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Berceuses dans les Crèches : Histoire et Évolution d'un Rôle Féminin Central

L'histoire des crèches en France est intimement liée à l'évolution des rôles sociaux, de la perception de l'enfance et des enjeux de la condition féminine. Au cœur de ces institutions, les berceuses ont joué un rôle essentiel, bien que souvent méconnu, dans l'accueil et l'éducation des jeunes enfants. Cet article explore l'histoire des berceuses, leur rôle dans les crèches, et comment leur fonction a évolué au fil du temps, reflétant les transformations de la société française.

Naissance des Crèches et le Rôle des Berceuses

L'idée de créer des structures d'accueil pour les jeunes enfants est née au XVIIIe siècle, en 1769, grâce au pasteur Frédéric Oberlin au Ban de la Roche dans les Vosges. Il accueillait dans son presbytère les enfants des femmes travaillant aux champs, aidé par Louise Scheppler. Plus tard, en 1801, Madame de Pastoret ouvrit une structure similaire à Paris.

C'est au milieu du XVIIIe siècle que le terme « berceuse » est apparu pour désigner les premières femmes travaillant dans les crèches. Ces emplois étaient exclusivement réservés aux femmes, car la Société des Crèches considérait que s’occuper des bébés était une tâche maternelle. Les berceuses étaient des mères de substitution pour les enfants confiés à la crèche, offrant des soins et une présence maternelle en l'absence de leurs parents.

La première crèche, au sens moderne du terme, a été fondée en 1844 à Paris par Firmin Marbeau, adjoint au maire du 1er arrondissement. Marbeau, un homme catholique social et philanthrope, souhaitait combler le vide entre "l'aide aux couches" et les salles d'asile (ancêtres des écoles maternelles). Il donna à ces établissements le nom de « crèches » en souvenir de l'étable de Bethléem. Son initiative visait à accueillir les enfants des ouvrières, leur permettant ainsi de travailler tout en assurant la prise en charge de leurs enfants. La crèche de Chaillot, la première du genre, ne comptait que « douze berceaux d’osier installés dans une petite boutique d’une rue très pauvre ».

Firmin Marbeau : Le Père de l'Institution Crèche

Firmin Marbeau est une figure centrale dans l'histoire des crèches. Bien que l'on puisse penser que la crèche est une « histoire de mères », il est important de souligner le rôle crucial des hommes dans sa création et son développement. À une époque où la division sexuelle des rôles était très marquée, Marbeau a su s'imposer comme le fondateur de cette institution.

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Pour Marbeau, la crèche ne devait pas se limiter aux soins corporels. Son orientation sociale se résumait ainsi : « La Crèche n’accorde ses bienfaits qu’aux familles qui en ont besoin et qui en sont dignes ; elle n’admet pas les enfants dont les mères se conduisent mal, ni ceux dont les mères travaillent au logis, ni les enfants malades. » Son projet sous-jacent était de moraliser la société en utilisant l'enfant comme un agent émissaire pour atteindre les familles pauvres, considérées comme à risque sur les plans sanitaire et moral.

Loin de cautionner le travail des femmes, Marbeau cherchait à utiliser la crèche comme un moyen d'éduquer les mères et de faire progresser la société. Il s'agissait d'une sorte d'utopie sociale dans laquelle les femmes issues de milieux aisés pouvaient également s'inscrire en prenant en charge la création et la direction des nouvelles crèches, tout en restant sous la houlette des hommes qui s'occupaient de la gestion.

La Sélection et la Formation des Berceuses

Les berceuses étaient des femmes issues du peuple, sélectionnées avec soin pour assurer les « basses besognes » consistant à éduquer les enfants et les mères. Elles étaient chargées de mettre en œuvre le grand projet social de la Crèche, tel que conçu par les hommes politiques, sous le regard autoritaire des directrices et des inspectrices.

Pour le choix des berceuses, la Société des Crèches s'en remettait prioritairement aux curés qui attestaient de leurs bonnes mœurs et de leur honnêteté. Il était préconisé qu'elles soient elles-mêmes des mères, avec des enfants plus âgés pour éviter l'absentéisme et garantir un investissement suffisant auprès des enfants de la crèche. L'idée était qu'elles s'occupent des enfants comme s'ils étaient les leurs, comme des secondes mères qui les aiment et les chérissent.

Une fois choisies, les berceuses recevaient une formation donnée par des hommes « savants » : les médecins leur inculquaient les premières notions d'hygiène à apporter au corps de l'enfant, et les prêtres leur apportaient tout ce qui concerne les questions morales et religieuses à transmettre aux mères. Devenir berceuse revenait à écouter les médecins prônant une nouvelle hygiène plus scientifique, mais aussi à entrer dans les ordres, ceux du monde fermé de la crèche.

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Les Tâches et le Quotidien des Berceuses

Au temps des premières crèches, les berceuses officiaient dans le cadre des normes sociales de l’époque. C’était un travail difficile et peu rémunéré, puisqu’il était considéré comme le fruit d’un état naturel féminin et maternel. À cette époque, la crèche était ouverte de 5 heures et demie du matin jusqu’à huit heures et demie du soir, du rythme de travail des mères, employées dans les nouvelles usines du début de l’industrialisation de la France.

