Cet article explore la définition du concept de Processus Multi-Acteurs (PMA) dans le contexte du développement, en particulier dans les zones arides du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie). Ces régions, souvent qualifiées de marginales, sont confrontées à des défis complexes liés à la pénurie d'eau, à la pression sur les ressources naturelles et aux enjeux de gouvernance. L'article met en lumière comment les PMA peuvent favoriser une approche plus inclusive et durable du développement, en impliquant les acteurs locaux et en encourageant la co-production de connaissances.
Les Zones Arides du Maghreb : Un Contexte de Défis Multiples
Les zones arides et marginales du sud du Maghreb constituent de vastes régions où les enjeux de développement et les aspirations légitimes au bien-être des populations locales doivent être gérés dans un contexte de contraintes aiguës. La pénurie d’eau structurelle et la pression accrue sur d’autres ressources naturelles (foncier, biomasse primaire, etc.) sont des défis majeurs. Ces régions sont historiquement confrontées à des défis complexes, où le caractère marginal ne résulte pas d’un désengagement total de l’État, mais plutôt des modalités d’interactions particulières, oscillant entre intégration et indépendance.
Face aux soubresauts politiques récents, et notamment les troubles induits par les événements du « Printemps arabe », les régions arides et marginales des pays du Maghreb demeurent largement sous les radars, alimentant les débats sur l’efficience des politiques publiques. Il est donc crucial d’examiner ces régions comme des lieux de production, d’innovation et de résilience, intégrés dans des dynamiques historiques et sociopolitiques complexes.
Ces zones font aujourd’hui face à des enjeux importants de gouvernance : contrôle de l’espace et parfois des frontières face à diverses menaces sécuritaires, mise en valeur des ressources (hydriques, minérales, foncières, etc.), création d’opportunités d’emplois et de revenus inclusifs à même de garantir l’entretien de vastes territoires tout en évitant l’exode massif. La diversification des activités à des secteurs autres que l’agriculture se heurte souvent aux conditions de vie rendues difficiles par un manque d’eau structurel. Benidir (2021) décrit minutieusement les conflits qui surgissent en lien avec l’extraction minière dans ces régions. Les défis d’un développement durable et inclusif impliquent logiquement la réponse aux demandes des populations locales en termes de services publics de qualité, notamment l’accès à l’éducation, aux services de santé, à l’eau potable, à l’énergie électrique et même, plus récemment, au réseau internet. Les pouvoirs publics des pays du Maghreb tentent de répondre à ces besoins, dans un souci d’équité territoriale, depuis les évènements dits du « Printemps arabe » (Hibou et Tozy, 2020).
La présence de l’État dans ces régions est attestée depuis plusieurs décennies, à travers les représentations régionales et provinciales des ministères, ayant pour mission le contrôle et l’encadrement des populations et des territoires, et dont l’action est aussi matérialisée par des principes généraux tels que le développement agricole et rural durable, la participation des populations, les approches intégrées et multisectorielles, etc.
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Processus Multi-Acteurs (PMA) : Une Définition
Les organisations (ministères, organismes de développement, recherche, etc.) en charge des secteurs liés à l’agriculture, à la gestion des ressources naturelles au niveau national comme au niveau des territoires ruraux, travaillent souvent de façon cloisonnée. Les politiques publiques associées sont souvent définies en silos. Mettre en œuvre, de manière effective, des approches territoriales participatives et intersectorielles impliquant de façon significative les populations rurales, les agriculteurs, mais aussi les échelons locaux de l’administration dans différents secteurs, constitue encore un véritable défi.
Outre les activités de recherche, qui ont donné lieu à de riches échanges entre disciplines et à des regards croisés lors de visites sur les différents terrains d’étude dans les trois pays du Maghreb, une des originalités du projet Massire est la démarche mise en œuvre, fondée sur des processus multi-acteurs (PMA). Un PMA est « une initiative conjointe entre différents acteurs d’un territoire, dans le but d’atteindre des objectifs communs allant dans le sens d’un développement durable de leur territoire. Cette initiative est mise en œuvre par le biais d’un ensemble coordonné et diversifié d’actions, telles que la production de connaissances, la mise en réseau, l’adoption de nouvelles pratiques et le renforcement des capacités » (Hassenforder et al., 2024).
