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Chants Russes et Cultures Sibériennes : Exploration des Berceuses et du Folklore Nganassane

Introduction : Un Voyage au Cœur des Traditions Orales

La richesse des cultures sibériennes, souvent méconnue, se révèle à travers ses traditions orales, notamment les chants et les berceuses. Cet article se propose d'explorer un aspect spécifique de ce patrimoine immatériel : les chants nganassanes, en mettant en lumière leur contexte culturel, leurs particularités linguistiques et musicales, ainsi que leur rôle dans la société. Nous nous appuierons sur des travaux de recherche existants et des exemples concrets pour illustrer la diversité et la complexité de ces expressions artistiques.

Les Nganassans : Gardiens d'une Culture Ancestrale

Les Nganassans, un peuple samoyède résidant dans la péninsule du Taïmyr, sont reconnus comme l'un des « petits peuples » autochtones de la Fédération de Russie. Leur nombre, estimé à 847 individus selon le recensement de 2010, témoigne de la fragilité de leur culture face aux défis contemporains. La langue nganassane, appartenant à la famille des langues samoyèdes, est un vecteur essentiel de leur identité et de leur patrimoine oral.

La Redécouverte du Patrimoine Choral Nganassane

L'étude et la collecte des chants nganassanes ont débuté relativement tard, au cours du dernier quart du XXe siècle. Des chercheurs tels que les folkloristes N.T. Kosterkina et K.I. Labanauskas, ainsi que les linguistes E.A. Helimski, V.Ju. Gusev et M.M. Brykina, ont contribué à la collecte et au déchiffrage des textes. Parallèlement, des transcriptions musicales ont été réalisées par T. Ojamaa et L. Leisjö, ainsi que par I.A. Brodskij, Ju.I. Šejkin et V.S. Nikiforova lors de leurs travaux de terrain. Ces efforts ont permis de constituer un corpus de cinquante échantillons de musique nganassane, accompagnés de transcriptions musicales et de textes en nganassan et en russe, offrant un aperçu précieux de leur univers sonore.

Défis Contemporains et Nécessité de Préservation

La culture traditionnelle des Nganassans est aujourd'hui confrontée à des défis majeurs, qui se répercutent sur la pratique des chants. Face à la rareté de nouvelles compositions, les collections existantes et les matériaux collectés à la fin du XXe siècle revêtent une importance capitale pour la connaissance de ces formes d'expression populaire. La publication et l'analyse scientifique de ces chants sont donc essentielles pour assurer leur préservation et leur transmission aux générations futures.

Classification des Genres Musicaux Nganassanes : Épopée, Lyrique et Rituel

Il est pertinent d'appliquer à la culture musicale nganassane la distinction fondamentale des genres héritée de la Grèce antique : « épopée », « chant lyrique » et « drame » (rituel). Cette segmentation, déjà utilisée avec succès pour l'étude de la culture nénètse, proche de celle des Nganassans, permet de catégoriser les chants en fonction de leur fonction et de leur style musical. Ainsi, les chants nénètes ont été classés comme « épiques », « lyriques » et « rituels » (chamaniques). Cette classification se confirme dans les cultures nganassane et nénètse tant du point de vue fonctionnel que stylistique, les genres se distinguant par leurs types d'intonation. Le chant rituel chamanique, par exemple, est collectif (polyphonie hétérophone) et accompagné d'instruments (tambour, pendentifs du costume chamanique), avec l'utilisation d'onomatopées. En revanche, les chants épiques et lyriques sont monodiques, sans accompagnement instrumental, et caractérisés par une intonation vocale ou vocalo-discursive de solo.

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Le Kejngejrsja : Un Langage Métaphorique et Codé

Un genre spécifique de chant nganassane, le kejngejrsja (ou kәjŋәjśa, kәjŋәjrūә), peut être traduit par « chant d'une personne à l'autre » ou « concours de chant ». Ce genre inimitable, mentionné par les ethnographes B.O. Dolgikh et L.A. Fajnberg, ainsi que par Ju.B. Simčenko, est une forme de communication métaphorique utilisée par les jeunes et les vieillards. Les jeunes garçons et filles l'utilisent pour parler et plaisanter, organisant des concours de chants enjoués et spirituels. Les vieillards, quant à eux, peuvent l'employer pour raconter leurs visites, leurs expériences de chasse ou de pêche. Il arrive même qu'ils chantent en chœur des chants d'amour dans cette langue, évoquant leurs jeunes années et leurs tentatives de séduction. Bien que les jeunes comprennent les paroles, ils n'en saisissent pas toujours le sens caché.

