La placentophagie, ou le fait de manger le placenta après l'accouchement, est un comportement observé chez la majorité des mammifères. Cet article explore cette pratique chez les primates, en examinant les raisons possibles, les avantages potentiels et les implications culturelles.
La Placentophagie dans le Règne Animal
Dans la plupart des espèces animales, y compris chez les herbivores, le placenta est toujours mangé par la mère. Le mâle ne possède pas cet instinct.
Raisons possibles de la placentophagie
Plusieurs hypothèses tentent d'expliquer ce comportement répandu:
- Récupération nutritionnelle: La femelle récupère des protéines, du fer et d'autres oligoéléments essentiels pour la lactation.
- Hygiène et protection contre les prédateurs: Manger le placenta et lécher soigneusement les nouveau-nés pourrait être un moyen de ne pas attirer de mouches ou autres insectes susceptibles de colporter des microbes et de limiter le risque d'attirer des prédateurs. Les animaux sauvages mangent plus souvent leur placenta que leurs cousins domestiqués.
- Avantages hormonaux: Le placenta est riche en vitamines et hormones, dont en prostaglandines et oxytocines qui favorisent à la fois la rétractation post-partum de l'utérus et la montée laiteuse. Les propriétés galactogènes du placenta étaient déjà rapportées par Pline.
Le Dr. Mark Kristal, neurologue comportementaliste de l'Université de Buffalo, a conclu de ses études que la consommation des résidus de naissance (placenta et cordon) réduit la douleur consécutive à l'accouchement et aiderait à prévenir la dépression post-natale. Ceci serait notamment dû à une hormone opioïde (proche des opiacées) découverte en 1986 et dite « Placental Opioid-Enhancing Factor » ou POEF. Cette hormone qui inhibe certaines zone du cerveau traitant les sensations nociceptives (perception de la douleur) pourrait atténuer la douleur du bébé lors des contractions et de la naissance, mais aussi ensuite calme celles de la mère qui mange le placenta. L'effet analgésique de cette hormone est très efficace à des doses bien moindre que celles nécessaires avec les opiacées. Cette hormone est également présente dans le liquide amniotique qui est également soigneusement léché par les animaux sur leur petit et parfois sur le sol après l'accouchement. M. Kristal pense que cette hormone pourrait aussi renforcer le comportement maternant, car la zone du cerveau qu'elle cible (l'aire tegmentale ventrale), est connue pour jouer un rôle dans l'apparition du comportement maternel. Cette hormone pourrait inhiber l'action des opiacées, sur une autre zone (l'aire préoptique médiane) où ils sont connus pour au contraire perturber le comportement maternel.
Au début du XXe siècle, dans un article de mars 1902 de la revue L'Obstétrique, le Français M. Bouchacourt expliquait qu'un extrait de placenta de mouton pouvait doper la lactation chez des femmes ne produisant pas de lait. Bouchacourt notait aussi que les oiseaux mangeaient également instinctivement les restes de l'oeuf.
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La Placentophagie chez les Primates Non-Humains
La placentophagie est un comportement bien documenté chez de nombreux primates non humains. Par exemple, chez le nasique (Nasalis larvatus), une espèce endémique de l’Île de Bornéo, la mère mange aussitôt le placenta pour ne pas attirer les prédateurs et nettoie son bébé qu’elle va allaiter pendant environ sept mois.
En octobre, une équipe de l'université de Pékin a rapporté dans le numéro d'octobre de la revue Primates une scène surprenante. Cette équipe travaillait sur la biodiversité dans les collines du Nongguan, à l'extrême sud du pays, et notamment sur une troupe de semnopithèques de Cat Ba, des singes dont l'habitat recouvre la frontière entre la Chine et le Vietnam. Il s'agit d'une des espèces de primates les plus menacées de disparition. La scène en question se déroule en mars . Ce soir-là, les singes reviennent à la falaise où ils passent la nuit à l'abri sur d'étroits surplombs rocheux. Sur l'un de ces « balcons », une des guenons attire l'attention des zoologistes à la présence desquels les primates sont habitués puisqu'ils se côtoient depuis . Cette jeune femelle de cinq ans, dont c'est la première grossesse, est prise de contractions et adopte une posture indiquant qu'elle est sur le point d'accoucher. Après presque deux heures de travail et plus de 70 contractions, la tête du petit apparaît suivie des épaules. Comme c'est le cas normalement chez ces singes, la guenon se débrouille seule et commence à attraper son rejeton à une main pour faciliter et terminer l'expulsion. C'est alors que l'inattendu survient, observé par les chercheurs chinois qui filment la scène au caméscope. Soudain arrive une autre femelle de la troupe, plus âgée - 14 ans - et aussi plus expérimentée puisque, quelques heures auparavant, elle a donné la vie pour la cinquième fois. Elle surveillait visiblement le travail depuis le début et a décidé d'intervenir en voyant le petit émerger. Tout se déroule très vite. Elle se place derrière sa congénère et saisit le bébé singe à deux mains. La parturiente ne montre aucun signe de surprise ou de rejet. Au contraire, comme si elle comprenait l'intention, elle lâche aussitôt son petit pour se cramponner à des saillies rocheuses. L'autre guenon se met alors à tirer et, en seulement 18 secondes, extrait complètement le petit. Plus tard, accomplissant son travail de « sage-femme » jusqu'au bout, elle va même lécher le bébé pendant que sa mère ingère le placenta.