L’approche par les PMA vise des changements de pratiques effectifs de tous les acteurs du territoire : pratiques de culture, pratiques de recherche, mais aussi pratiques de gestion et de collaboration. L’objectif est de décloisonner les secteurs, au niveau institutionnel et territorial, d’impliquer les populations rurales et d’éviter le verrouillage des programmes d’action en phase de démarrage de projet (Hassenforder et al., 2024). Les acteurs locaux constituent le cœur des PMA et l’enjeu est d’abord de les identifier, de créer un dialogue et de la confiance pour un engagement dans la durée. À travers les échanges générés au sein du PMA, les différents acteurs partagent leurs connaissances et leurs expériences respectives, et/ou en co-produisent de nouvelles. La co-production de connaissances et le co-apprentissage sont ainsi des éléments clés de ces processus. Les différents savoirs (scientifique, professionnel, pratique, administratif, etc.) sont sur un pied d’égalité, ce qui amène à un renforcement mutuel des capacités et à des changements de pratiques pour toutes les catégories d’acteurs impliqués. Une autre originalité de la démarche consiste en la capacité à se mobiliser collectivement pour produire l’information nécessaire aux changements escomptés. Enfin, les PMA visent un engagement dans la durée.
Les PMA dans le Contexte du Projet Massire
Un ensemble d’investigations reposant sur des approches transdisciplinaires ont été menées dans le cadre du projet Massire. Ce projet a aussi initié et suivi des processus multi-acteurs en vue de générer une co-production de connaissances et de favoriser le co-apprentissage. Les travaux ont porté plus particulièrement sur les oasis à palmier de Ghardaïa en Algérie, de Ferkla au Maroc et de Kébili en Tunisie, mais aussi sur la zone de montagne de Msemrir dans le Haut Atlas central au Maroc et la région de Médenine en Tunisie. Les articles scientifiques constituant ce dossier thématique analysent différentes innovations, initiées par les acteurs locaux dans leur diversité (jeunes, femmes, leaders locaux impliqués dans la promotion d’actions collectives, etc.) ou portées collectivement dans le cadre des processus multi-acteurs.
Le projet Massire (2019-2024, www.massire.net) a été mené par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs d’Algérie, du Maroc, de Tunisie et de France. Le projet avait pour ambition de renforcer des réseaux de collaboration antérieurement constitués et d’en créer de nouveaux. Il a mobilisé des disciplines adaptées à l’analyse des phénomènes complexes du développement territorial, dans toutes les dimensions qu’il revêt : agriculture et élevage, organisations professionnelles, gestion des ressources naturelles, etc. Les activités de recherche dans le cadre de ce projet constituent le socle des analyses présentées dans ce dossier thématique de la revue Cahiers Agricultures. Les activités de recherche se sont principalement concentrées sur des terrains spécifiques en Algérie, au Maroc et en Tunisie.
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Au Maroc, dans le cadre de la coopération avec le partenaire institutionnel du projet Massire, en l’occurrence l’Office régional de mise en valeur agricole de Ouarzazate (ORMVAO), deux territoires géographiques ont été retenus : i) l’oasis de Ferkla (paysage typique des oasis à palmiers dattiers, avec des cultures intercalaires comme les fourrages, le maraîchage et les céréales) et la vallée du Todgha qui la surplombe ; et ii) les oasis de montagne autour de l’oued Dadès, principalement concentrées près des deux villages de Msemrir et Tilmi (à plus de 1800 m d’altitude). Dans ces oasis de montagne, les activités agricoles sont surtout centrées autour de l’élevage pastoral (troupeaux ovins et caprins transhumants) couplé à une agriculture vivrière (céréales, fourrages, maraîchage).
