Introduction
Les œuvres de Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint et Christian Oster se distinguent par une abondance de références au monde contemporain, créant un ancrage réaliste qui date et situe le récit. L'intégration de marques, d'objets et de pratiques issus du quotidien constitue un signe de reconnaissance pour le lecteur moderne. Cet article explore l'intégration problématique de ces éléments réalistes dans leurs œuvres, en mettant en lumière la tension entre la mimésis du trivial et la revendication d'une littérarité assumée.
L'accumulation des réalia comme procédé romanesque
Echenoz, Toussaint et Oster accumulent les enseignes (Franprix, Super U, Codec, Mammouth), les catalogues (La Redoute), les produits (Ajax-vitre, Airwick eucalyptus), les idoles (Claude François, Bugs Bunny), les objets (tétine fluorescente, ballon en peluche, antennes paraboliques) et les angoisses (sucre basses calories, anorexigènes, Efferalgan). Cette collection hétéroclite, parfois trash, se retrouve dans les décors urbains et banlieusards, les boîtes à gants de Fiat Panda, ou les poches oubliées. Ces mentions, souvent comptables, constituent un effet de réel, des matériaux pour une archéologie future, un régal documentaire pour une postérité anticipée.
Cette technique rappelle le geste des artistes du pop art, qu'ils soient peintres (Warhol), sculpteurs (Arman, Spoerri et les Nouveaux réalistes), photographes (Jean-Luc Moulène) ou accumulateurs multi-supports (Claude Closky). L'œuvre d'art, comme le récit, pointe des réflexes contemporains, des engouements conditionnés, des fétichismes et témoigne d'une époque de prolifération et de péremption accélérée des objets.
Intégration problématique des réalia dans le récit
Contrairement à d'autres auteurs, Echenoz, Toussaint et Oster n'ont pas de projet sociologique ou ethnologique revendiqué. Chez Marie NDiaye, par exemple, le réel contemporain est naturalisé dans la fiction, tandis que chez Patrick Deville, il est un objet de discours et un actant à part entière. Chez Echenoz, Toussaint et Oster, le détail pragmatiquement authentifiable forme une saillie dans le texte en raison de son incongruité, de sa gratuité décorative et de son inutilité triomphante, produisant une impression de loufoque. Echenoz, à l'instar de son personnage Béliard, prend plaisir à s'arrêter devant des objets inutiles.
L'incongruité défamiliarise l'objet, détaché de sa valeur d'usage et de son fonctionnement symbolique. L'objet est mobilisé hors nécessité d'intrigue, augmentant son étrangeté et l'effet d'épiphanie. La mention rapide et gratuite d'un « sac Franprix » dans un récit au passé simple lui confère une sur-visibilité qui le transfigure. Cependant, l'usage du détail à « effet de réel » est trop ostensiblement conscient de lui-même pour fonctionner au premier degré. Il contraste avec une prose qui proteste ouvertement de sa littérarité. De nombreuses procédures de distanciation sont utilisées : hétérogénéité énonciative, oppositions de registre, surdétermination ostentatoire et contraintes formelles. La précision référentielle est un prétexte à la trouvaille lexicale et à la prouesse rhétorique, la mimésis du trivial n'est que le matériau d'une sublimation sémiotique qui révèle la facticité du récit et ses procédés scripturaux. Echenoz utilise l'euro pour remarquer un alexandrin parfait. Dans ces « récits qui s'amusent avec tout ce qui renvoie à la réalité », ce qui semble le plus authentique relève de l'artéfact exhibé et est tenu à distance.
Lire aussi: À propos de la Berceuse du Petit Garçon
Satire et distanciation
L'attention méticuleuse à l'air du temps s'accompagne de formes de rejet, souvent pour rire et pour le plaisir de la satire. Chez Toussaint et Oster, l'horizon moderne n'est naturalisé qu'à travers sa péjoration comique. Cependant, cette dérision est problématique compte tenu de la trivialité des réalités concernées. Certains critiques ont jugé sévèrement la superficialité du procédé. Le narrateur semble trouver son salut dans une position de retrait par rapport au monde actuel, une nostalgie du passé, un refuge dans une littérarité traditionnelle, voire dans le mépris d'esthète. La traque des ridicules ne serait que l'alibi d'une position esthétique sur fond de désenchantement postmoderne, un anticorps défensif d'une littérarité en crise. Cependant, cette lecture est discutable car la distanciation satirique est elle-même trop appuyée pour être prise au sérieux. Elle est source de comique et devient une satire de la distanciation.
Restrictions et réticences
La focalisation sur le trivial et les réticences à l'égard de l'histoire, du politique et du social sont des traits saillants de la fiction contemporaine de ces auteurs. Chez Oster, la restriction relève d'un projet explicite : le narrateur interrompt vite toute tentative de peinture sociale. Chez Toussaint, l'intérêt revendiqué pour le social tient de la clause de style antiphrastique. Dans les romans d'Echenoz, les mentions de faits ou de personnalités historiques sont rares. Le démantèlement de la Yougoslavie est à peine évoqué, et le seul homme politique mentionné est Kim Jong-il. Les événements historiques évoqués semblent agacer les personnages. Selmer, le traducteur du Méridien de Greenwich, interrompt sa traduction d'une controverse sur l'apartheid pour manger un hot-dog. Gloire, dans Les Grandes Blondes, est plus intéressée par un sous-officier avantageux que par les expéditions militaires du sergent-chef. De même, elle se lasse des explications de Rachel sur la nouvelle économie parallèle.
Malgré la prolifération d'objets contemporains, Echenoz montre une réticence à s'ancrer de manière univoque dans le présent. La datation explicite est quasi inexistante. L'univers fictionnel est composite, mêlant les années cinquante, soixante ou soixante-dix à l'époque actuelle. La chambre d'hôtel réservée à Chopin dans Lac associe des éléments traditionnels et un confort ultramoderne. Le contraste est saisissant entre la saturation toponymique et le flou temporel.
Vieillissement des objets et obsolescence
Echenoz décrit un monde de caducité accélérée. La question de la dégradation intervient rapidement après la présentation d'un objet neuf. Au-delà d'une prédilection pour la brocante (magnétoscope patiné, voitures en sursis), les univers d'Echenoz sont des univers de l'obsolescence rapide, de l'ultramodernité rattrapée par la vétusté et des amnésies hâtives. Le TGV lui-même est évoqué nostalgiquement comme un souvenir d'antan.
Cette prédilection peut être interprétée de manière réaliste, mais aussi comme un effet esthétique. La vétusté faciliterait la naturalisation de l'objet dans la fiction, anobli par son épaisseur temporelle. Le vieillissement forcé prévient les risques d'obsolescence rapide d'un récit trop actuel.
Lire aussi: Durée moyenne d'une grossesse
L'attitude d'Echenoz face au contemporain
Un passage de Au piano illustre l'attitude d'Echenoz vis-à-vis du contemporain. Lors de la visite de Max au directeur du centre d'orientation, une fiche cartonnée manuscrite surprend le personnage par son aspect ancien : elle rappelle les fiches des bibliothèques publiques avant l'informatisation. La question de l'équipement informatique, autrement dit de l'ancrage dans le contemporain, relève du tabou.
Lire aussi: Informations Essentielles : Urgences Pédiatriques
tags: #schmitt #tetine #a #biere #explication