée se rebellent et s’échappent. Les îliens et les vacanciers participent à leur traque. Prévert est touché et choqué par ces événements et il décide de se mobiliser contre le régime pénitencier des mineurs. Fin 1934-début 1935, il écrit « Chasse à l’enfant », chanson mise en musique par Joseph Kosma et interprétée par Marianne Oswald.
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Le Duo Carné-Prévert
Marcel Carné et Jacques Prévert forment un duo flamboyant. Avec Marcel Carné, Jacques Prévert signe sept longs-métrages : Jenny (1936), Drôle de drame (1937), Le Quai des brumes (1938), Le jour se lève (1939), Les Visiteurs du soir (1942), Les Enfants du paradis (1945) et Les Portes de la nuit (1946).
Leur opposition est probablement leur complémentarité dans le travail qui a fait leur succès. Raymond Bussières explique que « Carné “encadrait” bien le délire de Jacques » et que « leur œuvre commune est faite de leur perpétuel conflit ». Arletty qualifie quant à elle Carné de « Karajan du septième art » qui « dirige par cœur la partition qui lui est confiée, en grand chef ».
Si on ne peut pas véritablement parler d’amitié profonde entre les deux hommes, existe en revanche un profond respect mutuel.
Un Artisan des Mots
Jacques Prévert ne se disait pas poète mais artisan. Il est un autodidacte qui invente un langage à partir de la rue et rompt ainsi avec la poésie réservée aux seuls érudits. Il porte une attention toute particulière aux choses du quotidien et utilise des mots simples et vivants, avec une gouaille et une spontanéité qui lui sont propres, offrant la poésie au plus grand nombre.
Avec Paroles, Prévert créé une vraie modernité poétique. Il étend la poésie au-delà des frontières du genre. Il est un révolté que l’on ne peut museler ! Julien Gracq a dit que le surréalisme n’avait pas changé la vie mais qu’il l’avait tout de même « passablement oxygénée ».
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Prévert ne voulait pas raconter sa vie. Pourtant, à la demande de Gallimard, il avait commencé un travail de mémoire. La mort l’a pris pour qu’il ne se trahisse pas.
L'Héritage de Prévert
Jacques Prévert a commencé sa carrière artistique au sein du mouvement surréaliste, qu’il a vite quitté. Il écrit ensuite des textes pour le théâtre, notamment pour le groupe Octobre. Un mois après sa mort, Arletty et Juliette Gréco rendaient hommage au poète dans la Revue. Arletty écrivait ainsi : “Il aimait la compagnie des mômes, leurs expositions, leurs conversations, leurs jeux, leurs rires. Là aussi toujours le naturel. Il était à l’échelle des gosses, de plain-pied avec eux. C’est là sans doute pourquoi à écouter, à lire ou à réciter ses poèmes, ils se marrent toujours, dans les campagnes comme dans les villes”.
Prévert est considéré comme un poète unique, à la fois surréaliste dans la forme et réaliste dans les mots. Il utilise le procédé du collage verbal et ses poèmes foisonnent de jeux de mots, de calembours et de contrepèteries qui déforment le langage pour en révéler de nouvelles significations.
Contrairement aux surréalistes qui exploraient l’inconscient et le subconscient, Prévert s’ancre dans le quotidien. Il utilise un langage simple et accessible, celui de la rue et des gens ordinaires. Il écrit comme il parle, avec un rythme naturel qui rend ses textes vivants et mélodieux. Cette fluidité a d’ailleurs permis à nombre de ses poèmes d’être mis en musique et de devenir des chansons populaires, comme « Les Feuilles mortes ».
Les Paroles de Prévert ne sont pas figées dans les pages d’un recueil : elles vivent, elles respirent, elles s’adressent encore à nous. Jacques Prévert a su conjuguer poésie, fantaisie, engagement, et révolte, pour donner voix à celles et ceux que l’on n’écoute pas.
Paroles: Un Recueil Majeur
Paroles est le recueil majeur de Jacques Prévert. Il a été publié en 1946. Dans ce recueil, Prévert rejette les règles académiques et les conventions sociales de son époque. Paroles est un cri de révolte à la fois tendre et puissant contre l’autorité, la morale bourgeoise et la guerre. Le poète brise les frontières entre les genres en mélangeant la poésie, le théâtre et la chanson. Il s’affranchit de la ponctuation et de la versification traditionnelles pour donner un rythme nouveau à ses textes. Il nous embarque dans son imaginaire, dans notre imaginaire.
Prévert n’est pas seulement un poète, c’est aussi un provocateur et un pacifiste qui utilise les mots pour dénoncer les injustices et célébrer la vie, l’amour et l’enfance. Plus qu’un recueil, les Paroles incarnent une voix vivante qui résonne encore aujourd’hui dans les salles de classe, dans la mémoire collective et dans le cœur de celles et ceux qui cherchent à concilier poésie et liberté.
Le titre « Paroles » reflète l’approche poétique de Jacques Prévert, qui privilégiait la langue parlée du quotidien plutôt que le langage soutenu traditionnel. Ce choix symbolise sa volonté de rendre la poésie accessible à tous, en utilisant des mots simples et familiers. « Paroles » évoque également la dimension orale de ses textes, souvent récités et chantés, comme « Les Feuilles mortes ».
Dans « Paroles », Prévert explore principalement l’amour sous toutes ses formes, la critique sociale des institutions (école, église, armée), l’enfance et l’innocence face au monde des adultes. Il dénonce la guerre et célèbre la paix, évoque la nature et le quotidien des gens simples. Ses poèmes expriment un humanisme généreux et une quête de liberté contre l’oppression et les conventions bourgeoises.
« Paroles » offre une poésie accessible et moderne, sans hermétisme ni références complexes. Prévert utilise un langage simple et musical qui parle à tous, mêlant humour et émotion. Ses textes, souvent mis en chansons, marquent durablement la mémoire. Ce recueil constitue une excellente introduction à la poésie française contemporaine, alliant plaisir de lecture et profondeur humaine dans un style unique et intemporel.
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