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La Paternité dans les Sciences Sociales: Définitions, Évolutions et Enjeux Contemporains

La paternité, un concept à la fois universel et profondément ancré dans des contextes sociaux et culturels spécifiques, suscite un intérêt croissant dans le domaine des sciences sociales. Alors que les sciences sociales en étudient les manifestations et les représentations, que l'actualité ouvre des débats à son sujet, la paternité peine à être considérée comme un objet philosophique à part entière. La recherche d'une définition demande d'explorer les différents sens de la paternité : sens naturel, culturel, institutionnel, existentiel, symbolique, éthique, juridique, historique, religieux, etc. Chaque approche révèle ses richesses et ses apories, et permet ainsi de rassembler les éléments d'une définition intégrative de la personne du père. Cet article vise à explorer la complexité de la paternité à travers une perspective sociologique, en examinant son évolution historique, ses différentes définitions, ses fonctions et les enjeux contemporains qui la façonnent.

La Paternité: Une Construction Sociale et Culturelle

Considérer la paternité comme une construction sociale et culturelle invite à s’intéresser à l’imaginaire entourant la figure paternelle et à ses différentes déclinaisons, positives autant que négatives. À partir des mythes du père idéal (et de ses contraires), plébiscités par le passé puis constamment renouvelés, il s’agira d’identifier les caractéristiques de ces archétypes circulant en Occident, d’appréhender les supports sur lesquels apparaissent ces images et les injonctions qui pèsent sur les hommes au moment où ils embrassent la paternité. La paternité n'est pas simplement un fait biologique, mais plutôt un ensemble de rôles, de responsabilités et d'attentes définies par la société.

Définir le Père: Une Approche Multidimensionnelle

Nombreuses sont les définitions du père dans les sociétés du monde. Le père peut donc être l’homme qui a couché le plus fréquemment avec la mère au début de la grossesse, celui qui donne son nom à l’enfant même s’il n’a jamais eu de relations sexuelles avec la mère, celui qui pratique la couvade ou qui élève l’enfant, le ou les frères du père ou de la mère, le grand-père, un homme du même clan, voire une femme stérile à qui on « donne » des femmes. Les rôles et fonctions du père peuvent être divisés entre plusieurs hommes ; chez certains aborigènes australiens, on possède même une dizaine de mots pour désigner différentes sortes de pères et de paternités. La définition de la paternité sera envisagée ici au sens large afin de pouvoir aborder tant le père charnel et social que spirituel, ainsi que l’articulation de ces différentes facettes de la paternité.

Dans les sociétés occidentales contemporaines, la paternité est souvent associée à la reproduction, à l'éducation et à la transmission du patrimoine. Cependant, ces fonctions traditionnelles sont de plus en plus remises en question par l'évolution des structures familiales et des normes sociales. Le malaise actuel viendrait d’une scission due au déclin du mariage stable : les fonctions peuvent être réparties entre plus d’un homme (par exemple, le nouveau compagnon de la mère peut remplacer le géniteur) ou assumées par la seule mère. Dès lors, le père doit gagner de haute lutte une légitimité autrefois acquise de droit.

La Paternité et le Pouvoir: Un Lien Historique

Depuis les débuts, le père est inséparable du pouvoir et de la vie de la cité. En grec, père et fils « sont ainsi accrochés à la même continuité, à la même racine γενος (gène) qui veut dire naissance, origine, mais aussi race, nation, espèce » ; viennent de la même racine paternelle des mots comme « engendrer », « générer », « genèse » et « généreux ». Beaucoup de mots latins liés au droit de posséder et de commander, dont « patronyme », « patrimoine », « patron », « patricien » et « patriote », viennent de la même racine, « pater ». De même, en arabe, le mot qui dit « père » désigne aussi le possédant ou le propriétaire et rappelle le mot « puissant ».

