Loading...

Le tri sélectif des déchets : une question d'éthique et d'environnement

Introduction

Le tri sélectif des déchets est devenu un enjeu majeur de notre société contemporaine, intimement lié à des considérations environnementales et éthiques. Face à l'urgence climatique et à la nécessité de préserver la biodiversité, la gestion de nos déchets, et plus particulièrement leur tri, s'impose comme une action essentielle. Cet article explore les différentes facettes du tri sélectif, allant de sa mise en œuvre concrète à ses implications philosophiques, en passant par les défis et les opportunités qu'il représente.

L'obligation du tri des biodéchets et son importance

Depuis le 1er janvier 2024, le tri à la source des biodéchets est obligatoire en France pour toutes les collectivités locales. Cette mesure marque une étape importante dans la gestion des déchets, car les biodéchets représentent une part considérable de nos ordures ménagères et étaient jusqu'à présent peu valorisés. Pourtant, ces biodéchets constituent une ressource précieuse, et leur tri est devenu une nécessité dans la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la biodiversité.

Solutions locales pour un tri efficace et durable

Pour favoriser le tri des biodéchets, des solutions locales émergent, telles que la mise en place de composteurs collectifs dans les zones dépourvues de jardins et la distribution de composteurs individuels, bien que leur nombre reste insuffisant. Il est essentiel d'adapter le tri aux différents types d'habitat et de surmonter les obstacles logistiques, tels que l'éloignement des points d'apport volontaire et le manque d'équipement. La pédagogie et l'implication des citoyens sont indispensables pour garantir un tri efficace. Parallèlement, le traitement des biodéchets par compostage ou méthanisation doit être organisé de manière locale et coordonnée. La valorisation de ces déchets présente des avantages écologiques, économiques et agricoles significatifs, à condition d'investir suffisamment et de mettre en place une véritable stratégie territoriale.

Les défis du tri sélectif : au-delà du geste individuel

Si 87% des Français déclarent trier leurs déchets, seuls 44% le font systématiquement. Le défi est donc double : il s'agit d'inciter les non-trieurs (13%) et les trieurs non systématiques (43%) à adopter un tri systématique. Les "facteurs qualitatifs", tels que les conditions pratiques, jouent un rôle déterminant dans le geste de tri. Une mesure incitative pourrait consister à faire figurer les consignes de tri directement sur l'emballage, une solution jugée pratique par 87% des Français. Le rythme de vie actuel représente un obstacle majeur au tri sélectif : nous sommes plus enclins à trier si cela ne nous prend pas trop de temps. Une information claire et immédiate sur le déchet lui-même favoriserait donc les comportements vertueux.

Le dispositif matériel de tri, comprenant les poubelles et leur environnement (local ou rue), est également crucial. La fréquence de tri diminue considérablement en l'absence de conteneurs suffisants (37%) ou lorsque ceux-ci sont difficilement accessibles (34%). 46% des personnes trient systématiquement lorsque les bacs de tri sont suffisamment grands, contre seulement 26% lorsque ce n'est pas le cas. De plus, le tri est pratiqué près de deux fois moins souvent lorsque les locaux poubelles sont sales (27% de tri systématique contre 44%).

Lire aussi: Le débat philosophique : un outil pour l'éveil de l'esprit critique des enfants.

La structure des poubelles, notamment les poubelles jaunes "verrouillées", peut également être un frein au tri. Le fait de devoir jeter les ordures quasiment une à une peut décourager certaines personnes. Cette question concerne particulièrement ceux qui, grâce à un dispositif matériel plus pratique, pourraient devenir des trieurs assidus. Le manque de praticité, associé à une information incomplète ou mal communiquée et/ou à un local poubelle sale, risque de dissuader les personnes de trier systématiquement.

L'éthique du design et le tri sélectif

Le design des objets qui nous entourent peut avoir un impact significatif sur nos comportements, y compris en matière de tri sélectif. L'idée d'une "agentivité morale" des artefacts stipule que la capacité à produire un effet moral ne provient pas uniquement de l'homme, mais aussi des objets eux-mêmes. Ainsi, le design, en tant qu'activité qui préside à la conception des objets, est intrinsèquement lié à l'éthique.

L'exemple du Rethink Bag, commercialisé par la marque Picture, illustre comment les entreprises peuvent s'investir dans le développement d'un design éthique. Ce sac offre une possibilité de tri retranscrite dans la matière au moment de la conception. À l'inverse, certains designs peuvent avoir des effets pervers. L'intégration de poches tactiles pour téléphone dans les manteaux de ski, par exemple, peut être perçue comme une façon d'institutionnaliser une mauvaise pratique (l'écoute de musique sur les pistes) et de la normaliser.

