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Leurs Enfants après eux : Un Roman Social et Intime de Nicolas Mathieu

Introduction

Leurs Enfants après eux de Nicolas Mathieu, lauréat du prix Goncourt 2018, est un roman saisissant qui explore la France périurbaine à travers le prisme de la jeunesse. Situé dans la ville fictive de Heillange en Moselle, entre 1992 et 1998, le roman dépeint les vies complexes et les destins croisés d'adolescents confrontés aux réalités sociales et économiques de leur époque. Le roman pourrait d’ailleurs se lire comme la longue tentative d’Anthony (15 ans, fils d’un ancien ouvrier et d’une employée) pour coucher avec Steph (16 ans, la fille du concessionnaire automobile de la vallée). À chaque été son échec, son ratage, sa foirade. Mais le fiasco a des raisons que le corps ignore.

L'Incandescence des Corps et des Désirs Adolescents

La qualité d'un roman réaliste se mesure à la manière dont il met en scène les corps et la sexualité. Leurs Enfants après eux excelle dans ce domaine, en illustrant l'incandescence de la rencontre et l'impossibilité de celle-ci à travers des scènes de sexe significatives. Ces scènes révèlent la vie des adolescents d'Heillange et l'attraction des corps dans cette petite ville près de la frontière luxembourgeoise.

Le roman pourrait d'ailleurs se lire comme la longue tentative d'Anthony, fils d'ouvrier, pour coucher avec Steph, la fille du concessionnaire automobile. Chaque été apporte son lot d'échecs et de frustrations, mais ces ratages ont des raisons que le corps ignore.

La Désindustrialisation et la Démasculinisation

L'irruption d'une énergie inédite dans la réalité masculine, où Steph se dérobe, se donne, jouit seule, ordonne et "baise" Anthony plutôt que d'être "baisée" par lui, est contemporaine d'une dévitalisation ambiante. Dans la vallée, les usines ont fermé, les hommes sont rentrés à la maison, certains sont devenus manœuvres, d'autres sont alcooliques, et beaucoup sont morts de silicose ou d'autres maladies.

On s'aperçoit au fil des pages que la désindustrialisation française a été en réalité une gigantesque entreprise de dévirilisation. Qu'est-ce qu'être un homme en fin de compte ? Un homme, quand la force, le courage et l'héroïsme ne servent plus à rien ; quand les emplois manquent ; quand les filles réussissent mieux à l'école et désertent la vallée ; qu'en plus, elles dictent elles-mêmes la manière dont elles veulent être touchées.

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Un Roman Social au Cœur des Préoccupations Contemporaines

Leurs Enfants après eux est aussi un roman social qui reprend le fil du récit là où Aurélie Filippetti l'avait laissé dans Les derniers jours de la classe ouvrière. Si l'ancienne ministre de la Culture narrait le sentiment de déclassement des ouvriers après la fermeture des mines et des usines sidérurgiques de Lorraine, Nicolas Mathieu décrit la vie de leurs enfants, qu'il s'agisse d'un fils d'ouvriers d'une lointaine origine italienne (Anthony) ou d'un fils d'ouvrier marocain (Hacine).

Le roman met en scène une période de transition, entre la fermeture des usines sidérurgiques et le clivage social que l'on connaît aujourd'hui. Cette décennie déprimante voit l'avenir de ces adolescents se jouer, alors qu'ils croient pouvoir bâtir librement leur vie, mais ne font que se conformer à leur destin social. Le passage où Steph et sa copine Clem découvrent la façon dont l'école les a classées depuis l'enfance, le rôle qu'elle leur assigne et l'importance de l'information pour « réussir », vaut bien des pages de Bourdieu ou de Dubet.

La Force des Personnages et leur Destin Contemporain

Le sérieux du narrateur, pour instruire à charge et à décharge le dossier de tous ses personnages, même les plus secondaires, leur donne une dimension réelle qui ne quitte plus le lecteur une fois le livre refermé. C'est la force des grands romans que de donner à leurs héros une vie autonome qui perdure par-delà les moments que l'on a passé avec eux.

Lire ce roman en cette fin d'année marquée par le mouvement des gilets jaunes, c'est immanquablement se poser la question du destin contemporain d'Anthony, de Steph, d'Hacine et des autres. Sont-ils restés à Heillange ? Imaginons-les : Clem devenue médecin, Anthony à la tête de la fronde des gilets jaunes, Hacine croisant Coralie, la mère de sa fille, sur un rond-point, et Steph, la seule à s'être échappée d'Heillange, directrice financière aux États-Unis. Peut-être que lui, de son côté, n’avait mis un gilet jaune que pour être aperçu d’elle.

Un Roman d'Apprentissage et de Désillusion

Leurs Enfants après eux se déroule au fil de quatre étés, entre 1992 et 1998. Des étés torpides, lourds d’orages qui éclatent rarement, lors desquels on traîne son ennui, des désirs vains, des ressentiments. Anthony a quatorze ans quand, au bord d’un lac, il rencontre Steph. Leurs enfants après eux est bâti autour de l’amour qu’Anthony éprouve pour la jeune fille et de la relation difficile qu’il entretient avec Hacine, un garçon issu de la ZUP des Trente-Glorieuses, en périphérie de Heillange, ville au cœur de l’action. Les retrouvailles avec Steph, devenue étudiante, constituent l’un des ressorts dramatiques de ce livre bâti comme un roman noir, dont il a l’écriture sèche, avec un usage de la langue parlée rendant l’intériorité des personnages.