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C’est ce lien entre père et pouvoir, entre paternité et droit divin, qui a été remis en cause par les fils (la Révolution française, mai 68, la contre-culture), mais aussi par le mouvement féministe et par les choix de vie de millions de personnes. La question du père, c’est la question du genre, disions-nous, la question de la répartition du pouvoir et des valeurs symboliques entre les sexes.

Évolution Historique de la Paternité en Occident

L’histoire des pères et de la paternité s’est développée tardivement dans les pays occidentaux par rapport à d’autres champs de l’histoire de la famille et de la parenté, en plein essor à partir des années 1960-1970. En France, il faut attendre la fin des années 1980 et les années 1990 pour que soient publiés les premiers ouvrages sur le sujet. Depuis lors, de multiples travaux historiques ont été menés, privilégiant certains angles d’études (juridiques, éducatifs, etc.) ou certaines périodes, notamment le Moyen Age. Dans d’autres pays européens, en particulier anglo-saxons, les travaux sur la question ont été plus nombreux, contribuant à renouveler les perspectives, notamment sous l’angle du genre.

La monumentale Histoire des pères et de la paternité divise l’histoire de la paternité en deux temps : l’ère du pouvoir, entre Rome et les Lumières, et celle de son effritement progressif après 1760.

Du Pater Familias au Père Moderne: Un Déclin Progressif

Chaque fois qu’on évoque la prétendue déchéance du père actuel, surgit la figure emblématique du pater familias romain, puissant souverain qui a droit de vie et de mort sur sa progéniture. C’est que la Rome ancienne offrait la forme la plus achevée du patriarcat qui « a rayonné sur tout l’Occident pendant plus de deux millénaires ». La puissance paternelle de l’homme le plus âgé du groupe, qui règne sur tous, constitue la source de tout pouvoir : les sénateurs sont dits patres, les aristocrates patricii, l’empereur pater patriae. La paternité à Rome n’est pas un fait biologique : le père peut refuser de reconnaître les enfants nés de sa femme légitime (qui sont parfois exposés ou vendus), ou encore adopter des garçons ou même des hommes adultes sans consulter celle-ci ; les femmes, elles, « ne sont ni adoptantes ni adoptées ». Ainsi, c’est « la volonté de l’individu et elle seule qui le constitue père ». Adulte, le fils reste sou mis à son père, qui peut le condamner à mort ou le déshériter.

C’est la fonction spirituelle et éducative du père qui prime dans l’Église chrétienne, fondée, comme la cité romaine, sur la figure paternelle (Dieu le Père, les pères de l’Église). Le droit chrétien établit un lien direct entre paternité et statut conjugal ; le père, c’est le mari de la mère. Grande déchéance pour les hommes par rapport à Rome, puisque la paternité relève désormais d’une institution régie par l’Église, le mariage, et non de la volonté du père.

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L’âge d’or de l’autorité paternelle s’étend toutefois de 1500 à 1750, période pendant laquelle le père exerce tous les pouvoirs. Le pouvoir divin, le pouvoir royal et le pouvoir paternel sont solidaires, le père et le roi étant chacun à sa façon le reflet terrestre de Dieu. C’est pour cette raison que le régicide de 1793 ébranlera fortement le pouvoir paternel. La Révolution met les fils au pouvoir par l’instauration des tribunaux de famille en 1790, l’abolition des lettres de cachet en 1792 et celle de la puissance paternelle en 1793. Dès lors, « tout enfant voulu est nécessairement légitime », le père doit léguer ses biens également à tous ses enfants et la Convention décrète en 1793 la liberté de choisir et de changer son nom à sa guise, loi éphémère mais qui indique une conception de l’identité non fondée sur le patronyme.

En 1804, le père est restauré dans ses pouvoirs par un Code civil « aussi patriarcal que le droit romain ». Malgré ce retour à l’ordre, l’effritement se poursuivra avec l’urbanisation et l’industrialisation, qui remplacent la famille élargie et la transmission du métier de père en fils par la famille nucléaire d’où le père est absent toute la journée ; le déclin de la pratique religieuse modifie les valeurs et les tendances démographiques. Pour Mitscherlich, on constate, dès le début du XIXe siècle, une « disparition progressive de l’image du père liée à l’essence même de notre civilisation », remplacée par une « haine socialisée du père ». Sur le plan juridique aussi, la puissance paternelle s’effrite. En 1935, le droit de correction paternelle est supprimé ; en 1972, l’autorité parentale remplace celle du père.