Ces exemples montrent comment la matière peut être travaillée pour produire des "effets moraux". Si nos objets ont la capacité de susciter certains comportements, le design peut être considéré comme une activité à vocation morale. La théorie de l'agentivité morale des artefacts stipule que nos objets participent, sur le mode de l'influence (et non du déterminisme), à l'élaboration d'actions et de comportements vertueux ou vicieux chez l'homme.

Le rôle des entreprises dans la gestion des déchets

Les entreprises ont un rôle important à jouer dans la gestion des déchets. Depuis la loi anti-gaspillage (Loi AGEC) promulguée en février 2020, elles s'adaptent pour moins gaspiller inutilement et cherchent des alternatives pour réduire les déchets. Des structures comme Greenoffice proposent des solutions pour la gestion des déchets en entreprise, alliant performance environnementale et optimisation économique. Ces solutions visent à développer des effets positifs sur l'environnement et le social, notamment en améliorant les conditions de travail. Greenoffice propose également une gamme de solutions digitales visant à optimiser la gestion des déchets, ainsi que des poubelles, bornes et corbeilles de tri, dont certaines sont connectées pour inciter à des performances encore plus intelligentes. L'entreprise a récemment lancé une nouvelle gamme de produits 100% recyclés, fabriqués en polyéthylène (PE) monomatière, facilitant le recyclage en fin de vie. Elle propose également un service de reprise de ses bornes usagées pour les réintégrer dans son cycle de production, affirmant ainsi son engagement en faveur de l'économie circulaire.

Lire aussi: Paternité : Philosophie, Littérature, Vécu

La complexité du tri sélectif : entre technique, économie et représentations

La littérature sur le déchet est abondante, abordant des aspects philosophiques, chimiques, techniques, économiques et institutionnels. Les jeux et enjeux autour du déchet focalisent les regards sur deux sphères connexes : le déchet-objet (stratégies, technique, économie, institution) et le déchet-idée (représentations collectives, expression des cultures). La consommation frénétique de l'Occident a rendu ces deux pôles prioritaires, amenant la société à s'interroger sur ce qu'est un déchet et ce qu'il faut en faire. Il en résulte la loi "déchets" de 1992, la création de l'entreprise Éco-emballages et le développement des collectes sélectives.

Les nouveaux modes de gestion des ordures ménagères impliquent une participation active de l'usager. Les techniciens et les communicants sont chargés d'inciter les usagers à adapter leurs pratiques aux dispositifs préconçus. Dans le cadre du programme "Émergence" de la Région Rhône-Alpes, l'Équipe Développement urbain a observé les usages de cinquante ménages "trieurs" et les conditions par lesquelles ils sont simultanément confrontés à leurs déchets, à une demande sociale de tri, à leur habitat et à un service urbain redéfini. L'étude a révélé que les ménages mettent en place des dispositifs techniques et sociaux spontanés à l'intérieur des logements, prolongés jusqu'aux dispositifs collectifs, permettant une adaptation indispensable au nouveau système de collecte des ordures. Les collectes sélectives prescrivent aux habitants des modifications de l'ergonomie et de l'organisation des logements, une dimension déterminante du rapport entre l'usager et le dispositif collectif. L'observation de ces prescriptions et des modalités selon lesquelles les habitants les traduisent en organisations et en matériels, éclaire les contraintes mal connues qui pèsent sur les usagers des collectes sélectives et explique pourquoi les ménages "non trieurs" ou "mal trieurs" ne peuvent ou ne veulent adapter pleinement leurs pratiques aux nouveaux dispositifs.

Les filières de recyclages sont conçues selon des logiques techniques et économiques normalisées et déjà routinières. La conception du dispositif technique ne part pas de l'usager, mais aboutit à lui. Les opérateurs publics et privés sont convaincus de l'efficacité technique du dispositif, si celui-ci est correctement alimenté, c'est-à-dire si les ménages produisent des gisements séparés de déchets, acceptables en qualité et en quantité. Au moment d'inaugurer la collecte sélective, l'angoisse des opérateurs porte moins sur le fonctionnement des filières que sur les comportements des ménages. De lourdes campagnes de communication ont "sensibilisé" les habitants sur le thème du tri - simple, civique, moderne - pour garantir un minimum de participation.

Pour les opérateurs, la participation de l'habitant consiste à répéter une attitude mécanique, intérioriser un "geste". Les campagnes de communication déclinent le concept : "Faites un geste pour l'environnement" ; "Le tri, ayez le bon geste"… Le tri est présenté comme un "petit geste quotidien qui consiste à séparer vos emballages de vos autres déchets dans un coin de cuisine", un "réflexe qui nous permet de faire de grandes choses comme des produits recyclés !".

