Être mère est souvent perçu comme un instinct inné, une capacité naturelle que les femmes posséderaient depuis la nuit des temps. L'idée que les femmes désirent naturellement des enfants, savent comment s'en occuper et les aiment est largement répandue. Cependant, cette vision simpliste de l'instinct maternel mérite d'être remise en question. L'instinct maternel est-il réellement une capacité innée et naturelle des mères à prendre soin de leur bébé, ou est-ce une construction sociale façonnée par l'histoire et la culture ?
L'Instinct Maternel : Un Mythe Tenace
Le concept d'instinct maternel véhicule l'idée que les femmes ont par nature envie d'avoir des enfants, un instinct d'enfanter lié à leur capacité biologique. Cet invariable lié à l'espèce agirait comme une sorte d'appel du ventre que toutes ressentiraient. Ainsi, à partir du moment où l'enfant naît, l'amour serait tout de suite présent, et cela guiderait les mères dans leurs actes quotidiens.
Bien qu'il soit indéniable que le lien entre un parent et son bébé soit primordial au bon développement de ce dernier, l'existence d'un instinct maternel universel et inné n'est pas prouvée. La variabilité et l'impermanence de ce lien entre mère et enfant à travers les époques et dans les différentes cultures remettent en question l'idée d'un instinct maternel immuable.
Les Femmes et les Enfants à Travers l'Histoire
On imagine souvent qu'à la préhistoire, les hommes étaient chasseurs-cueilleurs, tandis que les femmes s'occupaient des enfants et leur donnaient le sein. Cette vision, bien que largement acceptée, ne repose sur rien de concret. La préhistorienne Marylène Patou-Mathis souligne que la préhistoire a été inventée comme science au XIXe siècle, avec une vision sexiste et non scientifique de l'homme préhistorique, invisibilisant les femmes. Dans certaines sociétés préhistoriques, les femmes chassaient par exemple.
L'autrice Lili Sohn, en écrivant la bande dessinée Mamas, petit précis de déconstruction de l'instinct maternel, a également fait des découvertes sur les rôles familiaux que l'on pense établis depuis toujours. Elle explique que les hommes et les femmes préhistoriques n'avaient pas de dimorphisme physique, ce qui suggère qu'ils avaient des rôles similaires. De plus, elle mentionne des textes de l'Égypte antique sur la contraception et l'avortement, témoignant du contrôle des femmes sur leur propre corps et de leur capacité à prendre des décisions concernant la maternité.
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Le fait de faire des enfants n'est donc pas un besoin viscéral chez les femmes, mais plutôt une envie, qui n'est pas toujours présente. Les femmes ne sont pas non plus dirigées par des hormones, car comme le dit Lili Sohn, "Les hormones ne déclenchent pas de prise de décisions, elles accompagnent un choix. Le cerveau reste le pilote, sinon, on succomberait à toutes nos pulsions."
L'Instinct Maternel : Une Invention Utile à la Révolution Industrielle
Au Moyen Âge, les femmes s'occupaient des enfants. Avant le XIXe siècle, les mères des classes moyennes et aisées confiaient souvent leur bébé à des nourrices. Pendant le XIXe siècle, notamment dans les milieux bourgeois, c'est la nourrice qui va vivre au domicile de la famille. D'ailleurs, certaines nourrices mettaient elles-mêmes leur bébé en nourrice. Dans tous les cas, la fonction maternelle était fragmentée et il y avait plusieurs personnes de référence pour s'occuper de l'enfant. Cela pouvait être aussi d'autres membres de la famille.
En 1762 pourtant, Rousseau, qui avait lui-même abandonné ses enfants, publiait son traité d'éducation, Émile ou de l'éducation, où il indiquait que le soin et l'éducation des enfants devaient être une activité prise en charge par les mères. Une première pierre de l'instinct maternel était alors posée.