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D’autres figures gravitent autour de ces trois personnages, et chaque chapitre met en scène Anthony, Steph ou Hacine et leur famille, leurs amies, leurs connaissances. On vit de petits trafics, on étudie sans que cela mène quelque part, on fréquente les mêmes bistrots. On cherche souvent à quitter cette vallée à l’écart, qui n’a plus rien à donner et ne se remet pas d’avoir perdu sa puissance industrielle depuis que les hauts-fourneaux ont fermé, jamais remplacés. Pourtant, de ces lieux, les protagonistes ne peuvent vraiment partir, pris par « l’effroyable douceur d’appartenir », dernière phrase du roman, image vivante de la contradiction vécue.

Nicolas Mathieu explique sa volonté d’écrire un roman d’apprentissage, l’histoire d’une poignée de personnages qui passent de l’enfance à l’âge adulte. Anthony et Hacine sont des enfants de la classe ouvrière frappée par la désindustrialisation. Stéphanie est issue de la bourgeoisie. Les personnages se heurtent aux barrières sociales. Au-delà de nombreux sujets tels que les classes sociales, la xénophobie, la délinquance, le film relate également les relations d’ Anthony avec ses parents, notamment son père, capable d’accès de violences incompréhensibles sous le regard d’une mère passive et «dépassée» par la situation. Le père et le fils sont distants, c’est une relation «sans mots». Ils ne parlent jamais ensemble, ou si peu quand le père s’adresse à son fils, celui-ci ne lui répond pas. On sent cependant que c’est un homme blessé qui a remisé ses rêves de jeunesse.

Le Film : Une Adaptation Réussie

Réalisé par les frères Ludovic et Zoran Boukherma, Leurs enfants après eux, l’adaptation du prix Goncourt signé par Nicolas Mathieu, sort en salles. Ce récit initiatique interroge : peut-on s’extirper d’un milieu sans être rattrapé par les dynamiques de reproduction sociale ?

Comme le roman de Nicolas Mathieu, le film Leurs enfants après eux sent la sueur des adolescents et des toutes premières clopes. Il a aussi le goût âpre des premiers émois et des « râteaux » qui vont avec. Le héros, Anthony, campé par Paul Kircher, remarqué dans Le Règne animal de Thomas Cailley, incarne à merveille la nonchalance pataude imaginée par le prix Goncourt 2018. Pas très dégourdi, peu loquace, mal à l’aise avec les filles, le jeune homme a quatorze ans au début du film. Il a de l’acné, un vieux sac à dos informe et une chambre mal rangée. Et comme le rappelle son cousin (Louis Memmi), il est « puceau ».

Le film offre le panorama d’une époque, qui s’étend de 1992 à 1998, et d’une région, marquée au fer rouge par le chômage et la paupérisation, depuis la fermeture des hauts fourneaux qui faisaient jadis la fierté de cet ancien fleuron industriel. Les méandres de la grande histoire déteignent sur le quotidien d’une famille meurtrie. Le père d’Anthony (Gilles Lellouche), chômeur écorché vif et alcoolique, fait peser un climat de violence sourde sur sa famille.

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Les cinéastes utilisent ici le format large de l’écran pour faire un clin d’oeil au cinéma américain. Le film des frères Boukherma accorde une place importante à la musique. Dans Leurs enfants après eux, les pépites du hit-parade des années 1990, de Jean-Jacques Goldman (« Je te donne »), Johnny Hallyday (« Que je t’aime ») ou encore Francis Cabrel (« Un samedi soir sur la Terre ») ont pour fonction de souligner les émotions suscitées par différentes situations dramatiques.

La Reproduction Sociale et le Désir de Fuite

Le titre du roman, ainsi que du film, est intéressant à expliquer, il accrédite l’idée d’une inexorable reproduction sociale. Il exprime l’idée que la reproduction «tel père, tel fils» est la règle et que nous sommes souvent menés à rééditer les vies de nos parents.

Comment s’en sortir ? Peut-on s’extirper de ce cercle de reproduction sociale ? Pour s’échapper de ce milieu suffocant, Anthony part à moto ou à vélo à toute vitesse et écoute du metal (Run to the Hills, du groupe Iron Maiden) très fort dans son walkman. Lors d’une escapade clandestine, au bord d’un lac, le jeune homme fait la connaissance de Stéphanie (Angelina Woreth), une fille de son âge issue d’une famille de notables locaux. Au contact de Stéphanie, Anthony se transforme. La jeune fille est pour lui le modèle qui permet de sortir de sa classe sociale, de découvrir d’autres milieux.

Si les deux jeunes sont animés par un désir d’évasion, l’un et l’autre n’ont pas les mêmes possibilités matérielles de réaliser leur projet. Les parents de Stéphanie pourront payer ses études et son déménagement ; Anthony devra quant à lui se débrouiller tout seul. À travers cette rencontre ambivalente, Anthony fait l’expérience de la honte sociale.

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