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Paternité contre le culte maternel : Analyse psychologique

Depuis la nuit des temps, la naissance est un événement primordial de l’hominisation et de l’humanisation. C’est un passage primordial que la culture ne cesse de parer de rites et de croyances pour accueillir et apprivoiser l’ineffable de la nature. Entre comédie et tragédie, les mille et un scénarios de la naissance expriment avec une force inépuisable le paradoxe de notre condition : notre fécondité créatrice n’a d’égale que notre vulnérabilité ! Après les intrépides matrones et les ingénieux barbiers chirurgiens, les rites séculiers de l’inflation médicale depuis le XXe siècle ont certes fait reculer la mortalité maternelle et infantile mais, pour qui ne s’en laisse pas conter par les masques scientistes, la potentialité sismique de l’accouchement n’a pas pris une ride. Affronter et survivre à cette crise biopsychique constitue, pour le meilleur et pour le pire, un acte initiatique décisif pour l’impétrant(e) et pour la parturiente.

La revanche du père : une perspective historique

Dans l’iconographie grecque, l’accouchement le plus fréquemment représenté c’est celui de Zeus, le roi des dieux. L’anthropologue F. Héritier a bien montré combien du plus profond de l’histoire, de nombreuses représentations et institutions assujettissant les femmes répondent à la volonté des hommes de s’approprier leur fécondité et, plus encore, la capacité très enviable de produire à la fois du même (des filles) et du différent (des fils).

La naissance et la psychanalyse : une exploration discrète

En ce début du troisième millénaire, quand on tape « naissance et psychanalyse » sur un moteur de recherche sur Internet, c’est d’abord et surtout la « naissance de la psychanalyse » et son « père » qui sont convoqués. La naissance analysée par la psychanalyse est présente mais plus discrète. On en trouve une première évocation chez Freud en 1909 dans les Minutes de la huitième année d’activité de la Société psychanalytique de Vienne recueillies par Otto Rank. La question traitée ce mercredi-là était la suivante : « Que peut attendre la pédiatrie de la recherche psychanalytique ? ». Freud affirme : « Pour ce qui est de l’angoisse, on doit garder à l’esprit que l’enfant ressent d’abord une angoisse consécutive à la naissance ». Puis, après avoir signalé que tout affect se manifeste d’abord comme une crise d’hystérie, et qu’il est la réminiscence d’une expérience, Freud incite les pédiatres à l’aider à étudier l’origine des affects. Freud reprendra cette hypothèse la même année dans une note de la seconde édition de l’Interprétation des rêves : « la naissance est d’ailleurs le premier fait d’angoisse et par conséquent la source et le modèle de toute angoisse. » Quelques années plus tard, dans l’Introduction à la psychanalyse (1916-1917), il présente sans ambiguïté le traumatisme de la naissance comme la source de l’angoisse.

Otto Rank : un pionnier de la psychanalyse de la naissance

Quinze ans plus tard, en systématisant cette hypothèse, Rank va publier son ouvrage Le traumatisme de la naissance dédié à Freud. À New-York, Rank va s’émanciper et rapidement jouir d’une réputation créatrice dans les milieux analytiques. Dans la minorité des freudiens orthodoxes qui s’opposaient à lui, il était coutume de résumer ainsi : « Les autres disent que l’on doit avoir un complexe du père analysé par Freud, et un complexe de la mère analysé par Rank. » (James Strachey, 1924, cité par Lieberman, 1985). Critique acerbe ou compliment ? Comme le fait remarquer avec acuité D. Houzel (1991), les premiers traducteurs de Freud en français ont censuré l’apport de Rank de deux façons : d’une part en supprimant cette note du Petit Hans : « Le point de vue de Rank sur les effets traumatiques de la naissance semble jeter une lumière particulière sur la prédisposition à l’hystérie d’angoisse qui est si forte dans l’enfance » ; d’autre part, en remplaçant ce passage dans Le Moi et le ça (1923) « le premier grand état d’anxiété de la naissance » par « le premier état d’angoisse qu’éprouve l’enfant ». Grâce aux travaux de Lieberman (2002, 1985) et de Kramer (2006), nous disposons de données biographiques conséquentes.