Pour Manuela Spinelli, maîtresse de conférences à l'Université Rennes 2 et spécialiste des études de genre, l'instinct maternel est un concept qui aurait été forgé et instrumentalisé durant le XIXe siècle, longue période où l'on a ficelé ce mythe, pour des raisons politiques, économiques et sociales. Elle explique que durant la révolution industrielle, le nombre d'ouvriers et d'ouvrières augmente. Les femmes travailleuses devaient parfois quitter leur campagne pour travailler à l'usine, et étaient peu présentes dans leur foyer.
Les horaires étaient terribles, les salaires très bas. Il n'y avait pas de véritable législation ni de tutelle. Les hommes, les femmes, mais aussi les enfants travaillaient. Donc c'est une situation très tendue qui donnait lieu à des révoltes sociales. On essaie en quelque sorte d'étouffer un peu partout ces révoltes. L'action pour calmer les esprits, c'était notamment de pousser les femmes à rester plus à la maison. Ce qui signifiait d'augmenter les salaires des ouvriers pour qu'ils puissent prendre en charge le foyer. Et pour convaincre les femmes, on présente le domaine privé de la famille et de la maison comme leur royaume. C'était là qu'elles devaient déployer leurs capacités et leurs compétences. C'est ainsi qu'apparaît aussi la notion de chef de famille qui entretient toute la maison, alors qu'avant tout le monde travaillait.
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Selon Manuela Spinelli : "C'est à ce moment qu'on commence à mettre de plus en plus en avant le lien qui se crée entre la mère et l'enfant. Et on commence aussi à utiliser cet argument de ce lien pour, en quelque sorte, responsabiliser les mères en leur disant qu'elles étaient les seules qui savaient prendre soin des enfants, qui pouvaient savoir ce qui était le mieux pour eux. C'est aussi à ce moment qu'on commence, et de façon plus nette, précise et répandue, à parler de l'amour maternel."
Cette mise en place de l'idée selon laquelle les femmes sauraient par instinct s'occuper des enfants est vraiment un processus lent et hétérogène, parce que les discours changent aussi selon les classes sociales. Mais le soin du tout-petit, que l'on attribue aujourd'hui à une même personne, bien souvent la mère, a été, pendant des siècles, divisé entre plusieurs personnes sans forcément de hiérarchie entre elles.
La Rencontre et le Lien Qui Se Tisse
Quand l'enfant naît, nombreuses sont les femmes à ressentir un lien instantané avec leur bébé, et même de l'amour. Mais nombreuses sont aussi les femmes à ne pas le ressentir. On a tendance aujourd'hui encore à culpabiliser les mères qui n'arrivent pas à créer ce lien, qui ne sont pas à l'aise avec leur bébé. Alors que cette parole était autrefois taboue, certaines personnalités (comme Serena Williams) et des autrices françaises (comme Lili Sohn et Sophie Andriansen) ont parlé de cette relation mère/enfant qui peut mettre du temps à s'installer.
Lili Sohn expliquait par exemple comment elle a vécu la rencontre avec son bébé, après l'accouchement puis durant la période du post-partum : "Je n'ai pas de sentiment d'amour pour ce petit être. J'ai de l'adrénaline à le regarder parce qu'il est neuf, à regarder comment il fonctionne, à apprendre à m'occuper de lui. Mais je n'ai pas de sentiment amoureux. Je me dis souvent que ça serait quand même con qu'il meurt. Je l'ai fabriqué pendant neuf mois et c'était long. Ce serait dommage et je ne lui veux que du bien. Mais non, je n'ai pas de sentiments et finalement, tout d'un coup, je me sens soulagée aussi par le fait que c'est comme n'importe quelle relation humaine. En fait il n'y a pas d'amour instantané, il n'y a pas de coup de foudre. J'ai mis peut-être trois mois à lui dire "je t'aime". Mais peut-être que s'il avait pu s'exprimer, il aurait pu dire la même chose. Il y a une relation, il est dépendant de moi, donc il n'avait pas le choix. Mais vraiment, ce sentiment a mis du temps à naître."