Une étude menée auprès de cinquante ménages a permis d'analyser les usages et les organisations, les espaces et les matériels liés au tri sélectif. Les résultats montrent que le tri consiste en un traitement spécifique des recyclables (R), et non en une reproduction à part de la gestion des non-recyclables (NR). De nombreux ménages n'affectent aucun sac aux R, alors que les NR sont systématiquement mis en sac. Le rejet des NR passe très fréquemment par des réceptacles du commerce, ce qui est plus rare pour les R. Le détournement d'usage (utiliser comme réceptacle à sac poubelle ou à déchet un récipient non conçu à cette fin) compense cette sous-représentation de la poubelle traditionnelle dans la gestion des R. Ces choix de matériels attestent une gestion des R plus récente, et une nécessaire adaptation qui se traduit par l'usage, détourné ou non, de matériels divers. Le sac poubelle "sans réceptacle", marginal pour les NR, est majoritaire en ce qui concerne les R. Le passage au tri des ordures se traduit fréquemment par l'adjonction d'un sac à l'air libre destiné aux R, sans modification de l'installation dévolue aux NR.

Lire aussi: Définition du tri sélectif embryonnaire

Respecter la consigne du tri impose de dédoubler le matériel et l'espace consacrés aux sacs et réceptacles. Les ménages qui veulent échapper à cette contrainte optent pour le tri "intégré", c'est-à-dire par le partage de la poubelle NR dans le cadre du "double bac". Cependant, l'évaluation du système laisse penser que peu des hésitants investiront dans ce type de matériel. Car si la consommation d'espace est minimisée, c'est au détriment du volume de chaque bac, ce qui induit une augmentation des fréquences de trajet vers les containers, pour un coût d'achat élevé.

La commercialisation des "doubles bacs" se heurte au fait que l'habitude se prend d'accepter la visibilité des R dans la cuisine, et que l'avis se répand selon lequel le stockage des R n'impose pas l'utilisation d'un réceptacle. Les campagnes pour le tri ont imposé une vision nouvelle de l'emballage qui, dorénavant, s'inscrit moins dans le registre du déchet que dans celui de l'objet, à très faible valeur d'usage. Ce qui justifie qu'on le jette, mais sans déchéance.

Déchet vide, l'emballage est rigide, souvent anguleux et volumineux, donc peu adapté à un rejet en réceptacle. Il nécessite alors soit un pliage, soit un compactage, manipulations qui restent des pis-aller. L'emballage échappe donc fréquemment à la poubelle rigide selon trois modalités : le réceptacle largement ouvert reçoit les R jusqu'à remplissage ; le déchet entreposé sans matériel devient visible et occupe un espace dédié ; le sac sans réceptacle, très souvent issu de la grande distribution, est fréquemment exprimé par la figure du "sac Carrefour".

Une figure transversale est celle du déchet-réceptacle - visible ou non - l'emballage qui, par recyclage domestique, continue à emballer : le brick de lait qu'on ouvre largement pour y glisser de plus menus cartons, la boîte de céréales où l'on glisse le brick de lait… Cette figure renvoie au même schéma que le sac plastique de grande surface dont on a mesuré l'omniprésence. Son usage en "sac poubelle" participe à cette logique du déchet-réceptacle dans la mesure où son usage premier est une contingence des moyens répandus d'approvisionnement, qui génèrent une accumulation de ces sacs dans les cuisines.

L'évaluation globalement positive que les ménages font de leurs matériels est à nuancer. Les avis sont plus nuancés à propos de l'encombrement engendré par le tri.

Automatisation et performance des centres de tri

Pour favoriser le recyclage ou la valorisation des déchets, les centres de tri doivent miser sur la qualité des matériaux en fin de chaîne. L'agence publique de traitement des déchets ménagers en Île-de-France, le Syctom, a inauguré son sixième centre de tri dans le quartier Clichy-Batignolles à Paris. Cette usine a misé sur des technologies innovantes et automatisées pour valoriser 95 % des déchets issus du tri sélectif, tout en augmentant de sa capacité de tri de 25 %.

Entre la poubelle jaune et la matière première à recycler, il faut compter plusieurs étapes : collecte, tri puis mise en balle et enfin recyclage. Paris et 85 communes alentour ont confié au Sytcom la gestion des 2,3 millions de tonnes d’ordures ménagères annuelles de leurs habitants. Moins de 10 % de ces déchets sont ensuite collectés et triés (184 600 tonnes en 2017). Les ordures ménagères résiduelles (OMR) sont brûlées dans l’un des 3 incinérateurs de l’organisme public. Or plus de la moitié de ces OMR pourrait être réutilisée selon Sylvie Mariaud, responsable des relations presse du Sytcom. La « loi de transition énergétique pour la croissance verte » de 2015 affiche cet objectif. Pour les déchets alimentaires, par exemple, les particuliers devront disposer d’une solution de tri avant 2025.