Caractéristiques Linguistiques du Kejngejrsja

Le kejngejrsja se distingue par son langage codé, utilisant des substitutions lexicales, des emprunts, des archaïsmes et des formes tronquées de lexique courant. Les anciens Nganassans enseignaient ce langage « secret » à leurs enfants avant l'âge nuptial (vers 17 ans). Le contenu des textes est fabulisé, la réalité étant décrite par des images métaphoriques. Par exemple, le désir de demander une jeune fille en mariage peut être exprimé par l'intention de prendre sur le remorqueur un traîneau en sapin, ou la situation de trois prétendants pour une fiancée comparée à la destinée de trois poissons.

Chiffrage à Trois Niveaux

Selon Helimskij, la spécificité de la langue du kejngejrsja réside dans un chiffrage à trois niveaux : le niveau du sujet (utilisation de l'allégorie et de la fabulisation), le niveau du lexique et de la morphologie (remplacement de termes courants par d'autres réservés à ce type de chant), et le niveau de la phonétique et de la syllabe (permutation des syllabes à l'intérieur des lexèmes et dans l'ensemble du vers).

Interprètes du Kejngejrsja

Plusieurs interprètes ont contribué à la préservation du kejngejrsja, notamment Salir Mydovič Porbin, Neljutasi Fominična Porbina, Valentina Bintaleevna Kosterkina, Tubjaku Djuhodovič Kosterkin, Ekaterina Subobteevna Kosterkina, Den’čude Neteevič Mirnyx et Syku Modjureevna Jarockaja.

Dialogue Métaphorique : Un Échange Chanté Rare et Précieux

Le dialogue métaphorique exécuté par Valentina Bintaleevna Kosterkina et Den’čude Neteevič Mirnyx représente une forme rare, aujourd'hui pratiquement disparue, de dialogue chanté kejngejrsja. Enregistré en 1996 à Dudinka, ce dialogue se compose d'une partie introductive évoquant la situation de la demande en mariage, avec ses commérages et conversations, et d'une deuxième partie discutant de l'objet de la demande, une jeune fille d'un clan de chamanes, présentée comme un renne. Les mélodies masculine et féminine, transcrites musicalement, se distinguent par des registres contrastés et une organisation rythmique différente.

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Chant d'Amour et Nostalgie : L'Héritage de S.М. Jarockaja

Un autre exemple de dialogue entre un jeune homme et une jeune fille est le kejngejrsja chanté par S.М. Jarockaja. Ce chant, transmis par sa mère, Түjmaku Čunanar, évoque la période où cette dernière avait été demandée en mariage par Modjur Jarockij. Le texte, traduit par V.Ju. Gusev, se compose de deux parties : la première louant la beauté de la jeune fille, et la seconde exprimant le désir de la demander en mariage. La mélodie du chant du garçon est plus développée, tandis que celle de la fille, bien que plus simple, s'inscrit dans la continuité du premier chant.

Chants Personnels : L'Expression Intime de l'Individu

Les chants personnels (бәлы) représentent un autre type de chant nganassane. Chaque adulte invente sa propre mélodie, qui reste inchangée tout au long de sa vie. En revanche, le texte du chant, improvisé, peut varier en fonction des préoccupations, des joies ou des peines de l'individu. Jadis, chaque Nganassan possédait son chant personnel, qu'il était le seul à pouvoir chanter. L'ethnographe G.N. Prokof'ev soulignait que la mélodie était considérée comme la propriété de la personne, au même titre que ses pensées ou sa respiration. En raison de leur caractère d'improvisation et des interdits qui les entouraient, les chants personnels se sont souvent perdus.

Exemples de Chants Personnels

Parmi les exemples de chants personnels, on peut citer Мәнә бәлы de Syky Modjureevna Jarockaja, qui décrit sa vie et son rôle dans l'éducation de ses sept enfants. Un autre exemple est le Chant sur les jeunes filles d'Avam et le garçon de Hatanga, chanté par Ekaterina Subobteevna Kosterkina, qui raconte l'histoire d'un garçon se rendant à Ust' Avam pour rencontrer les jeunes filles.

Autres Types de Chants : Chants de Table et Chants d'Enfants

D'autres types de chants nganassanes incluent les хоаңкутуо бәлы (chants de table ou chants de boisson), ainsi que les chants d'enfants (нюо бәлы). Ces derniers, conçus par les parents, sont des mélodies-formules inspirées par les observations sur le caractère et les comportements de l'enfant.

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