Pour Giulia Foïs, productrice de l'émission En Marge, c'est aussi quelque chose qui peut venir avec le temps : "Je ne crois pas à l’instinct maternel, je crois que le lien ça se construit, parfois ça fait des étincelles, et puis parfois, ça se détruit."
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Le Mythe de l'Instinct Maternel : Creuset des Inégalités Femmes-Hommes
C'est sur ce supposé instinct maternel que reposent beaucoup d'inégalités dans les couples hétérosexuels ‒ où rappelons-le 70 % des tâches domestiques et parentales sont assumées par les femmes. Plus l'on passe de temps avec le bébé puis avec l'enfant, plus une relation peut se nouer et l'amour croître. L'attachement se développe en fonction du temps passé avec son enfant, comme l'explique Mounia El Kotni, anthropologue, qui nous rapporte plusieurs études allant dans ce sens.
L'ocytocine, qui est l'hormone du plaisir et de l'attachement, est produite par la mère dans certains types de soins apportés aux bébés et dans certains moments que sont par exemple les câlins. Mais des études récentes montrent que l'ocytocine est produite quel que soit le sexe du parent qui fait ces tâches. Elle explique : "L'article dit notamment que comme ce sont des tâches qui sont plus souvent associées aux femmes ou imposées aux femmes, du coup elles développent plus d'attachement."
Cette invention de l'instinct maternel est aussi un problème car elle gomme la notion de compétences, alors que plus l'on fait et plus l'on sait faire. Être parent, c'est en fait un apprentissage. Cela produit un cercle vicieux en ce qui concerne la répartition des tâches parentales, car l'on suggère que les femmes savent faire, et puis que c'est leur rôle, donc on ne s'adresse qu'à elles - notamment le personnel médical ou éducatif -, et ainsi elles développent des compétences que l'on considère au final comme naturelles.
C'est également ce que nous indique Mounia El Kotni, qui s'est intéressée à la diversité de façons de s'occuper des enfants dans le monde : "L'instinct maternel, c'est plutôt une construction sociale qui est liée au patriarcat, mais aussi au fait que les mères sont assignées au soin des enfants et développent une expertise principale en étant le plus longtemps et le plus souvent à leur contact." Une bonne raison, par exemple, d'augmenter la durée du congé paternité pour qu'il soit équivalent au congé maternité.
La Maternité Tardive : Un Défi aux Normes Naturelles
L'affaire d'une femme de soixante-deux ans donnant naissance à un enfant en 2001 à Fréjus soulève des questions fondamentales sur la naturalisation de la maternité. Cette naissance, rendue possible grâce à l'assistance médicale à la procréation (AMP) aux États-Unis, contourne la loi française qui limite l'accès à la PMA aux femmes en âge de procréer.
Cette affaire met en lumière la perception sociale différenciée des sexes : il y a un temps pour être mère, plus que pour être père. Un père âgé peut susciter l'ironie, mais pas l'indignation. La loi française, en limitant l'accès à la PMA aux femmes en âge de procréer, ne ferait qu'imiter la loi de la nature, naturalisant ainsi les nouvelles technologies.
Cette naturalisation pose problème, car elle ne tient pas compte des compétences parentales potentielles. Pourquoi cette exigence d'âge ne porterait-elle que sur les femmes, et pourquoi pas dans les cas d'adoption ? De fait, la femme ici n'est pas réellement considérée comme parent (social), mais comme génitrice (biologique).
L'Accouchement Physiologique : Une Alternative à la Médicalisation
Depuis 2023, à la maternité de l’hôpital Lyon Sud, une équipe de sages-femmes accompagne les femmes qui souhaitent un accouchement moins médicalisé. La salle d’accouchement est plongée dans la pénombre. Seule une petite veilleuse diffuse une lumière tamisée, tandis qu’Amandine déambule à petits pas. À ses côtés, son conjoint rassemble quelques affaires personnelles. Myriam Livain, sage-femme, s’assure que tout va bien, pose quelques questions, puis repart en précisant : « C’est Amandine qui fait le travail, moi, je suis juste là pour l’accompagner. »
En France, en 2025, la norme reste la péridurale, utilisée dans plus de 80 % des accouchements. À l’inverse, un accouchement physiologique ou naturel se déroule en limitant les interventions médicales, sans analgésie péridurale, dans le respect du rythme de la femme, à condition qu’elle présente un bas risque obstétrical, selon la Haute Autorité de santé.
