Loading...

La Paternité dans l'Histoire : Une Analyse Quantitative des Textes Médiévaux

Introduction

Depuis plusieurs décennies, les historiens se sont intéressés aux rapports de parenté médiévale dans une perspective d’anthropologie historique. Longtemps assez rares, les travaux sur les pères et la paternité font aujourd’hui partie de ceux dont l’historiographie est la plus dynamique. Cet article se propose d'explorer l'histoire de la paternité au Moyen Âge à travers une analyse quantitative des termes relatifs à la paternité dans les textes numérisés de l'Europe médiolatine. Il s'agit d'étudier les mentions des termes relatifs à la paternité et d’en dégager les principales tendances. Les enquêtes sur le sens des termes médiévaux désignant ces personnages (pater/patres) et cette relation ou condition (paternitas, paternus) demeurent toutefois encore minoritaires, constituant d’une certaine façon un angle mort de la recherche. Or, elles sont d’autant plus nécessaires qu’on a longtemps insisté sur la continuité entre la paternité antique et médiévale, ce que certains chercheurs tendent actuellement à contester. Parmi les éléments toujours en discussion, on relève par exemple le rôle du modèle trinitaire dans la sémantique des pères médiévaux, celui de la paternité biologique face aux paternités adoptives ou spirituelles, mais encore les liens entre père et fils, y compris dans leurs implications sociales.

La Méthode Quantitative et les Corpus Numériques

Les historiens n’ont jamais produit autant de corpus digitaux, en particulier les médiévistes qui sont très actifs en la matière. Mais paradoxalement, ces ensembles documentaires demeurent sous-exploités. Comment l’expliquer ? Une hypothèse revient à énoncer que la méthode historique, particulièrement efficace lorsqu’il s’agit d’analyser un groupe limité d’occurrences, se heurte à la nature même des corpus numériques. Ces derniers posent en effet la question documentaire d’une façon plutôt exogène à l’heuristique historienne traditionnelle, en proposant d’exploiter des ensembles textuels beaucoup plus larges. Que faire par exemple des 500 000 mentions de terra que nous rencontrons dans les bases de données médiolatines, ou encore des presque 700 000 occurrences de sanctus? La sémantique historique apparaît comme une réponse potentielle pour dépasser ces blocages en matière de parenté médiévale, ainsi que l’a démontré à différentes reprises Anita Guerreau-Jalabert. La méthode implique toutefois un changement de perspective, puisqu’elle présuppose que le sens des mots n’est pas universel et que c’est cette variation qui doit être reconstruite.

Dans cette perspective, l'article vise à montrer quelques-unes des possibilités ouvertes par l’histoire du sens des mots et les analyses lexicales des grandes bases de données de textes anciens. La sémantique de la « paternité » médiévale paraît ainsi doublement intéressante : d’une part, car nous hésitons encore sur le sens de termes qui lui sont relatifs (et leurs évolutions), d’autre part car ceux-ci sont extrêmement fréquents dans les textes - ce qui les rend d’autant plus délicat leur étude sans ordinateur.

L'Émergence d'un Modèle de Paternité Généralisée : La Trinité et l'Affirmation du Dieu-Père

Au sein des corpus précités, on ne décompte pas moins de 301 500 mentions du substantif pater - ce qui le classe immédiatement dans la catégorie du lexique courant. Si ces occurrences sont plutôt régulières du iie au xiiie siècle dans la Patrologie latine (PL) (fig. 1), avec peut-être une faible baisse tendancielle, on observe certaines évolutions fréquentielles sur le temps long, en particulier au regard des différentes typologies documentaires (tableau 1). C’est par ailleurs au sein d’un champ lexical plus large que l’on peut constater des évolutions importantes. Pater est certes très présent dès l’Antiquité païenne, avec 8 670 occurrences au sein d’un corpus de 6,9 millions de mots. Mais un décompte complémentaire pour une série de termes désignant des membres de la parentèle ou relations de parenté montre que, pour la période antique, l’importance du père est contrebalancée par de très nombreuses références à la figure maternelle (mater).

On dénombre ainsi un peu plus de 2 occurrences de pater pour 1 de mater dans le latin païen. Or, ce ratio augmente fortement dès la Vulgate, où l’on trouve quatre fois plus de mentions de pater que de mater. Enfin, dans une première partie de la Patrologie latine allant de Tertullien à Boèce, cette proportion est de 6,2 pour 1.

Lire aussi: Usages contemporains des Institutions Totales

Il semble donc que le père gagne nettement en importance entre la fin de l’Antiquité et le très haut Moyen Âge, a minima dans cette série de textes. C’est d’ailleurs dans ce moment que s’affirme le lemme filius, et donc le couple pater-filius. Parallèlement, nous avons pu noter que les lemmes désignant les ancêtres (avus, proavus, puis abavus, atavus et tritavus-tetravus) jouent un rôle absolument mineur dans tous les textes médiévaux : au total, 10 fois moins que dans les textes antiques.

