La République de Weimar, souvent perçue comme l'épilogue du premier féminisme allemand après l'obtention du droit de vote en 1918 et l'ascension des nazis en 1933, est ici réexaminée à travers le prisme des revues de gauche. Cet article explore l'effervescence intellectuelle et éditoriale du féminisme de gauche durant cette période, en se penchant sur quatre revues publiées par différents mouvements de la gauche socialiste allemande.
Contexte Historique et Féminisme de Gauche
L'étude se concentre sur les revues destinées aux femmes, publiées par les partis de la gauche allemande au début de la République de Weimar. Ces revues sont originales car elles témoignent d'une réflexivité de l'action militante et de la pression exercée par les enjeux électoralistes ou révolutionnaires sur l'engagement politique féminin. Elles sont surtout le lieu d'expression d'une conscience de soi par l'écrit, remplissant ainsi une fonction performative pour l'existence même du mouvement féministe au sein de ces courants politiques.
Il est important de noter que le terme « féminisme » (Feminismus) n’apparaît pas dans le corpus étudié. S’il peut être employé pour désigner l’orientation de périodiques visant à revaloriser le rôle et l’image des femmes dans la société, il ne peut s’agir que d’une catégorie historicisée et appliquée a posteriori à un courant d’idées, plutôt désigné par les femmes et journalistes de l’époque qui s’en revendiquent sous le terme « Frauenbewegung » (littéralement « mouvement des femmes »).
Les Revues Féministes de la République de Weimar
Quatre revues ont été analysées, reflétant la composition de la gauche socialiste allemande au lendemain de la Première Guerre mondiale :
- die Gleichheit : revue du parti social-démocrate (SPD) s’adressant spécifiquement aux travailleuses. Créée en 1892 par Clara Zetkin, figure tutélaire du mouvement féministe socialiste, elle est un modèle pour les autres revues étudiées.
- die Kämpferin : jouant le même rôle pour le parti socialiste indépendant (USPD).
- die Kommunistin : pour le parti communiste (KPD).
- die Frau im Staat : non liée à un parti politique précis, mais affiliée au mouvement pacifiste. Elle est publiée par Lida Gustava Heymann et Anita Augspurg, déçues par leurs expériences dans le monde politique, notamment avec la gauche libérale.
La création de ces revues reflète les divisions successives de la gauche allemande. En 1919, date marquant le début de l'étude, chaque courant reproduit le modèle du parti originel et crée une revue destinée aux femmes du mouvement. Cet élan correspond à un vrai souci pour les partis politiques allemands en 1919 : lors de l’avènement de la république, les femmes ont obtenu le droit de vote et d’éligibilité et, avec les pertes humaines subies par les hommes sur le front, constituent la majorité de la population.
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Les années 1919-1923 sont traditionnellement considérées comme la période de mise en place de la république de Weimar, heurtée par une série de crises (révolution spartakiste, république des conseils de Bavière, putsch de Kapp, occupation de la Ruhr, hyperinflation), avant qu’elle atteigne un « âge d’or » dans la suite des années 1920. En 1923 disparaît ainsi die Gleichheit, emportée par l’hyperinflation. Tous ces événements créent une effervescence dans les milieux de gauche et font de ces premières années de la république une époque du possible. Le féminisme allemand connaît alors une recomposition profonde et une puissante vitalité, loin de l’image d’un mouvement en déclin souvent véhiculée.
Lectorat et Réception des Revues
Les revues s’adressent avant tout à des lectrices plutôt qu’à des lecteurs, comme en témoignent leurs noms et l'utilisation du terme « camarade » (Genossin/Genosse). Le lectorat visé est interne au parti, mais n’englobe pas toutes les militantes. La part des femmes abonnées à la revue au sein de chaque parti se situe vraisemblablement autour de 15% et rassemble incontestablement moins de 50% des effectifs féminins. Nous observons donc un échec des revues pour ce qui concerne leur distribution, qui vise en théorie l’ensemble des femmes membres du parti d’affiliation. Le nombre de numéros vendus en dehors du système d’abonnement demeure inconnu, mais plusieurs articles mentionnent à demi-mot la quasi-inexistence de ces ventes. Cela permet certainement de comprendre la frilosité des journalistes à aborder le sujet et l’absence de chiffres ou de bilans annuels dans les revues.
Les revues cherchent à maintenir un prix au numéro aussi bas que possible : de 0,15 M à 0,30 M en septembre 1919. La comparaison avec les prix nominaux du beurre est révélatrice : les revues les plus chères du corpus coûtent autant qu’une demi-livre de beurre ce qui fait d’elles des objets abordables pour une famille ouvrière, ces dernières vivant avec un salaire annuel inférieur à 3 000 marks par an. Mais c’est surtout l’évolution lors de l’hyperinflation de 1922-1923 qui est révélatrice : avant de se résoudre à augmenter le prix de vente, les titres résistent à l’inflation pendant près d’un an et demi.