Les origines et l'ascension d'Otto Rank

Rank est né le 22 avril 1884 à Vienne et mort le 31 octobre 1939 à New York. Il est le fils de Simon Rosenfeld, artisan joailler originaire de la région du Burgenland proche de la Hongrie et de Karoline Fleischner, originaire de Moravie. Lors d’une cérémonie juive, ils se sont mariés le 31 août 1880 à Vienne où ils se sont rencontrés. Paul, premier fils, naît neuf mois après. Elisabet vient au monde en septembre 1882 mais meurt quelques mois plus tard. Paul fait des études de droit. Quant à lui, petit dernier, il devient serrurier car ses parents n’ont pas les moyens de payer aux deux des études supérieures. Otto est très proche de sa mère et distant de son père alcoolique et inaccessible. À l’adolescence, il décide officieusement de ne plus porter le nom de son père et de ses ancêtres juifs (Rosenfeld, champ de roses) et se renomme Rank (mince, sinueux, rusé) en reprenant le nom d’un personnage d’une pièce d’Ibsen La maison de Poupée. Émancipation féminine et dénonciation du mariage comme muselière misogyne sont au cœur de cette pièce où le Dr. Rank, un riche ami de l’héroïne Nora, secrètement amoureux d’elle, l’aide à s’émanciper. De l’autre côté du miroir, on apprend qu’il est atteint d’une syphilis héritée des frasques de son père et va contracter une paralysie générale. Otto adopte le nom d’un homme riche mais amoureux frustré et menacé d’une malédiction générationnelle paternelle. À sa majorité, il officialise ce nom propre. Il a 18 ans quand il lit L’interprétation des rêves de Freud. Il écrit alors, enthousiaste, entre 19 et 20 ans, un Essai où il applique la théorie psychanalytique à la compréhension de l’artiste. Une décennie plus tard, Rank est le premier candidat psychanalyste admis avec une thèse de psychologie d’inspiration psychanalytique. Chemin faisant, son ascension dans le cercle restreint des psychanalystes fondateurs est fulgurante : il devient secrétaire de la Société psychanalytique de Vienne, membre du Comité de Freud (les 7 détenteurs du ring, l’anneau secret) et, surtout, le plus proche collaborateur de Freud entre 1906 et 1925. En effet, Freud lui donne des responsabilités stratégiques : la publication des Minutes du cercle Viennois de 1906 à 1918 ; la direction avec Hans Sachs de la revue Imago à partir de 1912, celle avec Freud et Ferenczi de l’édition de l’autre grande revue psychanalytique la Zeitschrift für Psychoanalyse à partir de 1913. Dans la période orageuse pour Freud de conflit avec Wilhelm Stekel, Alfred Adler et surtout Carl Jung, il est le collaborateur attentif de chaque instant, d’une loyauté exemplaire.

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Le traumatisme de la naissance selon Rank

Rank sert dans l’armée autrichienne en Pologne pendant la première guerre mondiale. Il rencontre en 1918 sa femme, Beata Minzer, et ils ont une fille unique, Hélène, en 1919. Il découvre et observe avec beaucoup d’attention la grossesse de sa femme et sa relation avec leur bébé. C’est une année faste où il s’installe comme premier psychanalyste non médecin et rencontre Ferenczi qui devient un ami intime pendant six ans avant leur rupture. Il écrit avec lui Perspectives Psychanalytiques en 1924 alors que Ferenczi rédige de son côté Thalassa, publié à Budapest en 1932 sous le titre Rôle des catastrophes dans l’évolution de la vie sexuelle. Rank est un des psychanalystes les plus prolifiques après Freud. En avril 1923, quand il écrit Le traumatisme de la naissance, Rank est au sommet de son influence. C’est un des piliers essentiels de « la Cause ». Il est reconnu par le petit monde de la psychanalyse comme vice-président de la société psychanalytique de Vienne, directeur de la maison d’édition de Freud, co-éditeur des deux grandes revues de psychanalyse et véritable chef d’orchestre du centre de formation de Vienne. Havelock Ellis (1923) disait de lui après une visite à Vienne : « peut-être le plus brillant et le plus clairvoyant des jeunes chercheurs qui restaient aux côtés du maître ». Hans Sachs, lui, va plus loin et qualifie avec humour Rank de véritable double de Freud en faisant implicitement référence au célèbre article. Il dit aussi de lui qu’il est l’ombre de Freud, son « Mr Tout le reste ».

Le 17 novembre 1923 Freud demande une vasectomie (ligature des canaux déférents, canaux qui conduisent le sperme aux vésicules séminales). Très à la mode chez des chirurgiens réputés, cette castration mystérieuse était censée améliorer la vision, augmenter la lucidité intellectuelle et limiter la progression du cancer. Le 1er décembre 1923 Freud envoie une courte note à Rank pour le remercier de son manuscrit et, surtout de la dédicace de Rank, « À l’explorateur de l’inconscient, au créateur de la psychanalyse est dédié ce travail ». Freud écrit : « J’accepte avec plaisir votre dédicace avec l’assurance de mes remerciements les plus cordiaux. Si vous pouviez ménager ma modestie, cela me conviendrait. Tel que je suis handicapé, je me réjouis énormément de votre admirable productivité.