Cette affirmation de la figure paternelle (pater), en lien avec le fils (filius), est évidemment liée au développement du christianisme et à la mise en place du système ecclésial, donc du dogme de la Trinité. Dans cette perspective, l’importance des conciles de Nicée I (325) et de Constantinople I (381) ne peut être sous-estimée pour l’établissement de la figure médiévale du père. La comparaison des principaux cooccurrents, autrement dit les termes apparaissant autour de pater dans une fenêtre de plus ou moins 5 mots, au sein du corpus des textes antiques et dans ceux de saint Augustin († 430), montre des différences flagrantes. Pour l’Antiquité latine, ressortent les lemmes liés au système sénatorial, au grand-père, à la familia romaine, à la maisonnée et au système romain en général (plebs, populus, etc.). Pour saint Augustin se distinguent les lemmes relatifs à la Trinité (spiritus, dominus, trinitas), au Verbe (verbum), à la Création (natura, homo, substantia, tempus) et à la Chute (peccatum), ou encore aux couples esprit/chair (spiritus/caro) et créateur/créatures (dominus/homo). Il s’agit d’un basculement majeur pour le champ sémantique du père, qui passe par le développement de cette figure en tant que protagoniste de la Trinité.

L’affirmation d’un Dieu-père et plus largement de la paternité divine au tournant des IVe-Ve siècles joue donc un rôle déterminant dans l’émergence d’un discours sur une « paternité » proprement médiévale. Si la Trinité n’est pas alors explicitement définie comme un système de parenté stricto sensu, elle propose en effet un modèle idéal de relation : d’une part le père et le fils sont consubstantiels (consubstantialis), bien que l’engendrement du Christ soit purement spirituel et que les deux soient inseparabiliter et co-éternels (coeternus) ; d’autre part, Dieu est le créateur de toute chose, dont il possède la paternitas. La promotion de la prière du Notre Père (Pater noster), texte à la fois biblique et liturgique qui évoque l’omnipotence du Dieu-père chrétien, roi (adveniat regnum tuum), nourricier (panem nostrum quotidianum | da nobis hodie) et salvateur (sed libera nos a malo), est aussi à considérer dans cette perspective. Mis bout à bout, ces éléments laissent peu de doute : une certaine figure paternelle a connu une remarquable promotion lors de l’instauration sociale du système chrétien, promotion qui perdura tout au long des siècles de l’Europe médiévale. Ce développement induisit le renforcement de certaines personnes ou relations de parenté (en particulier pater-filius), au détriment d’autres (mater, avus, proavus, etc.), du moins dans un premier temps.

Différentes Paternités dans l'Europe Médiévale : Une Multitude de Pères

Au-delà du Dieu-père, qui était donc désigné comme pater au Moyen Âge ? Nous avancerons ici en utilisant à la fois des arguments qualitatifs et quantitatifs. La modélisation du champ sémantique du lemme dans le corpus des chartes (CEMA) est instructive.

Sur le premier axe factoriel (axe horizontal), la carte sémantique oppose à droite les morts, les ancêtres et le souvenir (genitor, antecessor, progenitus, progenitor, avus, atavus, predecessor, memoria, etc.), puis, à gauche, les personnages vivants (mater, conjuga, maritus, avunculus, consobrinus, patruus, carus, mais encore regina-rex, imperatrix-imperator ou encore episcopizo, archiepiscopus et papa). Sur l’axe 2 (axe vertical), elle oppose en haut la parenté charnelle (mater, conjuga, maritus), qui est présente dans les formules de don pour le remède des âmes (anima, parens, remedium, meus, redemptio), et en bas à gauche la parenté spirituelle, « communautaire » ou « hiérarchiques » : l’évêque (archiepiscopus, episcopizo, reverens), le pape (papa), le souverain (rex, imperator) - considéré comme le père de ses « sujets ». On comprend ainsi que le père médiéval constituait un trait d’union entre les vivants et les morts, mais aussi que le terme qualifiait une multitude de personnalités, qui allaient bien au-delà du père biologique. Ces hypothèses quantitatives sont confirmées la lecture directe des documents, mais aussi des dictionnaires latins spécialisés.

Lire aussi: Avortement et test de paternité : un dilemme éthique ?