Défis et Opportunités dans les Stratégies Agricoles Maghrébines
Malgré les similarités d’ordre général qui caractérisent ces différents terrains d’étude (aridité structurelle, manque d’infrastructures, éloignement des grands centres de décision, etc.), des différences marquées peuvent néanmoins être citées. En Algérie et à un degré moindre en Tunisie, en raison de l’existence du système aquifère du Sahara septentrional, les zones désertiques du Sud sont maintenant considérées par les pouvoirs publics et aussi par beaucoup d’acteurs privés comme un véritable Eldorado pour l’investissement et pour améliorer la souveraineté alimentaire. Les stratégies gouvernementales récentes ont favorisé l’irrigation à grande échelle, en particulier via des forages profonds et l’expansion des zones agricoles dans le cadre de programmes nationaux tels que le Plan national de développement agricole (PNDA) en Algérie et le Programme de mobilisation des eaux non conventionnelles en Tunisie. Dans cette optique, certains évoquent même le Sahara comme un désert convoité, non seulement pour ses ressources en énergie fossile, mais aussi comme un espace d’opportunités pour des filières agricoles d’export (phœniciculture, maraîchage intensif, etc.) (Bisson, 2003).
Au Maroc, la situation est sensiblement différente. Des projets phœnicicoles de grande envergure ont certes été installés, mais se pose la question de leurs retombées concrètes sur les revenus des ménages locaux (Elder, 2022). De plus, les stratégies agricoles mises en œuvre par ces trois nations reflètent aussi des réponses variées aux enjeux des régions arides. L’Algérie met l’accent sur le développement des grandes cultures irriguées et l’appui à des secteurs clés tels que la culture de la pomme de terre et du blé dur. En Tunisie, l’objectif affiché est d’obtenir un encadrement de l’utilisation de l’eau, avec des quotas d’usage et une facturation échelonnée, tout en encourageant la diversification avec des cultures adaptées aux restrictions hydriques. Pour sa part, le Maroc privilégie une stratégie qui fusionne des encouragements à l’investissement privé dans le secteur agricole avec des initiatives destinées à l’intensification agricole et à l’amélioration de la valorisation de l’eau (plantations de vergers, extension des surfaces irriguées en goutte-à-goutte, etc.), en particulier par le biais de subventions publiques dans le cadre des stratégies du Plan Maroc vert (2008-2020) et de Génération Green (2020-2030). Leur efficacité pose cependant question, du fait notamment de l’épuisement accéléré des nappes, de l’accroissement des inégalités entre agriculteurs dans les territoires irrigués (Ameur et al., 2017), ainsi que de l’augmentation marquée de la dépendance aux importations des produits vivriers de base (céréales, huile de table, sucre, etc.) (Sraïri, 2021).
Défis de Mise en Œuvre des Approches Participatives
Par ailleurs, les projets de développement sont souvent construits autour de cadres logiques définis au moment de la phase initiale de programmation des activités, et laissent peu de flexibilité en cours de leur exécution pour adapter les programmes d’action et les investissements. L’obtention de financements auprès des bailleurs de fonds est en effet conditionnée par la définition d’un cadre logique et d’un programme d’action, qui doivent être détaillés avant le démarrage des projets. Faute de temps et de moyens, la définition de ces programmes d’action est fréquemment faite avec une faible participation des acteurs du territoire, ce qui entraîne souvent le fait que de nombreux éléments de ces programmes d’action soient verrouillés « en amont » (Giovalucchi et Olivier de Sardan, 2009). Les acteurs non gouvernementaux actifs au niveau local au Maghreb ont acquis ces dernières années de réelles capacités pour définir et mettre en œuvre des actions de développement (Hamamouche et al., 2022). Cependant, ils restent peu visibles par les administrations centrales. Il y a une forte distance entre, d’une part les populations des zones rurales et de l’autre, les personnes prenant les décisions clés pour la conception et l’exécution des projets de développement. Ces dernières sont actives le plus souvent dans des officines gouvernementales situées dans la capitale.
Le Rôle des PMA dans l'Amélioration des Pratiques
Les articles présentés dans ce dossier thématique sont tous issus d’analyses ayant eu lieu dans le cadre de ces PMA. La démarche de PMA aboutit à une grande diversité d’analyses et de sujets, en fonction des dynamiques locales. La démarche a ainsi conduit à un foisonnement des sujets d’étude, d’acteurs impliqués, et de production scientifique.
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