Le parcours physiologique Phylia privilégie l’écoute des patientes lors de consultations souvent longues, durant lesquelles sont abordés les changements du corps, la parentalité, la place du couple. Des ateliers (yoga, hypnose, lactation, Pilates, spinning babies, méthode Bonapace…) complètent la préparation à la naissance axée sur le projet de naissance. « Nous invitons les femmes à se détacher des injonctions, à écouter leur corps et à faire confiance au processus naturel de l’enfantement. » Sexualité, périnéologie, conjugalité sont également abordées, toujours dans un esprit bienveillant.
Manon, qui a accouché en mars 2025, a suivi les ateliers de yoga, d’hypnose, ainsi que les quatre cours de préparation. Lors du dernier, elle a visité la salle de naissance, ce qui l’a aidée à s’y sentir « dans un lieu familier le jour J ». « Je me suis dit : si d’autres l’ont fait, pourquoi pas moi ? Et puis, c’est tellement beau de mettre au monde par soi-même. Elle a aussi été accompagnée chaque mois par une psychologue, Élise Bryon. « Ça m’a aidée à passer de jeune fille à femme et maman. Je sentais qu’il me manquait des armes pour le faire seule. »
Avec Phylia, la maternité devient une expérience consciente qui permet de mettre des mots sur ce que l’on vit, de comprendre les bouleversements du corps et de l’esprit. « Ce sont les femmes qui accouchent qui font la plus grande partie du travail. Nous, nous sommes là pour assister », insiste à son tour Justine Golonka.
La Maternité : Au-Delà de la Biologie
Assignée au corps et à la reproduction, la maternité a longtemps paru évidente, tangible, naturelle. Qu’enseigne la psychanalyse ? Qu’il est possible d’avoir un enfant dans son ventre mais pas dans sa tête, ou bien de se sentir mère de la terre entière sans en avoir aucun. La maternité dépasse la biologie de la procréation et de la gestation.
Longtemps le modèle parasitaire, inhérent aux besoins du nourrisson, a livré la vérité du lien mère-enfant. On l’a interprété comme fusionnel. Mais cette fiction - je te contiens / tu me contiens - est un leurre. Penser l’autre comme un prolongement de soi est « le pire des égarements » nous dit Lacan. Il se pourrait que le sevrage soit en premier lieu le drame de la mère. Sa fonction éminente dans les soins implique une intimité avec le corps de l’enfant, qui fera place à des séparations de corps successives, parfois difficiles.
Et si l’on interrogeait ces fictions maternelles qui leurrent et enchantent, à la lumière d’une satisfaction réelle ? Elles viennent parfois voiler une zone énigmatique à la mère elle-même, révélée par la naissance de l’enfant. Dans cette expérience, diverses formes d’une image magnifiée de soi peuvent être satisfaites. Elles viennent comme répondre à l’inadéquation de l’idée de la maternité et de son expérience, d’où la force et l’endurance du sentiment maternel.
À devenir mère, cesse-t-on d’être une femme ? Question d’autant plus insistante aujourd’hui que la disjonction entre procréation, sexualité et gestation, est manifeste. La demande d’enfant faite à la science grandit sans limites, impliquant une maternité en pièces détachées (ovocytes, gestation par autrui…). À mesure que décline l’empire du père, le règne de la matrice gagne inévitablement du terrain, instaurant un vouloir être mère généralisé. Paradoxalement, la paternité cesse d’être une fiction légale pour devenir une réalité biologique.
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