Le long article du Novum Glossarium, en particulier, indique qu’en matière de « parenté réelle » pater peut certes désigner le père biologique, mais aussi un père par fosterage, les parents, un ancêtre ou des prédécesseurs - sans nécessairement que cela implique un lien généalogique direct. Il ne s’agit pas de nier le fait que les médiévaux savaient (la plupart du temps) qui était leur père biologique, mais d’avancer que cette situation était articulée à d’autres formes de paternités-filiations non seulement complémentaires, mais en fait essentielles. La paternité charnelle, plus ou moins restreinte, était ainsi articulée à une multitude de paternités spirituelles, qui allait des oncles aux abbés et aux évêques, dans des configurations sans cesse mouvantes. Les pères, pris comme un tout, permettaient d’articuler les relations sociales avec nombre de vivants, mais aussi de personnages défunts, avec différentes intensités et en fonction des circonstances. La paternité était ainsi plutôt un « type » de relation, qu’un état globalement stable aux contours définis, comme cela apparaît à l’inverse massivement dans les textes contemporains

Ces deux paternités médiévales (charnelles et spirituelles) étaient toutefois complétées par le modèle paternel par excellence, déjà évoqué, celui de la paternité divine. L’auteur carolingien Raban Maur († 856) consacre ainsi plusieurs paragraphes de son De Universo à préciser les différents sens du terme. Mais pour lui, toute paternité dérive d’abord de celle de Dieu : « Deus pater omnium », quand bien même celle-ci est d’abord adoptive. Cette idée d’un Créateur, père de toutes choses, est évidemment présente dès la Vulgate, et en particulier dans l’évangile de Matthieu (23, 9) qui insiste sur la paternité première et totale de Dieu. Lui seul pouvait véritablement être qualifié de pater. Ce passage biblique fut d’ailleurs abondamment commenté tout au long des siècles médiévaux, et l’on ne saurait sous-estimer sa portée. Il contribua d’ailleurs sans doute à créer une hiérarchie des paternités, plutôt qu’une exclusivité de la paternité divine. Plus généralement, la conception d’un Dieu-père à partir duquel s’articulent toutes les autres paternités, était très répandue chez les auteurs médiévaux, depuis les Pères de l’Église jusqu’aux xve-xvie siècles. Ainsi, Nicolas de Cues († 1464) insiste encore fortement sur la dimension « paternelle » du Dieu chrétien, la faisant entrer dans une série d’analogies extrêmement riches : le Créateur est à la Création ce que le roi est à son royaume, à l’Église ce que le paterfamilias est à sa maison (domus). Autrement dit, sa paternitas est absolue, première, même si encore une fois, cela n’exclut pas une « cascade » de pères spirituels et charnels, dont les paternités se redoublent selon une logique analogiste.

La supériorité de la paternité divine est évidemment à chercher dans le mode d’engendrement qui lui est en partie propre, bien qu’elle relève pleinement de la paternité spirituelle. La relation de Dieu à son fils le Christ est pensée comme une paternité parfaite, modèle de toute relation sociale, puisqu’elle n’implique aucun échange charnel : pater et filius sont unis par un amour parfait, parce que celui-ci est entièrement spirituel et indivisible. Le père se situait ainsi au cœur des différentes formes de parenté médiévale : charnelle et spirituelle (donc aussi divine). Cette situation entraînait nécessairement une hiérarchisation des paternités : la paternité spirituelle-divine était idéale, car la substance du Père comme du Fils apparaissait « pure » et « simple ». Autrement dit, cette forme de relation était a priori une paternité entre égaux, dans la consubstantialité. Son analogon séculier était la paternité spirituelle-terrestre, qui excluait a priori tout rapport charnel et entraînait une reproduction sans génération humaine : c’est la paternité des personnages ecclésiastiques, celle des saints, des papes, des évêques, des abbés, etc. Ces deux dimensions de la paternité, spirituelle-divine et spirituelle-terrestre, n’étaient toutefois pas dissociables : elles constituaient au contraire les deux faces d’une même pièce. La paternité charnelle venait quant à elle en dernière position, car elle impliquait la reproduction sexuée, implication directe de la chute et du péché originel. Dans cette perspective, il est probablement faux de penser qu’une figure comme Joseph, le père terrestre du Christ, constituait un père « affaibli » par son non-engendrement charnel. Sa paternité, certes non biologique et non adoptive, était considérée comme parfaitement légitime : parce qu’elle était, comme toutes les autres d’ailleurs, « partagée ».

Pater et Dominus : La Domination dans la Paternité

On comprend ainsi par extension que pater renvoyait à différents types de pères charnels, mais aussi et surtout spirituels (terrestres ou célestes). C’est d’ailleurs essentiellement dans ce sens que le Novum Glossarium donne les multiples significations du lemme, sans toutefois éclaircir la signification des définitions que le dictionnaire juxtapose. Pater qualifie celui qui donne le baptême ou encore le parrain, le fondateur d’un ordre, d’une règle.

Lire aussi: Causes et Conséquences de la Paternité Défaillante

tags: #paternite #de #la #methode #quantitative #histoire

Articles populaires:

Share: