L'ingestion du placenta après l'accouchement, connue sous le nom de placentophagie, suscite un intérêt croissant et des débats passionnés. Cette pratique, observée chez de nombreux mammifères, a connu un regain de popularité chez les humains, notamment dans les pays industrialisés. Bien que des cultures traditionnelles aient historiquement consommé le placenta, la placentophagie moderne est souvent associée à une quête de bien-être post-partum et à un mode de vie naturel. Cet article explore les aspects historiques, culturels, biologiques et scientifiques de la placentophagie, en mettant en lumière les bénéfices potentiels, les risques avérés et les considérations légales.
Placentophagie : Un Aperçu Historique et Culturel
L’utilisation de préparations de placenta comme remède puerpéral individuel remonte à des pratiques historiques et traditionnelles de la médecine occidentale et asiatique. L'histoire révèle que diverses cultures traditionnelles consommaient le placenta cru, cuit, séché ou pulvérisé. En médecine traditionnelle chinoise, la poudre de placenta déshydraté est utilisée pour stimuler la lactation et traiter les troubles de la fertilité. Au Moyen-Âge, les femmes consommaient tout ou une partie de leur placenta pour améliorer leur fertilité, tandis que l’on prêtait à cet organe des vertus pour combattre l’impuissance masculine. Chez les Inuits, le placenta est considéré comme la matrice de la fertilité maternelle, et sa consommation est censée favoriser de futures grossesses.
Depuis les années 1970, une tendance a été observée, à partir des États-Unis, en ce qui concerne le traitement et la consommation de son propre placenta. Le désir d’un mode de vie naturel et d’une approche individuelle et autodéterminée de l’accouchement, associé à un intérêt pour les remèdes à base de placenta, a été décrit.
Aujourd'hui, la placentophagie revient en force aux Etats-Unis et en Angleterre, et de façon plus timide en France. L'héroïne de la série Mad Men a accouché d'un petit garçon en septembre 2011. Son secret beauté pour retrouver la forme ? Kim Kardashian était prête à tout pour retrouver ses sublime courbes après la naissance de North. La sœur aînée de Kim Kardashian est elle aussi adepte de la placentophagie. Après son dernier accouchement, la star écrivait sur Instagram : "Pas de blague… Mais je serai triste lorsque je n'aurai plus de pilules de placenta. Elles ont changé ma vie! L'ex de Georges Clooney a eu une grossesse très saine. Elle n'a mangé que des aliments bio et fait beaucoup de sports. Ainsi, c'est tout naturellement qu'elle a consommé son placenta après la naissance de sa fille en Août 2014. Dans son livre sur la maternité, "Kind Mama", l'actrice américaine Alicia Silverstone, fait d'étonnantes révélations.
La Placentophagie dans le Monde Animal
L’ingestion du placenta, de l’amnios et du liquide amniotique, immédiatement après la parturition est un comportement omniprésent chez les mammifères. Plus de 4000 espèces de mammifères consomment leur placenta. Deux hypothèses tentent d’expliquer le comportement à l’origine de la placentophagie : le maintien de la propreté du nid et l’évitement des prédateurs. Ces théories sont cependant contestables. Par exemple, les mammifères tels que les écureuils arboricoles qui donnent naissance dans les arbres consomment également leur placenta plutôt que de le jeter du nid pour des raisons de propreté. Chez divers ongulés, la placentophagie ne modifie pas significativement le taux de mortalité chez la progéniture. Aucune explication biologique évolutionniste de la placentophagie chez l’homme n’est concluante. La placentophagie est répandue chez les primates non humains. Cela suggère que la placentophagie chez l’homme est une tradition qui s’est perdue avec l’évolution.
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Le Rôle Physiologique et Hormonal du Placenta
Le rôle physiologique du placenta pendant la grossesse est extrêmement complexe : le métabolisme, l’excrétion, la respiration et les processus immunologiques tels que la synthèse hormonale assurent et régulent la survie et la croissance du fœtus et l’adaptation du corps de la mère à la grossesse et à l’accouchement. Les hormones telles que l’ocytocine, le lactogène placentaire humain, la progestérone, les œstrogènes et les neurohormones telles que l’hormone stimulant la thyroïde (TSH), l’hormone adrénocorticotrope (ACTH) et l’hormone de libération de la corticotrophine (CRH), certaines d’entre elles sont produites de manière exponentielle pendant la grossesse. L’activité hormonale de l’unité fœtoplacentaire à la fin de la grossesse peut être résumée comme suit : La production de cortisol fœtal stimule la sécrétion placentaire de CRH. La progestérone, qui au moment de la parturition est synthétisée dans le placenta à un taux de production quotidien d’environ 300 mg , est utilisée par le fœtus comme précurseur de la production de glucocorticoïdes et de minéralocorticoïdes. Peu de temps avant l’accouchement, la concentration de progestérone atteint un plateau. La DHEA et la DHEA-S fœtales sont converties dans le placenta en œstrogènes ; Par conséquent, le gradient œstrogène-progestérone se déplace vers la fin de la grossesse, ce qui entraîne une dominance en œstrogènes . Après l’expulsion du placenta, la concentration d’hormones placentaires chute très rapidement.
