Introduction
L'étude des menstruations au Moyen Âge révèle un paradoxe : bien que le phénomène concerne les femmes, les sources médiévales sont principalement des textes écrits par des hommes. Cet article explore la représentation des menstruations dans la poésie et l'art, en mettant en lumière la manière dont les artistes, en particulier les femmes, ont abordé ce sujet tabou à travers les siècles. Des écrits médicaux aux correspondances personnelles, en passant par les archives judiciaires, nous examinerons comment les menstruations ont été perçues et représentées dans différents contextes.
Les Menstruations dans les Sources Médiévales Féminines
Bien que rares, les sources féminines produites entre le XIIe et le XVe siècle en Europe offrent un aperçu précieux de la vision des menstruations par les femmes de cette époque. Ces textes, issus de domaines divers et émanant de femmes aux statuts différents, nous permettent de formuler l'hypothèse que, malgré leur rareté, leur variété peut apporter un éclairage sur la vision des menstrues par les femmes d’Europe Occidentale à la fin du Moyen Âge.
Hildegarde de Bingen : Une Vision Multiple
Au XIIe siècle, Hildegarde de Bingen, abbesse allemande, offre une vision multiple des menstrues dans ses ouvrages médicaux. Elle consacre de nombreux passages aux menstrues, les comparant à la viridité génératrice et à la floridité de la femme. "Le ruisseau de la période menstruelle chez la femme est sa viridité génératrice et sa floridité, qui feuillissent dans sa descendance, parce que, de même que l’arbre, grâce à sa viridité, fleurit et feuillit, et porte des fruits, de même la femme, à partir de la viridité des ruisseaux du sang menstruel, transforme les fleurs et les feuilles en fruit de son ventre."
Hildegarde fait preuve d’originalité en filant cette métaphore, comparant le corps féminin entier à un organisme végétal. Elle compare implicitement le sang menstruel à la sève de l’arbre, seul comparant mélioratif, à ma connaissance, du sang menstruel dans la littérature médiévale, face aux nombreux comparants péjoratifs tirés des champs lexicaux du poison, du venin, de la corruption, etc. Cette vision positive va à l’encontre de la position dominante à l’époque d’Hildegarde.
Elle détaille également le débit du flux menstruel, la probabilité de rétention menstruelle et la gravité qu'elle peut entraîner, ainsi que la ménopause et les risques sanitaires liés à une ménopause précoce. Une observation aussi détaillée est unique dans les sources médiévales. Unique aussi est sa conception anatomique du crâne des femmes. D’après elle, il est fendu et il s’entrouvre légèrement lors de la menstruation, permettant au sang en surabondance de s’échapper.
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Les menstrues apparaissent enfin dans de nombreuses recettes du Cause et Cure ou de la Physica, comme affection à réguler, mais aussi comme ingrédient, dans une recette contre la lèpre. Ces mentions sont étonnantes, car au Moyen Âge la lèpre était couramment expliquée par une relation sexuelle avec une femme ayant ses règles.
Héloïse : Hygiène et Incommodité
Héloïse, abbesse française du XIIe siècle, dans sa correspondance avec Abélard, aborde la question de l'hygiène et de l'incommodité des vêtements religieux pendant les menstruations. Elle demande conseil sur la manière de diriger une communauté de femmes, arguant que la règle de saint Benoît, édictée à l’origine pour des hommes, n’est pas adaptée aux femmes.
Pour désigner les règles, Héloïse emploie quatre mots : « les purgations menstruelles de leurs humeurs superflues » (humoris superflui menstruae purgationes). Aucun de ces quatre mots n’était employé avec réticence dans les textes médiévaux, au contraire ils y apparaissaient fréquemment ; mais jamais les quatre ensembles. Généralement, l’association de deux d’entre eux, voire la mention d’un seul, suffisait à exprimer l’idée des règles. Et encore plusieurs auteurs préféraient-ils recourir à une vague périphrase, comme « la nature des femmes », « ce dont les femmes souffrent », « la maladie secrète des femmes25 » ou une femme « mal disposée26 ». À ma connaissance, Héloïse est la seule des auteurs et autrices du Moyen Âge à être aussi explicite.
La réponse d'Abélard nous informe aussi sur la tenue considérée comme commode au xiie siècle pour une femme en période menstruelle. Une chemise de dessous (interula) évite le contact direct des tuniques (tunicae) ou vêtements de laine (laneae) avec la chair, que dénonçait Héloïse.
Béatrice de Planissoles : Pratiques et Protections
Béatrice de Planissoles, châtelaine de Montaillou, est connue par le registre d'inquisition constitué sur ordre de l’évêque Jacques Fournier entre 1313 et 1325. Son témoignage révèle des pratiques liées aux menstruations, notamment l'utilisation de linges tachés de sang et l'ingestion de sang menstruel pour provoquer ou conserver l'amour.
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D’autre part, ce texte nous permet d’avancer un peu dans nos hypothèses sur la protection des débordements et taches de sang en période de menstrues. Lorsque Philippa a saigné pour la première fois, elle a taché sa chemise, mais pour la suite, sa mère lui confie un morceau de tissu. S’il s’agit certes d’un tissu destiné à recueillir le sang pour le garder, on peut supposer que Béatrice a spontanément eu l’idée d’utiliser l’objet qui lui servait de protection menstruelle. Cet objet est décrit précisément : pannum lineum blosetum et subtile. L’expression est si précise qu’elle contient même un mot occitan latinisé par Jacques Fournier ou par son scribe, qui ne connaissait visiblement pas d’équivalent latin. En effet, blosetum est un hapax en latin : il s’agit vraisemblablement de la latinisation de « bloset », mot occitan signifiant « d’une pureté agréable31 ». L’expression latine peut se traduire par « un tissu [ou “morceau de tissu”] en lin pur [ou “propre”] et fin ». Quoi qu’il en soit, il s’agit de la description la plus détaillée que nous ayons de ce qui pourrait s’apparenter à une protection menstruelle.
Marion : Sorcellerie et Philtres d'Amour
À Paris, à la fin du XIVe siècle, le Registre criminel du Châtelet de Paris contient le compte-rendu d’un long procès qui s’est déroulé en 1390 contre plusieurs femmes accusées d’avoir ensorcelé des hommes. Manon enseigna que, pour estre plus enamourée de son dit ami Hainsselin, & aussi se ledit Hainsselin estoit plus enamouré d’elle qui parle, elle regardast le temps & heure que elle seroit en ses fleurs, desqueles fleurs elle retenist un pou, & d’icelles fleurs meist ou vin que elle & sondit ami buroyent ensemble, & qu’il en beust, & s’il avoit bien amé elle qui parle, encore le ameroit-il plus que paravant n’avoit fait. La pratique est la même que celle évoquée par Béatrice, mais le contexte est bien différent : il ne s’agit pas de s’attirer l’amour d’un futur mari, mais d’un amant ; la femme concernée n’est pas une jeune vierge, mais une prostituée ; enfin, il est prévu que la femme boive aussi du breuvage, comme pour renforcer la magie, ou peut-être l’érotisation, de cette pratique.
Les Menstruations dans l'Art Contemporain : Brisant les Tabous
La question de la visibilisation du sang menstruel s’est simultanément cristallisée à travers des modalités à la fois éditoriales et artistiques. De nombreuses créatrices ont commencé à utiliser ce fluide en tant que thème et matériau artistiques pour dénoncer la stigmatisation des représentations du fluide féminin. Dans la performance fondatrice Vagina Painting (1965), l’artiste japonaise Shigeko Kubota utilise un pinceau collé à sa culotte pour étaler sur une grande toile étendue au sol de la peinture rouge, semblable à celle des menstruations.
Dans la continuité de ce geste précurseur, les explorations artistiques visant à déstigmatiser le sang féminin se sont multipliées sous des modalités picturales, performantielles, sculpturales et installationnelles à travers deux grandes stratégies plastiques de mise en visibilité des règles. D’un côté, les artistes ont exploré la plasticité même de l’épanchement de sang, qu’il soit montré sous forme de taches désolidarisées du corps ou de coulure en contact avec la peau. D’un autre côté, les artistes ont employé comme moyen de visibilisation des règles les dispositifs de « protection » précisément conçus pour les faire disparaître : les tampons menstruels et les serviettes hygiéniques.
Casey Jenkins : Casting off my Womb
En octobre 2013, Casey Jenkins s’installa pendant la durée de son cycle menstruel dans l’espace de la Visual Arts Association de Darwin en Australie. Chaque jour, six heures durant, assise sur un tabouret de bois, elle tricota silencieusement avec du fil de laine inséré dans son vagin. Initialement blanc, le fil s’imprégna de sang menstruel au moment de ses règles, avant de redevenir blanc. L’ouvrage, coloré de rouge à mi-longueur de ses quinze mètres, traduisait visuellement la durée du cycle féminin.
