Introduction
Les berceuses, ces chants doux et mélodiques, sont bien plus que de simples comptines pour endormir les enfants. Elles sont un héritage culturel, un lien affectif et un vecteur de transmission de la langue et des traditions. À Nancy, comme ailleurs dans le monde, les berceuses occupent une place particulière dans le cœur des familles. Cet article explore l'histoire et les origines des berceuses, en mettant en lumière le projet singulier "Les Berceuses" réalisé dans les quartiers populaires de Nancy et de Blois.
Les Berceuses : Un Projet Cinématographique et Humain
Le réalisateur Eric Tellitocci s'est intéressé à l'histoire des personnes immigrés. Il ne s’intéressait pas à leur histoire, ni à ce qui les a menés en France, loin de leur pays d’origine, mais il s’est contenté de les écouter… chanter. Pour construire ce projet singulier intitulé Les Berceuses, le réalisateur Eric Tellitocci s’est invité dans l’intimité de vingt-quatre familles, installées dans les quartiers populaires de Blois (Loir-et-Cher) et Nancy. Il a concentré son regard sur un moment bien précis de la vie quotidienne, celui du « rituel d’endormissement », de la berceuse fredonnée pour rassurer ou apaiser. « Je voulais montrer que derrière tous ces rectangles, toutes ces barres d’immeubles, il y a aussi des rondeurs à l’intérieur », explique Eric Tellitocci, de retour à Longwy, sa ville natale, après deux décennies d’exil.
Ce projet a donné naissance à deux documentaires, Les Berceuses, saison 1 et 2, qui capturent des moments tendres et complices entre parents et enfants. Ces instants, infiniment personnels, dégagent « un parfum d’universel ». En braquant ses trois caméras sur ces personnages, qui chantent dans leur langue maternelle, Eric Tellitocci livre un travail « poétique et politique » lourd de sens. « Ces gens viennent d’ailleurs et ça doit être une richesse, insiste-t-il. Ils ont beaucoup à nous apporter et, en même temps, il y a des choses qui nous ressemblent », à l’image de ce papa qui chantonne la comptine Frère Jacques en croate.
L'Universalité des Rituels d'Endormissement
Hélène Stork, anthropologue, s'était penchée sur "Les rituels des couchers de l'enfant", un voyage à travers les âges, les pays et les coutumes. Selon Galien, trois calmants ont été trouvés par les nourrices : "le sein dans la bouche, le mouvement modéré, les chants mélodiques". On se souvient parfois de ses couchers d'enfant : "de bonne heure" ou tardifs, laborieux ou ludiques … On se souvient de la peur de dormir, de mourir, du marchand de sable et du grand Lustucru, de l'oeil du chat. Et les parents de s'interroger : allumer, laisser pleurer, prendre dans ses bras ? Le câlin est-il interdit ? Suffit-il de tirer sur le cordon de la boîte à musique ?
Le livre d'Hélène Stork, Les rituels du coucher de l'enfant avait inspiré cette émission. Afrique, Asie, Bretagne, Italie, Portugal : comment se passe à travers le monde cette cérémonie du coucher ? Des rituels proches du religieux, en Inde, au Japon, à ceux plus fiévreux et ambivalents de la modernité européenne. A travers des témoignages d'adultes, de mères, de pères, de grand-mères, d'enfants, on saisit l'extrême diversité de ces rituels. Le lieu d'abord : la chambre, le berceau, puis le bercement, les berceuses et ce qu'elles racontent, les histoires, les prières, les doudous, ces objets transitoires, petits coins de drap exténués à force d'avoir été traînés. Cette "matinée des autres" proposait également des reportages en Bretagne : à Roscoff et à l'île de Batz, et donnait à entendre des variations culturelles sur des rites anciens et en devenir, sur avec des croyances et des traditions. Un véritable voyage sur les sables mouvants du sommeil…
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La Berceuse : Plus Qu'une Simple Chanson
« Ce n’est pas simplement une chanson, il se passe énormément de choses », enchaîne le réalisateur, qui s’est attaché à capter les vibrations, le ton de la voix, les maladresses, les interactions entre les personnages, la façon de porter l’enfant… « Ça peut être très tendre, ou parfois un peu plus dur… Tous ces détails en disent long sur le parcours migratoire des personnes. »
Les berceuses sont un moyen de transmettre des émotions, des souvenirs et des valeurs. Elles peuvent évoquer la nostalgie du pays d'origine, l'amour maternel ou paternel, ou encore l'espoir d'un avenir meilleur. Les berceuses sont aussi un outil d'apprentissage de la langue maternelle. En chantant à leurs enfants, les parents les familiarisent avec les sons, les rythmes et les expressions de leur langue.
Le P'tit Quinquin : Un Exemple de Berceuse Régionale
Pour illustrer l'importance des berceuses dans le patrimoine culturel, prenons l'exemple du P'tit Quinquin, une chanson emblématique de la région de Lille.