Méthodes de Consommation du Placenta
Aujourd'hui, il est possible de le consommer de différentes manières : cru, cuit, rôti, en smoothie, en teinture, ou encore déshydraté et encapsulé. L’encapsulation placentaire, par laquelle le placenta est transformé en capsules, est une pratique courante dans le monde anglo-américain. Cette dernière méthode est la plus répandue, notamment depuis qu'en 2006, l'Américaine Jodi Selander l'a démocratisée après avoir cherché une alternative naturelle aux traitements contre la dépression post-partum. Dix ans plus tard, de nombreuses célébrités s'y mettent, rendant cette pratique presque banale.
La transformation d’un placenta en poudre est décrite dans les compendiums pharmaceutiques traditionnels européens et asiatiques. Les organisations qui se sont spécialisées dans la production de gélules à partir de placenta utilisent des protocoles standardisés dans lesquels les mesures d’hygiène et les étapes de traitement sont spécifiées. Le placenta est traité quelques heures après la parturition. Tout d’abord, il est nettoyé à l’eau froide courante et débarrassé du sang et des caillots sanguins. L’organe est ensuite coupé avec des ciseaux en tranches de 0,5 cm d’épaisseur ; Au cours de ce processus, les membranes fœtales et le cordon ombilical sont souvent retirés. Les tranches sont ensuite séchées dans un déshydrateur pendant huit heures à 54°. Par la suite, les tranches déshydratées sont hachées en poudre et mises capsules de gélatine.
Bénéfices Potentiels Allégués
Bien qu’aucune étude scientifique ne prouve les bienfaits de l’ingestion du placenta, on attribue à cet organe de nombreux bénéfices pour les jeunes accouchées. Les éléments nutritifs qu’il contient permettraient une remise en forme plus rapide de la mère et favoriseraient la montée de lait. L’ingestion du placenta faciliterait également la sécrétion d’ocytocine, qui est l’hormone du maternage. Ainsi, les jeunes mamans seraient moins susceptibles de faire une dépression post-partum. Et l’attachement mère-enfant en serait renforcé. La placentophagie aurait également un effet antalgique chez les rats sous l’effet d’opioïdes placentaires. Une étude historique de 1918 décrit l’influence du placenta desséché sur la lactation : des quantités accrues de protéines et de lactose ont ainsi été mesurées dans le lait maternel.
De plus, il contient les acides aminés essentiels et non essentiels alanine, acide aspartique, arginine, histidine, leucine, lysine, phénylalanine, proline, tyrosine, tryptophane et valine, ainsi que des vitamines B 1 , B 2 , B 5 , B 6 , B 7 , B 9 , B 12 . La poudre de placenta déshydratée contient les oligo-éléments essentiels fer (valeur moyenne 565,0 mg/kg) et sélénium (valeur moyenne 850,0 μg/kg). En tant qu’hormone qui stimule la production de lait et a des effets anxiolytiques et sédatifs, le lactogène placentaire pourrait aider à améliorer le bien-être post-partum et être efficace en cas de lactation insuffisante .
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Risques et Contre-indications
Le placenta n'est pas un superaliment. C'est un organe qui, pendant neuf mois, a filtré les toxines sans les éliminer. Il peut donc contenir des substances nocives ou des bactéries. Le principal danger réside dans une mauvaise conservation ou une préparation inadéquate. Aux États-Unis, une mère a même contaminé son nourrisson, par son allaitement, avec une bactérie après avoir consommé ses propres gélules de placenta mal préparées.
En effet, celui-ci contiendrait des métaux lourds, tels que le mercure ou le plomb. Ces derniers sont retenus par la placenta pendant la grossesse pour ne pas atteindre le fœtus. Le tissu placentaire n’étant pas stérile, une contamination par des micro-organismes potentiellement pathogènes ne peut être exclue. Un seul cas publié par l’American Center for Disease Control décrit une infection tardive chez un nouveau-né atteint de streptocoques du groupe B (SGB). La mère avait consommé son propre placenta post-partum sous forme de capsules. Les streptocoques du groupe B ont été identifiés à la fois dans le tissu placentaire séché et dans le sang du nouveau-né, mais pas dans le lait maternel.