Cannibalisme Post-Mortem
Si les primates sont réputés pour pleurer la disparition de leurs proches, des scientifiques ont observé pour la première fois un macaque de Tonkean (Macaca tonkeana) en train de dévorer la dépouille de son petit. Des chercheurs spécialisés dans l'étude des macaques du refuge animal du Parco Faunistico di Piano dell'Abatino ont aperçu une mère du nom d'Evalyne « s'occuper » pendant des semaines de son premier petit décédé, avant de dévorer son corps momifié jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un os.
D'après la biologiste, dont les observations ont été publiées ce mois dans la revue Primates, Evalyne est apparue secouée après la mort de son petit âgé de quatre jours, fixant et criant à l'encontre de son propre reflet dans la porte de son enclos, un comportement jamais observé auparavant.
Elle a par la suite continué de toiletter, de lécher et de porter son petit inerte, ce même lorsque son corps s'est complètement momifié au 8e jour après sa mort et lorsque sa tête est tombée au 14e jour. Selon De Marco, la momification a permis la conservation de la forme du corps, ce qui pourrait expliquer le fait qu'elle ait continué de soigner le cadavre. Au cours de la troisième semaine, alors que le reste de la dépouille s'est décomposé et que les poils sont tombés, Evalyne a été observée en train de mordiller les restes du nouveau-né.
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La Placentophagie Humaine: Un Tabou Culturel?
Contrairement à la majorité des mammifères, la placentophagie semble a priori très rare chez les humains, et elle l'est sans doute depuis longtemps, peut-être parce que spontanément associée au tabou du cannibalisme. La culture fait que l'Homme se distingue volontiers de la nature en s'opposant à l'animal. Le tabou est également religieux et semble aussi dans certaines cultures lié au sang (que le placenta évoque car il est richement vascularisé). À titre d'exemple, le Lévitique, dans la Bible interdisait aux hommes d'Israël d'imiter les païens qui mangent du sang (ou l'offraient aux satyres).
Persistance de la pratique dans certaines cultures
En 1556, le missionnaire, Jean de Léry rapporte que les indigènes du Brésil mangent le placenta, ce que confirmeront ensuite Engelman et Rodet. Guillaume-Thomas Raynal dit que les amérindiens Topinamboos et Tampuya mangent le placenta après la naissance, et que des pratiques semblables persistent en Afrique dans certaines parties du Soudan. Chez les yakouts, le mari et les amis de la famille mangeaient rituellement le placenta après la naissance, au moins jusqu'en 1719 où cette pratique était décrite par Gemelli Carreri.
Usages médicinaux traditionnels
Selon Crawfurd, le placenta figurait dans la pharmacopée du XVIIe siècle pour servir de galactogène, d'aphrodisiaque, de laxatif, de recours contre la stérilité, contre la chlorose et contre la maladie de l'utérus. La médecine chinoise utilise traditionnellement le placenta comme aphrodisiaque.
Témoignages contemporains
Une infirmière et sage-femme américaine a fait l'expérience lors de son second accouchement. Selon son témoignage, elle pense que cela a amélioré sa peau et ses cheveux, a permis de prolonger d'une semaine la sensation de plénitude due à la grossesse, a favorisé ses montées de lait et entretenu une euphorie postnatale.
Risques potentiels
En compilant les résultats d'une dizaine de publications scientifiques, une étude publiée dans la revue Archives of Women's Health conclut qu'il n'existe aucune preuve, pour l'espèce humaine comme pour les animaux, d'un quelconque avantage à manger son placenta, cru, cuit ou encapsulé, comme le proposent certaines entreprises outre-Atlantique.
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Pire, ingérer son placenta pourrait présenter des risques. Car en plus de procurer les nutriments et l'oxygène au fœtus, de produire les hormones nécessaires à sa croissance, cet organe est aussi une ligne de défense contre les infections extérieures. Il filtre et retient des substances nocives. Des bactéries et des métaux lourds, mercure et plomb, ont été retrouvés dans des tissus placentaires analysés après le terme de la grossesse.
Cynthia Coyle psychologue clinicienne à l'Université Northwestern Feinberg School of Medicine de Chicago, auteure principale de l'étude, conclut "que les femmes ne savent pas vraiment ce qu'elles ingèrent". Elle déplore aussi qu'il n'y ait "pas de réglementation sur la façon dont le placenta est stocké et préparé".
En France, consommer son placenta est strictement interdit et peut être sanctionné par deux ans d'emprisonnement et 75.000 euros d'amende.
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