Les annonces publicitaires présentes dans les revues sont directement liées aux activités traditionnellement associées aux femmes, comme la couture et les vêtements (16 % des annonces), la cuisine (16 %), l’ameublement (8 %) ou encore le souci du corps, de l’hygiène et de la santé qui concerne en cumulé 35 % des réclames. De cela, il est possible de déduire que les annonceurs imaginent bien s’adresser à un lectorat féminin. Mais certaines publicités retiennent plus particulièrement l’attention : magasin de fourrures ou vente de matelas coûtant 625 M, détonnent par rapport aux styles éditoriaux des revues. Ces produits sont caractéristiques d’une « consommation ostentatoire », reflétant une réussite économique et sociale, et semblent très éloignés des achats effectués par les foyers ouvriers. « Suite à de nombreuses remarques reçues ces derniers temps, la rédaction fait savoir à nos lectrices qu’elle n’a aucun pouvoir sur le choix de la rubrique des annonces publicitaires, et n’en est pas responsable. Certaines publicités contrarient donc les lectrices ce qui semble cohérent avec le contexte économique : les années d’après-guerre sont des années de pénuries en Allemagne et il faut d’ailleurs attendre 1928 pour que les salaires ouvriers retrouvent le niveau de 1913.
Les réclames ne semblent donc pas s’adresser à des personnes vivant avec un salaire ouvrier mais dessinent au contraire les contours d’une toute autre lectrice-type : une femme de la classe moyenne, vivant à Berlin, d’origine ouvrière mais ayant reçu une bonne éducation et travaillant dans le secteur social et éducatif (assistante sociale, éducatrice ou enseignante). Ces analyses comportent toutefois un biais : les revues étant liées à un parti ou un courant politique, ces réclames sont aussi un moyen pour les entreprises « amies » de soutenir le parti. Die Frau im Staat se détache très nettement des autres publications : la revue a une couverture cartonnée colorée, bleu pâle, le grain du papier est plus épais et elle imprime 40% de mots en moins que la moyenne des autres revues. Il s’agit aussi de la seule des revues étudiées qui n’utilise pas de caractères gothiques (type Fraktur) pour imprimer les articles.
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Profil des Journalistes
Les journalistes des revues étudiées se connaissent probablement mutuellement et semblent appartenir à un même milieu. Un très petit nombre de contributeurs et contributrices est responsable d’une part considérable du total des articles produits. Dans la revue die Kämpferin, cinq journalistes écrivent plus de 20% des articles, et dans die Gleichheit et die Frau im Staat, cette part monte même à 25%. A contrario, la plupart des personnes écrivant dans la revue ne signe qu’un ou deux articles (la proportion d’article écrit par personne diminue très rapidement). Cette organisation des revues, où très peu d’individus écrivent une grande proportion d’articles, puis de nombreux journalistes produisent chacune une très faible proportion d’articles, permet de mener une étude biographique des principales contributrices, représentative des journalistes qui font véritablement les revues. Une telle démarche n’est malheureusement pas envisageable pour die Kommunistin, puisque les articles ne sont pas signés.
L’étude menée sur les 18 biographies des journalistes contribuant le plus à l’écriture des revues est très instructive : malgré des origines sociales, géographiques et des âges divers, certains traits communs se dégagent. Ainsi, près de 80% de ces journalistes sont des femmes ; la formation et la profession jouent un grand rôle et plus de la moitié des journalistes étudiées ont exercé un métier en rapport avec le secteur social (enseignantes, travail dans la protection sociale, etc.). En outre, ces personnes se sont engagées relativement jeunes au sein de la gauche allemande et sont militantes depuis 16 ans en moyenne, ce qui signifie que leur engagement a débuté avant la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire avant la division de la gauche allemande.
Les journalistes qui écrivent dans les revues étudiées sont des représentantes idéal-typiques de la social-démocratie allemande : originaires de toute l’Allemagne et ayant suivi des études, leur militantisme de gauche les a poussées vers des métiers sociaux. Elles se sont engagées assez jeunes au sein du SPD, le parti regroupant à cette époque toutes les tendances de la gauche allemande. Le portrait de ces journalistes s’inscrit dans un nouveau modèle féminin qui apparaît dans la république de Weimar : des femmes, intellectuellement et économiquement émancipées (elles ont un travail salarié), urbaines et contestataires d’un point de vue politique. Symboles des mutations de la société et de la vie culturelle de la nouvelle république, elles sont désignées comme la « femme nouvelle », la neue Frau. Les films, livres et magazines de la république de Weimar présentent des femmes émancipées, libres sexuellement, indépendantes, sans enfants, fumeuses et coiffées à la garçonne, tout à la fois désirables et inquiétantes.
Défis et Difficultés
La neue Frau ne fait pas consensus dans la société, et au fil des articles, les journalistes témoignent de la difficulté d’être des femmes dans un monde politique et public masculin. Ces confessions sont souvent masquées par un discours plus général, et il faut alors lire en creux les expériences personnelles de ces militantes qui doivent lutter pour être considérées et estimées à l’intérieur même de leur mouvement.
Un exemple révélateur est fourni par un échange d’articles dans die Gleichheit. La critique des femmes du parti est ainsi faite très directement, sans ambiguïté possible, et par un membre du même parti. Les fumeuses sont dénigrées, et les attributs socialement considérés comme fondateur de la féminité leur sont niés : la maternité, le sens de l’esthétique. Il n’est donc pas étonnant de lire une réponse deux numéros plus tard : « N’y aurait-il vraiment pas de réflexions masculines de plus haut niveau sur la conférence des femmes, qui auraient été plus instructives pour les lectrices de die Gleichheit ? » Cet échange montre la difficile position de ces femmes engagées et journalistes, visiblement critiquées par les hommes de leur propre camp, remettant en cause leur féminité. Il n’est pas étonnant qu’elles soient attaquées sur ce sujet : fumer est alors considéré comme une activité masculine et ces militantes commettent une transgression en s’appropriant ainsi les codes de la masculinité.
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