Dans ce livre, Rank, comme on l’a souligné en ouverture, part de l’idée initialement freudienne du traumatisme de la naissance…, mais va suivre un chemin singulier. Il veut retrouver la source la plus primitive, primaire de l’inconscient. Pour lui, elle se trouve dans une zone qu’il nomme « psycho-physique » où l’inconscient est descriptible en termes biologiques : « Après avoir exploré dans tous les sens et dans toutes les directions l’inconscient, ses contenus psychiques et les mécanismes compliqués qui président à la transformation de l’inconscient en conscient, on se trouve en présence, tant chez l’homme normal que chez les sujets anormaux, de la source dernière de l’inconscient psychique, et on constate que cette source est située dans la région du psycho-physique et peut être définie ou décrite dans des termes biologiques : c’est ce que nous appelons le traumatisme de la naissance, phénomène en apparence purement corporel, que nos expériences autorisent envisager cependant comme une source d’effets psychiques, d’une importance incalculable pour l’évolution de l’humanité, en nous faisant voir dans ce traumatisme le dernier substrat biologique concevable de la vie psychique, le noyau même de l’inconscient » (p. En d’autres termes, « le contenu biologique le plus profond (que seule la répression interne rend méconnaissable) se retrouve tel quel, sous une forme manifeste, jusque dans nos productions intellectuelles les plus élevées » (p.

L'importance de la mère archaïque

Freud et les tout premiers psychanalystes ont exploré les couches œdipiennes de la conflictualité inconscientes. Rank inaugure l’investigation du préœdipien jusque dans ses racines biologiques, pour lui, la véritable source première de l’inconscient, toujours refoulée. Il se pose en véritable héros face à la force de ce refoulement qu’il démasque en pointant le traumatisme de la séparation de la naissance. Jusque-là, la psychanalyse avait été centrée sur le père et le conflit œdipien. Rank entend équilibrer et prolonger l’œuvre de Freud en soulignant, bien avant Mélanie Klein, l’importance de la mère archaïque (Urmutter) dont le héros conquiert ses lettres de noblesse en se séparant d’elle (Kramer, 2006). Pour Rank, l’enfant virtuel trouve in utero son premier objet, la mère, mais se retrouve à la naissance confronté à sa perte : cette catastrophe originaire vient suspendre l’ « unio mystica » que l’amour, l’art, la sublimation religieuse et le transfert de la situation analytique avec le thérapeute-accoucheur tenteront de commémorer. Pour la petite créature, ce traumatisme est une perte indicible et le prototype de la souffrance de la vie. Même avec les plus douces des mères et la naissance la moins violente, l’être humain naît dans la crainte, tremblant d’angoisse. Avec la naissance, le sentiment d’unité avec le tout est perdu et cette souche d’angoisse de la rupture est pour Rank « le premier contenu psychique dont l’être humain soit conscient ». Conscience et angoisse inhérentes à la séparation de la mère sont indissociables. Et cette angoisse est pour Rank bien plus proche de la source biologique de l’inconscient que la reconnaissance de la différence des sexes et l’angoisse de castration.

L'abréaction du traumatisme de la naissance

« l’homme cherche à rétablir par tous les moyens possibles, en créateur pour ainsi dire, l’état primitif. En séance, le patient pour Rank bénéficie de deux formidables atouts pour engager l’abréaction du traumatisme de la naissance : l’hypermnésie et l’association libre. « L’hypermnésie, surtout pour les impressions oubliées (refoulées) de l’enfance, qu’on observe au cours de l’analyse, s’explique donc, tout comme celle qui se manifeste dans l’hypnose, par la tendance de l’inconscient, encouragé par l’insistance du transfert, à reproduire l’essentiel, c’est-à-dire la situation originelle […]. C’est en ce sens que tous les souvenirs infantiles peuvent être considérés comme étant, dans une certaine mesure, des “souvenirs écrans” et, d’une façon générale, la faculté de reproduction serait due à l’impossibilité où se trouvent les malades d’évoquer précisément la “scène originelle”, à cause des associations qui, à cette scène, rattachent le plus pénible de tous les “souvenirs” : le traumatisme de la naissance. « Le refoulement primaire du souvenir portant sur le traumatisme de la naissance serait la cause de la mémoire en général, c’est-à-dire de la faculté de retenir certains détails qui sont attirés dans la zone de refoulement originelle, pour pouvoir être reproduits plus tard à titre de substitution, c’est à dire à la place du traumatisme de la naissance ». C’est dans ce contexte que pour Rank, la fin de l’analyse est essentielle. D’un côté, « derrière toutes les résistances du malade se dissimule le désir de prolonger indéfiniment la situation analytique ».