D’autre part, les consignes de tri élargies aux emballages plastiques et métalliques pour 2022 vont accélérer la croissance des volumes des déchets à trier. L’organisme public a fait le choix d’investir 67 millions d’euros dans une usine supplémentaire augmentant ainsi de 25 % sa capacité de tri.

La capacité de traitement en volume n’est pas suffisante. La performance se joue à deux niveaux : rapidité et qualité. Les déchets issus des poubelles jaunes doivent être séparés à leur réception au centre de tri : papiers, cartons, bouteilles, flacons plastiques, briques alimentaires, emballages métalliques et plastiques… Pour se faire, le Syctom a misé sur le « nec plus ultra » des technologies, selon Marc Henri Thimonier, le directeur de projet pour CNIM, constructeur et exploitant du centre de tri.

Après une phase de préparation manuelle de pré-tri, toutes les opérations sont automatisées. Le séparateur balistique permet de séparer les déchets selon leurs formes (creuses ou plates), le tri granulométrique par taille. Les objets métalliques telles que les canettes ou les conserves sont isolés. Le tri optique est opéré à différents niveaux. Pour le papier par exemple, des caméras détectent les matières à éliminer puis un souffle d’air les expulse du tapis de tri.

Recyfilm a été retenu pour le tri des films plastiques d’emballage, nouveaux types de déchets à trier. « C’est un procédé innovant qui combine le tri mécanique et optique de façon très perfectionnée, explique Marc-Henri Thimonier. À chaque étape, le film plastique est aiguillé vers le bon circuit. En cas d’erreur, il repart à la case départ. » Un véritable jeu de l’oie qui garantit une efficacité à 95 %.

Un contrôle qualité intervient en fin de « tapis », cette fois avec des équipes humaines. Ensuite, chaque type de déchets est « récupéré » puis conditionné en balles. Elles sont vendues à des sociétés privées qui produiront des « matières premières secondaires », voire directement des produits recyclés. Les recettes de valorisation issues de cette collecte sélective atteignent 14 millions d’euros en 2017 alors que le traitement a coûté 53 millions d’euros, soit 96 € la tonne…

Le modèle de ce recyclage n’est donc pas à l’équilibre. Outre ces recettes, le tri des déchets est financé en partie par l’écoparticipation versée par les fabricants et de la taxe d’enlèvement des ordures ménagères collectées avec la taxe foncière.

La "ruée vers l'ordure" : enjeux et perspectives

L'ouvrage de Jérémie Cavé offre une contribution originale aux débats en sciences sociales sur les déchets et leur gestion dans les villes du monde. Il contribue à l’élargissement des recherches récentes sur le « urban mining », ou exploitation minière urbaine. Cette notion repose sur l’idée que la technosphère (réseaux techniques, immeubles inutilisés, dépôts de déchets) constitue un gisement de matériaux considérable et accessible qu’exploiteront les sociétés urbaines dans un futur proche pour subvenir à leurs besoins. L’ouvrage apporte une lecture plus large ancrée dans les études urbaines et consolide les hypothèses du « urban mining » par une analyse enracinée dans le présent de la récupération et du recyclage des déchets.

Le second apport de l’ouvrage réside dans un exercice de théorisation de la propriété des résidus qui entend utiliser la catégorie des biens communs popularisée par Elinor Ostrom. La recherche répond à une préoccupation généralisée pour l’économie circulaire. L’auteur a retenu deux villes moyennes du Brésil et de l’Inde, Vitoria et Coimbatore, pour mener une enquête inductive fondée un substrat empirique solide, comme en témoignent les 133 entretiens. Aspirant à dénaturaliser les discours et à rompre avec les schémas technicistes élaborés au Nord qui sous-tendent les programmes de gestion des déchets au Sud, l’auteur observe, avant de formuler des problèmes et de proposer des solutions.

L'ouvrage développe un questionnement théorique de qualité inégale sur la condition de « mal public impur » du gisement de déchets. Il fait état de la zone grise définitionnelle dans laquelle se situent les résidus pour étayer les enjeux qui entourent la valorisation et l’élimination des déchets. Selon l’auteur, elle favorise le développement « sauvage » des marchés économiques de matières premières secondaires. Après un état de l’art sélectif portant sur quatre approches des déchets au prisme des biens communs, le paragraphe le plus fécond est probablement celui qui tente la définition du gisement des déchets comme un « bassin commun de ressources ».

Loin d’une ruée vers l’or des ordures, on est face à des dynamiques qui préexistaient, se renforcent et se reconfigurent sous l’effet conjoint des injonctions au développement durable urbain et de l’évaluation de la valeur des gisements de déchets. Plutôt que de s’en tenir à une description de la « ruée », le propos de l’ouvrage élargit la réflexion sur notre rapport aux déchets.

tags: #philo #tri #selectif #des #dechets #et

Articles populaires:

Share: