Introduction
La berceuse de Brahms, ou Wiegenlied en allemand, est bien plus qu'une simple mélodie pour endormir les enfants. C'est un chef-d'œuvre de la musique classique, un tube intemporel de notre petite enfance, reconnu universellement. Max Dozolme nous invite à explorer l'histoire et la signification de cette pièce emblématique de Johannes Brahms.
Les Caractéristiques d'une Berceuse Parfaite
La berceuse de Brahms possède toutes les qualités qui en font une musique idéale pour faciliter l'endormissement. Son accompagnement en forme de balancier, sa mélodie simple, lumineuse, répétitive et hypnotique, ainsi que sa douceur et sa lenteur, contribuent à créer un environnement sonore propice au sommeil. On retrouve ces paramètres dans la plupart des berceuses à travers le monde.
Johannes Brahms et la Genèse de la Berceuse
Johannes Brahms publie son Wiegenlied n°4 op. 49 en 1868. Cette berceuse, qui souhaite une bonne nuit au petit Jésus (gute nacht), est devenue l'une de ses œuvres les plus célèbres. La légende raconte que la naissance de Brahms, le 7 mai 1833, aurait retardé une représentation de l’Orchestre du théâtre de Hambourg où son père, Johann Jakob, y était corniste. Très doué pour le piano, le jeune Brahms se produit dès ses 13 ans dans les tavernes de Hambourg. Le reste du temps, il compose.
Une Mélodie Empruntée et Réinventée
Comme pour sa Cinquième Danse Hongroise, la mélodie de la berceuse n'est pas entièrement originale. Brahms s'est inspiré d'un duo vocal composé vingt ans plus tôt, en 1842, par l'Autrichien Alexander Baumann sous le nom de « S'is Anderscht ». Il s'agit d'un arrangement, d'une relecture de cette mélodie.
L'histoire raconte que Brahms chantait peut-être cette mélodie avec Bretha Faber, un amour de jeunesse qui venait d'accoucher d'un petit garçon en 1868 et à qui Brahms dédie sa partition. Dans une lettre datée d’août 1868, Brahms écrit au couple : « Frau Bertha verra tout de suite que j’ai composé hier le chant du berceau spécialement pour votre petit ; elle trouvera aussi tout à fait approprié, comme moi, que pendant qu’elle endort Hans, son mari lui chante et lui murmure une chanson d’amour. » Brahms demanda également à Bertha de lui envoyer la musique et les paroles de la chanson, admettant que depuis les années où il l’avait entendue chanter, « elle ne bourdonne dans [s]on oreille que de façon approximative ».
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L'Adaptabilité d'un Thème Intemporel
La berceuse de Brahms, avec sa facture simple et chantante, se prête à de nombreuses interprétations et métamorphoses. On peut l'orner de notes bluesy, comme dans la version de Dave Brubeck, ou lui ajouter des paroles en français et des clochettes pour une version de Noël, comme celle interprétée par Céline Dion en 1998 dans l'album These Are Special Times.
Un Écho dans l'Œuvre de Brahms
Le thème de la berceuse se retrouve également dans une autre œuvre de Brahms : au début du premier mouvement de sa deuxième et joyeuse Symphonie composée en 1877. Ce thème semble se souvenir de la plus belle berceuse de l'histoire de la musique.
Brahms : Un Compositeur Complexe et Fascinant
Pour mieux comprendre l'impact de la berceuse de Brahms, il est essentiel de connaître la vie et l'œuvre du compositeur.
Un Jeune Prodige
Dès son plus jeune âge, Brahms démontre un talent exceptionnel pour la musique. Lors d’une tournée de concerts à Hanovre, il rencontre le violoniste Joseph Joachim qui l’introduit auprès de Franz Liszt, avec lequel il aura peu d’affinités musicales. A l’inverse, il se lie d’amitié avec Robert Schumann qui dira à son sujet : « Il est venu cet élu, au berceau duquel les grâces et les héros semblent avoir veillé. Dès qu’il s’assoit au piano, il nous entraîne en de merveilleuses régions, nous faisant pénétrer avec lui dans le monde de l’idéal. Quand il inclinera sa baguette magique vers de grandes œuvres, quand l’orchestre et les chœurs lui prêteront leurs puissantes voix, plus d’un secret du monde de l’idéal nous sera révélé ». Voilà qui met une grosse pression sur le jeune Brahms qui brûlera ses premières œuvres, à l’exception de la Sérénade n°1 écrite en 1857.
Amours et Deuils
La vie de Brahms est marquée par des relations complexes, notamment son amour non partagé pour Clara Schumann, l'épouse de son ami Robert. Après l’internement en hôpital psychiatrique de Robert, la relation entre Johannes et Clara s’intensifie et leur correspondance adopte une tonalité passionnée. Mais la mort en 1856 de Robert éloigne Brahms de sa Clara qu’il ne parvient pas à consoler. Il lui adresse une lettre résignée : « Les passions doivent vite s’estomper, ou alors, il faut les chasser » lui écrit-il. En plus de sa déception amoureuse, Brahms perd sa mère. Il en fera le Requiem allemand.
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La Consécration
C’est lors de la composition de son Requiem allemand que Brahms quitte Hambourg pour Vienne. Il s’y produit en virtuose. La création de ce requiem à l’église de Brême en 1868, est un succès. Deux ans après, Brahms rencontre le chef d’orchestre et pianiste Hans Von Bülow qui défend et fait connaître sa musique. Viendra plus tard un succès encore plus grand : celui des Danses hongroises, inspirées d’airs tziganes très populaires. Le grand public le découvre alors.
Un Héritage Musical Inestimable
Célébré, Brahms s’enrichit et son éditeur le supplie de composer de nouvelles pièces. Il écrit alors ses quatre symphonies en 9 ans, un temps record. La première est créée en 1876 à Karlsruhe. Mais Brahms garde la tête froide : « Vous ne savez pas quelles sensations nous, les compositeurs, nous éprouvons lorsque nous entendons derrière nous les lourds pas d’un géant comme Beethoven ». En 1878 et 1881, Brahms compose son 2ème concerto pour piano. Il continue d’écrire à Clara, en tout bien tout honneur. Ils parlent de musique sur les braises d’un amour impossible, il y décrit ce deuxième concerto comme une tout petite chose, une babiole. Il répète avec l’ami Von Bülow à Meiningen et crée l’œuvre en novembre 1881 à Budapest.
Un Personnage Attachant
Solitaire, il a néanmoins beaucoup séduit. Sans descendance, il s’est pourtant bien occupé des enfants de son entourage avec lesquels il aimait jouer. Monument national de son vivant, il était généreux, adorait blaguer : « Si parmi les personnes présentes, il en est une que j’ai oublié d’insulter, je lui demande de bien vouloir me pardonner ». Homme du 19ème siècle, il est le premier compositeur de cette époque à graver sa musique grâce à Thomas Edison. Enfin, Brahms était rondouillard mais bon nageur, actif, vif, ouvert à la modernité, curieux de tout.
Les Dernières Années
En 1886, il devient président d’honneur de l’Association des musiciens de Vienne. Adulé, décoré, célébré, il garde sa franchise : « Je préfère penser à une belle mélodie que recevoir l’ordre de Léopold ». Il compose pendant l’été 1893 les Klavierstücke opus 119, ces « berceuses de ma souffrance » selon ses propres mots, sont ses dernières compositions pour piano seul. À qui pense-t-il en les écrivant ? Peut-être à Clara Schumann : « Chaque mesure et chaque note doit sonner comme si on voulait extraire de ses dissonances de la mélancolie avec volupté et délectation !
Clara Schumann s’éteindra deux ans après, en mai 1896. Brahms lui écrit peu de temps avant sa mort : « Si vous croyez devoir attendre le pire, accordez-moi quelques mots, avec lesquels je peux venir voir s’ouvrir encore les beaux yeux, avec lesquels beaucoup se refermera pour moi ». Tout proche de sa fin, Brahms demande à ce qu’on lui serve un verre de vin. Un vin du Rhin qu’il aime particulièrement. Il boit tout doucement et lance, non pas « c’est bon » mais « c’est beau ». Ce seront les dernières paroles d’un homme qui aimait la vie et la consacra à l’art et à la beauté.
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L'Impact Culturel et Scientifique de la Berceuse
La Chanson du berceau a connu un succès immédiat auprès du public. Au cours des années qui ont suivi sa composition, elle a été arrangée sous différentes formes pour presque tous les instruments imaginables, du piano à l’orchestre de concert.
Non seulement sa popularité est indéniable, mais les avantages qu’elle procure à l’enfant qui l’écoute le sont tout autant. Il a été scientifiquement prouvé qu’exposer les enfants à des berceuses améliore le développement cognitif, la créativité et l’expression émotionnelle du jeune cerveau en développement.
Des études ont montré que les mères qui chantent à leur bébé améliorent leur développement. En outre, chanter ou jouer des berceuses à vos enfants ne doit pas nécessairement commencer à la crèche. Les bébés dans le ventre de leur mère sont capables d’entendre des sons dès la 16e semaine de grossesse. À la 24e semaine, ils sont capables de reconnaître la voix et le langage de leur mère. Les avantages cognitifs s’appliquent aussi bien aux enfants in utero qu’aux tout-petits.
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