Histoire et Origines du P'tit Quinquin
- C'est un poète lillois qui a écrit "Le p'tit quinquin" : Alexandre Desrousseaux (1er juin 1820-1892). Il l'a écrite en 1853 en ch'ti. A cette époque, Desrousseaux a 33 ans et vit avec sa mère dans le quartier populaire Saint-Sauveur à Lille.
- Le titre original de la chanson est "L'canchon Dormoire" (La chanson pour dormir). En 2019, Patrice Desdoit, Lillois passionné d'histoire locale, a découvert récemment dans un journal de l'époque que Desrousseaux avait chanté cette chanson avec une poupée sur les genoux. Cette poupée du XIXe siècle existe toujours, elle a été retrouvée dans les réserves du musée de l'Hospice Comtesse ! Elle est relativement en bon état. 70 cm.
- Ceux qui connaissent "Le p'tit quinquin" s'arrêtent le plus souvent au premier couplet. Et encore ! "Ça raconte la vie des petites gens à Lille, explique Eric Lemaire, musicologue. Notamment avec le personnage de la dentellière. Desrousseaux a toujours voulu raconter la vie des petites gens. "La dentellière, c'était la plus pauvre des ouvrières. Une femme misérable. Une fille-mère puisqu'on n'entend pas parler du père de cette chanson. Dans la chanson, elle est obligée d'endormir son enfant pour pouvoir finir son travail", explique le spécialiste du ch'ti Alain Dawson.
- 100 000 exemplaires vendus entre 1853 et 1890, ce qui est beaucoup pour l'époque. Les cliques, les fanfares ont repris très vite la chanson. Les publicités se sont multipliés autour. La chanson reste un symbole fort de la culture ch'ti.
- L'armée française ou plutôt les soldats vont s'emparer de la chanson. On la retrouve pendant la guerre de 1870.
- ""Quinquin" vient du flamand "kind-kind" qui veut dire "petit-petit"", expliquait à France 3 Simons, comédien patoisant en 1972.
- La mélodie du "P'tit quinquin" est régulièrement sonné toutes les heures par le carillon du beffroi de la Chambre de commerce de Lille.
- "Le P’tit Quinquin" est représenté sous la forme d'une statue réalisée par Eugène Déplechin, au pied du monument à Alexandre Desrousseaux inauguré en 1902. L'original de cette statue est à l'hôtel de ville de Lille. Sa réplique, plus connue, est visible au centre-ville de Lille, square Foch, à quelques pas de la Grand’Place.
- Voilà qui donne une idée de l'importance de cette chanson dans le patrimoine français. En octobre 1953, le Président Auriol reçoit dans un salon de l'Elysée la chorale Lilloise "Les sans soucis". Line Renaud, cette semaine-là, faisait la "une" du magazine Point de vue. Dans ses bras, un enfant et ce titre "Le p'tit quinquin a 100 ans.
- En 1892, Desrousseaux meurt. La foule vient assister aux funérailles de cet auteur-compositeur devenu célèbre. En guise de marche funèbre, la foule entonne… le P'tit Quinquin !
Signification et Portée Culturelle
Le P'tit Quinquin est bien plus qu'une simple berceuse. Elle est un symbole de la culture et de l'identité ch'ti. Elle raconte la vie des petites gens, leurs difficultés et leurs joies. Elle est un témoignage de l'histoire et des traditions de la région.
Nancy Huston et la Langue Maternelle
L'œuvre de Nancy Huston, écrivaine ayant choisi d'écrire en français, offre une perspective intéressante sur la relation entre la langue, l'identité et la culture. Huston, dont la langue maternelle est l'anglais, explore dans ses romans et essais les complexités du bilinguisme et de l'exil linguistique.
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La Langue Française : Un Choix Délibéré
Huston explique que son attachement à l'écriture est intrinsèquement lié à la langue française. Elle ne la trouve pas nécessairement plus belle ou plus expressive que l'anglais, mais elle la considère comme suffisamment étrangère pour stimuler sa curiosité. Cette distance par rapport à sa langue maternelle lui permet d'explorer de nouvelles perspectives et de s'exprimer d'une manière différente.
La Langue Maternelle : Un Lien Affectif et Culturel
Dans l'œuvre de Huston, la langue maternelle est souvent associée à la figure de la mère. Elle associe le départ de sa mère, lorsqu'elle avait six ans, à sa volonté de changer de langue plus tard dans la vie. Cette association souligne l'importance du lien affectif et culturel qui unit un individu à sa langue maternelle.
L'Étrangeté de la Langue Étrangère
Huston explore également l'idée que parler une langue étrangère, c'est toujours, un peu, faire du théâtre. Choisir de vivre dans une culture et une langue étrangères, c'est accepter de s'installer à tout jamais dans l'imitation, le faire-semblant, le théâtre. Cette perspective met en lumière les défis et les opportunités que représente l'apprentissage d'une nouvelle langue et l'immersion dans une nouvelle culture.
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