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Juste avant Noël 1923, Abraham, qui a lu le manuscrit du Traumatisme de la naissance, avertit sérieusement Freud. Jones (1957), historien officiel, raconte à sa façon cet épisode : « Le traumatisme de la naissance avait produit sur Freud un choc comme si tout le travail de sa vie sur l’étiologie des névroses se trouvait dissous ». Indiscutablement, Rank déplaçait le projecteur de la psychanalyse du père sur la mère mais il ne s’agissait en aucun cas pour lui d’abandonner ce que Freud avait élaboré tout au long de sa vie pour comprendre le rôle central du complexe d’Œdipe.

Maternité de substitution : une perspective éthique

« Il est surprenant que l’intérêt supérieur de l’enfant ait été si négligé dans les débats sur l’éthique de la maternité de substitution. Après tout, les décisions en matière d’adoption et de garde sont axées sur l’intérêt supérieur de l’enfant. Une partie des conséquences épigénétiques découle de l’anticipation de la séparation par la mère porteuse. On sait depuis des décennies que les liens précoces entre un nourrisson et une personne qui s’occupe de lui sont importants pour le développement de l’enfant. Les chercheurs ont également étudié le lien entre un mauvais attachement maternel avant la naissance et les problèmes de comportement ultérieurs des enfants. On a constaté que les mères porteuses s’attachent moins aux enfants qu’elles portent, par rapport aux mères non porteuses. Un autre sujet de préoccupation est le stress particulier que peuvent subir les mères porteuses. Alors que certaines mères porteuses parlent positivement de leur expérience, d’autres sont confrontées à des risques sociaux liés au manque d’acceptation par leur entourage, ainsi qu’à la stigmatisation d’avoir servi de mère porteuse par nécessité financière. Certaines sont confrontées au stress de vivre dans des logements spéciaux avec des restrictions de mouvement et d’activités. L’industrie de la maternité de substitution est également connue pour manipuler et banaliser la vie affective des mères porteuses, qui peuvent déjà souffrir de l’anticipation de devoir abandonner les enfants. La juriste évoque « le traumatisme potentiel pour le nouveau-né lorsqu’il est séparé de la mère porteuse, qui est la gestatrice et parfois aussi la mère génétique ». Elle explique que le remplacement des parents de substitution au début de la phase post-natale constitue une perte ou un obstacle à la formation d’un attachement précoce, ce qui est préjudiciable au bien-être de l’enfant. Si des pertes similaires se produisent également dans d’autres circonstances, comme lorsque la mère d’un nouveau-né meurt, « nous considérons ces cas comme malheureux, voire tragiques, ajoute Seow Hon Tan. Comment alors est-il juste d’imposer de telles pertes aux enfants de substitution ? » Elle rappelle que l’essence des accords de maternité de substitution est de séparer les enfants de leurs mères porteuses. Dans le cas de l’adoption, si un traumatisme de la séparation entre la mère biologique et l’enfant existe, l’acte des parents adoptifs est salutaire. Ils interviennent pour répondre aux besoins d’un enfant lorsque les parents biologiques ne peuvent ou ne veulent pas le faire. De leur côté, même si les parents commanditaires souhaitaient fortement avoir des enfants, ils peuvent avoir besoin de temps pour s’adapter. Si la mère commanditaire rejette l’enfant ou a du mal à créer un lien avec lui à la suite de conflits émotionnels, l’enfant peut subir un préjudice qui dépasse celui de l’adoption. Dans ce cas, l’enfant est confronté à une forme de « rejet » par la mère porteuse - qui est sa gestatrice et parfois aussi sa mère génétique - suivi du rejet de la mère commanditaire. « Il serait naïf de penser que de nouvelles lois pourraient obliger les parents mandataires à autoriser les contacts futurs entre les enfants et les mères porteuses ou exiger que les mères porteuses acceptent de tels contacts », explique la juriste. De nombreux accords de maternité de substitution sont transfrontaliers.

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