Une infection virale ou bactérienne chez la mère et/ou le nouveau-né est une contre-indication à l’ingestion de placenta. Bien que l’on ait longtemps supposé que le placenta restait stérile dans l’utérus, des études récentes démontrent une similitude entre la composition microbiologique de la cavité buccale et du placenta. Ce dernier possède son propre microbiome de microbiotes symbiotiques non pathogènes tels que les Firmicutes, les Ténéricutes, les Protéobactéries, les Bacteroidetes et les Fusobactéries.
Études Scientifiques et Preuves
Et c'est bien là le cœur du problème : aucune étude sérieuse n'a démontré les bénéfices réels de cette pratique. Elle est pourtant censée stimuler la production de lait, améliorer l'humeur, renforcer les liens mère-enfant ou encore prévenir la dépression postnatale. Autant d'arguments séduisants, notamment aux États-Unis où la tendance explose.
Une étude n’a démontré aucun effet distinct sur le lien maternel, la fatigue et l’humeur post-partum après la consommation de tissu placentaire cuit à la vapeur et déshydraté. Une analyse des données médicales de 25000 femmes ayant accouché en dehors de l’hôpital aux États-Unis a révélé que la placentophagie n’était pas associée à des effets indésirables chez le nouveau-né.
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Les données disponibles suggèrent que plusieurs hormones (œstradiol, progestérone, testostérone) et des minéraux (arsenic, fer, manganèse) restent sous forme intégrale dans le placenta encapsulé. Les concentrations moyennes de la plupart des hormones sont faibles et le fait qu'à ce niveau elles puissent produire une réponse physiologique n'est pas concluant, pour les auteurs. Ceux-ci citent notamment une étude pilote récente qui identifie 14 oligo-éléments dans des échantillons de 28 placentas encapsulés : les concentrations en fer apparaissent élevées mais les concentrations en substances toxiques comme l'arsenic et le plomb restent inférieures aux niveaux de toxicité établis. Ces données confirment la présence possible de nutriments/toxines mais la question subsiste de savoir si ces concentrations sont suffisantes pour obtenir un bénéfice thérapeutique ou des effets indésirables.
Aspects Légaux et Considérations Éthiques
En France, cette pratique reste marginale, et surtout interdite en milieu hospitalier. Le placenta y est considéré comme un déchet opératoire. La loi est claire : sauf usage scientifique ou thérapeutique strictement encadré, il ne peut être ni conservé ni restitué à la patiente. Le Code de la santé publique dispose que tout prélèvement de cellules du placenta doit répondre à des conditions très précises, avec le consentement écrit de la mère. Ainsi, selon l'article L1241-1 dudit code, « le prélèvement de cellules hématopoïétiques du sang de cordon et du sang placentaire ainsi que de cellules du cordon et du placenta ne peut être effectué qu'à des fins scientifiques ou thérapeutiques, en vue d'un don anonyme et gratuit, et à la condition que la femme, durant sa grossesse, ait donné son consentement par écrit. »
Alors que la séparation du tissu maternel et fœtal du placenta n’est pas possible macroscopiquement, cela peut se faire en termes juridiques : la partie maternelle du placenta appartient à la mère et doit donc lui être remise par la maternité si elle en fait la demande. Selon l’opinion juridique dominante en Allemagne, une partie du corps séparée reste la propriété de la personne à qui elle a été prise. Dans le même ordre d’idées, la partie fœtale du placenta appartient donc au nouveau-né (tout comme le cordon ombilical) étant donné qu’elle est attribuable au corps du nourrisson.
L'Effet Placebo et la Placentophagie
Les légendes urbaines, les anecdotes et les témoignages indiquent tous des résultats bénéfiques sans tenir compte de la méthode de préparation, de la durée d'ingestion, et de la quantité. La seule chose qui semble compter est qu'elles attendent que ça marche, avant même de l'avoir fait. C'est la démarche classique pour un effet placebo - soit une amélioration basée sur une attente et non sur un mécanisme pharmacologique. Bien que le placenta des humains contiennent le même composant analgésique que les autres espèces, nous ne savons pas encore si ce composant, ou d'autres, ont un effet sur des problèmes humains. En réalité, l'effet placebo peut se produire même quand des composants bénéfiques sont présents.
Un placebo est-il pour autant mauvais ? De nombreux experts répondent que non, tant que le placebo n'est pas dangereux et qu'il ne retarde ni ne remplace une aide médicale scientifiquement prouvée.
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