L'Émergence du "Nouveau Père": Mythe ou Réalité?

Les attentes de notre société contemporaine à l’égard de la paternité s’expriment à travers divers supports (traités d’éducation, fictions, médias, sondages, réseaux sociaux…) et participent, depuis les années 1970, à l’émergence du modèle du « nouveau père ». Plus impliqué, celui-ci s’investirait auprès de ses enfants dès leur plus jeune âge, assumerait les soins quotidiens avec la mère tout en continuant à pourvoir financièrement aux besoins de la famille. Ce modèle, dont l’émergence est consécutive à l’affirmation du principe d’égalité entre les hommes et les femmes, rompt avec les figures traditionnelles de la paternité, telle celle du pater familias ou celle du père effacé voire absent.

Jusqu’à une époque très récente, le soin quotidien des enfants dans les premières années de leur existence relevait essentiellement des femmes, et en particulier des mères. Les pères passent pour avoir été traditionnellement peu impliqués dans la prise en charge des tout-petits, avant que n’émerge depuis les années 1970 le modèle des « nouveaux-pères », plus investis dans les premiers moments de la vie de leurs enfants. Il apparaît cependant que la réalité est plus complexe, les situations variées et l’évolution aucunement linéaire au cours des derniers siècles.

Les Enjeux Contemporains de la Paternité

Aujourd’hui, la « terra incognita » de la paternité a été largement explorée. Je me limiterai ici à ses évolutions récentes en m’attardant autant aux fonctions symboliques et aux rôles concrets qu’aux valeurs liées à la paternité. La première question à se poser est celle du fondement même de la reconnaissance sociale : qu’est-ce qu’un père ?

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Paternité et Masculinités: Redéfinir les Normes de Genre

Ces dernières années, on entend de plus en plus parler dans le champ académique du concept de “masculinité hégémonique”. Conceptualisé par Raewyn Connell dans son livre Masculinities (1995), il est défini comme « la configuration des pratiques de genre qui incarne la solution socialement acceptée au problème de la légitimité du patriarcat, et qui garantit (ou qui est utilisée pour garantir) la position dominante des hommes et la subordination des femmes ». Autrement dit, il désigne la forme de masculinité dominante à un moment donné dans un espace social donné. Connell pense donc les masculinités en fonction de leurs relations hiérarchiques les unes par rapport aux autres, la masculinité hégémonique exerçant une position dominante par rapport à d’autres formes de masculinités (complices, marginalisées et subordonnées).

Une autre approche consiste à identifier les formes contemporaines de masculinités, leurs caractéristiques, leurs relations les unes avec les autres et avec ce qui est qualifié de « féminin ». Ainsi, des formes de masculinités qui incorporent voire valorisent des pratiques de care (soin) ont pu être qualifiées de « caring masculinity », masculinité « alternative », « hybride » ou encore « inclusive ». Ces différents concepts diffèrent notamment dans le positionnement hiérarchique de ces formes de masculinités par rapport aux autres. Autrement dit : est-ce que les hommes qui prennent soin d’autrui gagnent des points par rapport aux autres ou non ?

La question du père, c’est la question du genre, disions-nous, la question de la répartition du pouvoir et des valeurs symboliques entre les sexes. Trois domaines seront maintenant convoqués pour poser les enjeux liés au père. L’histoire d’abord, car si celle des pères « est traversée par les rapports de domination des hommes sur les femmes », le lent déclin de la puissance paternelle nous renseignera sur le nouvel équilibre des pouvoirs. La sociologie ensuite, qui montre que les transformations sociales entraînent parfois un rapprochement des sexes, parfois une lutte de pouvoir féroce.