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Casey Jenkins, en s’exposant le pubis dénudé, la vulve ouverte et les jambes écartées, en retirant de son vagin le fil de laine à l’aide de ses doigts, opère une double transgression. Non seulement elle laisse couler son sang menstruel à la vue du public, mais elle le touche de surcroît de ses doigts. Bien loin des injonctions véhiculées par le « tampon avec applicateur » - inventé, rappelons-le, pour « épargner » aux femmes de toucher leur vagin saignant et qui, tout en instrumentalisant à des fins commerciales la stigmatisation du sang menstruel ne fit que la prolonger -, elle transgresse l’interdit de la vue et du toucher. Elle rompt de manière radicale avec le tabou faisant du sang menstruel une affaire invisible et intouchable.
Red Flag de Judy Chicago et Interior Scroll de Carolee Schneemann
La performance de Casey Jenkins entretient des liens avec deux œuvres pionnières : Red Flag de Judy Chicago (1971) et Interior Scroll (1975) de Carolee Schneemann. La première est une lithographie représentant l’artiste en train de retirer de son vagin un tampon ensanglanté. La seconde, Interior Scroll (1975), consistait en une performance au cours de laquelle Carolee Schneemann, après s’être dénudée et avoir pris des poses de modèles académiques, lut des extraits de son livre Cézanne, She Was a Great Painter puis commença à retirer lentement de son vagin un rouleau de papier sur lequel était écrit un texte qu’elle lut à l’assemblée.
Bad Blood : La Rétorsion de Casey Jenkins
Plutôt que de prendre directement la parole - peut-être même parce que la violence des réseaux lui avait coupé la voix, l’artiste a choisi d’associer à la présentation de son œuvre des tissages dénonciateurs : en 2017, sous le titre Bad Blood, elle présenta à la Science Gallery du King’s College de Londres une installation constituée de la vidéo de Casting off my Womb entourée d’un nuage de mots tricotés avec du fil teinté de sang menstruel, représentant les termes les plus fréquemment utilisés sur les réseaux sociaux pour critiquer la performance de 2013. En 2016, à l’occasion de Psychological-endurance Performance Artwork présentée à l’Arts House de Melbourne, elle avait déjà, selon le même principe, reproduit à l’aide de machines à tricoter d’entières captures d’écran de ces commentaires haineux sous la forme de grandes bannières.
Herberto Helder : Poésie et Menstruations
Les menstrues quand sur la ville soufflaitcet air. Les jeunes filles respirant,mangeant des figues - et les menstrues quand sur la villefilait le temps à travers les airs.
C’étaient des œillets dans la neige. Les jeunes fillesriaient, criaient - et les figuiers insufflaientles figues, de leurs poumons d’épongeblanche. Les pommes roulaient dans la maison.Quelqu’un disait : la neige. La nuit venaitbriser la tête des statues, et les pommesroulaient sur le toit - quelqu’undisait : le sang.
Dans la maison, elles riaient - et les menstruesruisselaient par les cavernes blanches des éponges,et les têtes des statues se brisaient.Des œillets - quelqu’un disait cela.Et les jeunes filles qui respiraient, mangeaientdes figues dans la neige.Quelqu’un disait : des pommes. Le sang ruisselait des cous de granit,l’enfant plaquait sa bouche noiresur la neige dans les figues - alors elles criaientdans l’ombre de la maison.Quelqu’un disait : le sang, le temps.
Les figuiers soufflaient dans l’airqui courait, les machines aimaient. Tandis qu’un poisson,parole ancienneet sensible, parcourait la page de cet amour.Et quelqu’un disait : c’est la neige.
Les jeunes filles riaient dans leurs menstrues,mangeant de la neige. Les têtes desstatues étaient pleines d’œillets,et les enfants plaquaient leur bouche noire surles cris. Et elles riaient dans l’air, mangeantla nuit,se nourrissant de figues et de neige.Alors quelqu’un disait : les enfants.Et les menstrues ruisselaient en silence -dans la nuit, dans la neige -pressées par les éponges blanches, là-bas dans la nuitdes jeunes fillesqui riaient dans l’ombre de leur maison,roulant, mangeant des œillets. Alors quelqu’un disaitc’est un poisson qui parcourt la page d’un amourancien. …Les jeunes filles, chantant leurs enfants,mangeaient des figues.La nuit mangeait du sable.Et c’étaient des œillets dans les cavernes blanches.Les menstrues - disait quelqu’un.
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