Le Congé de Paternité et l'Implication des Pères

Malgré les avancées politiques, telles que l’allongement du congé paternité, les pratiques réelles montrent une faible évolution. À travers une analyse sociologique approfondie et des enquêtes de terrain, les autrices montrent que l’idéal du père féministe, bien qu’attrayant, reste un modèle socialement situé, accessible surtout aux classes moyennes supérieures.

Récemment, j’ai donné une conférence sur la paternité, où j’ai mentionné que les pères en congé parental développaient des compétences parentales équivalentes à celles des mères (connaissance des rythmes de l’enfant, etc.). Une étudiante m’a alors fait la remarque que les femmes étaient quand même davantage préparées que les hommes à devenir mères par leur socialisation. Ce en quoi elle avait raison. Il est indéniable que les filles et les femmes sont davantage incitées à se projeter dans le fait d’avoir des enfants et dans les modalités concrètes de la parentalité, et ce à différentes étapes de leurs vies. Par exemple, les “jouets pour filles” s’inscrivent souvent dans l’univers domestique et la parentalité. Dans les familles nombreuses, les ainées sont plus souvent mises à contribution dans la vie domestique que leurs homologues masculins. Plus largement, la plupart des femmes ont eu une ou des expériences avec les enfants avant de devenir mères, qu’il s’agisse de garde d’enfants de leur famille, de baby-sitting ou encore d’une activité professionnelle ou une formation impliquant de s’occuper d’enfant, ce qui est bien moins fréquent pour les hommes.

Ainsi, ce qui fait vraiment la différence dans la capacité des pères et des mères à s’occuper d’un nourrisson, c’est la familiarité : par le congé maternité, les femmes sont bien plus familières et à l’aise dans les tâches parentales et la connaissance des rythmes de l’enfant que ne le sont les hommes, écart qui tend à se creuser avec le temps. À ce titre, apprendre à pouponner apparaît en grande partie une socialisation secondaire, qui survient après la naissance et qui dont pourrait également être connue par les pères s’ils étaient dans une situation analogue à celle des mères pendant le congé maternité. Et à condition qu’ils le veulent bien. Car comme rappelé précédemment, le groupe des hommes ne forme pas un bloc uniforme et il y a fort à parier que s’il y a des pères qui sont désireux d’être davantage impliqués dans la vie de leurs enfants et ce dès la petite enfance (et qui y ont peut-être été préparés par leur socialisation primaire, ou au contraire qui ne veulent pas reproduire le modèle paternel dont ils ont hérités), il y en a aussi qui ne souhaitent pas apprendre à s’occuper de leurs bambins.

Diversité Familiale et Paternité: De Nouvelles Configurations

Toute certitude est rassurante, même si elle est fausse. Longtemps, on a pu croire que rien ne bougeait dans les familles : sexualité et procréation, alliance et filiation, parenté (nom apparaissant sur le certificat de naissance) et parentalité (fait de s’occuper au quotidien de l’enfant) allaient de pair et, sauf exception, un homme et une femme se mariaient et élevaient ensemble leurs enfants biologiques. Les écarts (grossesses illégitimes, recours à l’avortement alors illégal) étaient soigneusement camouflés. Puis les certitudes se sont effritées tandis que les combinatoires familiales se multipliaient. Même si, nous l’avons vu, la puissance paternelle poursuivait un lent déclin depuis longtemps et que les familles n’ont jamais cessé d’évoluer - il faut se garder de surestimer la stabilité du passé -, la rapidité du changement est cette fois sans précédent : les modifications sociales, démographiques, symboliques survenues et encore en cours ont révolutionné la vie sociale.

Certains changements plus vastes - la montée de l’individualisme et de la société de consommation, par exemple - ont contribué à modifier la famille. D’unité économique qu’elle était dans les sociétés préindustrielles, celle-ci est devenue un lieu d’épanouissement affectif auquel l’enfant apporte « un capital identitaire, émotionnel, sensitif, sensoriel ».

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