Leur rôle était principalement d’assurer l’état de propreté des enfants et de la crèche. Chaque jour, elles baignaient les enfants, changeaient leurs linges souillés et les nettoyaient. Elles lavaient les locaux, veillaient à maintenir une température de 15 degrés dans la salle et assuraient le brassage de l’air. Les médecins passaient chaque jour pour s’assurer du respect de l’ensemble de ces règles d’hygiène et déterminaient le régime alimentaire de chaque enfant.

Les mères avaient l’obligation de venir allaiter leur enfant, mais leur participation aux soins s’arrêtait là, le reste étant assuré par les berceuses qui devaient aussi transmettre aux mères l’ensemble des conseils des médecins afin qu’elles maintiennent leur enfant en état de propreté, à l’image de ce qui était fait à la crèche.

Évolution du Rôle des Berceuses et Professionnalisation

À la fin du 19ème siècle, avec le retour de la République, ce sont les maires ou les préfets qui délivrent les certificats de moralité des berceuses. Dans les nouveaux textes, les berceuses sont appelées des gardiennes, introduisant alors fortement cette notion de garde des jeunes enfants pendant le temps de travail de leur mère. Ces gardiennes d’enfants doivent maintenant être en bonne santé et être vaccinées. Les premières normes d’encadrement des enfants dans les crèches sont fixées à une gardienne pour six enfants de moins de dix-huit mois et une gardienne pour douze enfants de dix-huit mois à trois ans. De plus, il est réaffirmé que, de manière réglementaire, la crèche ne peut être tenue que par des femmes !

Au fil du temps, le rôle des berceuses a évolué vers une professionnalisation accrue. Les avancées sociales, les découvertes scientifiques et les nouvelles théories sur le développement de l'enfant ont conduit à une transformation des pratiques et des compétences requises.

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À la fin du XIXe siècle, avec le mouvement pastorien et l’arrivée et le développement de la médicalisation, la priorité est donnée à la lutte contre la mortalité et les épidémies de maladies infantiles. Une seconde mutation s'opère dans les années 50 émerge avec les travaux de recherche menés par René Spitz sur l’hospitalisme qui mettent en évidence les carences affectives dont souffrent les enfants évoluant en crèche. L'enfant est désormais considéré comme une personne à part entière, ce qui implique la prise en compte de sa vie psychique et de sa subjectivité, notions introduites par les recherches en psychologie du développement.

Aujourd'hui, les berceuses ont été remplacées par des professionnels de la petite enfance, tels que les auxiliaires de puériculture et les éducateurs de jeunes enfants, qui bénéficient d'une formation spécialisée et d'une reconnaissance professionnelle.

Les Crèches et la Moralisation de la Société

Le projet de Firmin Marbeau ne se limitait pas à la simple garde d'enfants. Il visait également à moraliser la société en agissant sur les familles pauvres. La crèche était perçue comme un lieu d'éducation et de transmission de valeurs morales, où les enfants pouvaient être élevés dans un environnement sain et conforme aux normes sociales de l'époque.

Les enfants illégitimes étaient souvent exclus des crèches, et le mariage était encouragé. Certaines directrices de crèche aidaient même les futurs époux à remplir les formalités administratives. Le caractère catholique de nombreuses crèches se retrouvait également dans le personnel d'encadrement, souvent composé de religieuses.

Cependant, cette vision moralisatrice a été critiquée, notamment par le docteur Napias, qui soulignait que les crèches étaient avant tout destinées à sauver la vie des enfants et non à sauver l'âme de leurs parents.

La Laïcisation des Crèches

Sous la IIIe République, l'État a cherché à supprimer l'influence religieuse dans les crèches, source de mainmise idéologique sur les mères de la classe ouvrière. Cette offensive politique s'est faite en plusieurs temps, avec des attaques sur l'hygiène et la morale. Le gouvernement s'est intéressé à l'accueil des enfants illégitimes et à la pratique consistant à exiger la production du certificat de baptême à l'inscription.

En 1901, la loi sur la liberté d'association a été votée, mais les congrégations ont été soumises à un régime d'exception. En 1904-1905, le gouvernement a interdit les subventions aux crèches employant du personnel religieux et a interdit d'exercer à celles relevant de congrégations non autorisées.

Parallèlement à ces attaques, les pouvoirs publics ont incité à la création de nouvelles crèches. Les communes ont fait des efforts conséquents. En fait, la laïcisation des crèches s'est souvent heurtée à la difficulté de trouver du personnel d'encadrement.

Les Crèches à Travers le Territoire Français

L'implantation des crèches en France a connu une évolution significative au fil du temps. En 1871, les crèches étaient principalement concentrées à Paris, dans le nord-ouest de la France et sur le pourtour méditerranéen. Les grandes villes jouaient un rôle prépondérant, tandis que les régions montagneuses et rurales étaient quasi absentes.

En 1907, les régions dominantes ont poursuivi leur progression, et l'est de la France a rattrapé son retard. Les régions montagneuses et rurales restaient généralement étrangères à cette évolution. Les crèches étaient un phénomène urbain, malgré la quasi-absence d'institutions dans des villes comme Toulouse et Saint-Étienne.

Pendant la Première Guerre mondiale, les femmes qui remplaçaient dans les usines les hommes partis au front ont eu besoin de davantage de lieux pour garder leurs jeunes enfants. Les chambres d'allaitement se sont propagées. L'après-guerre a été une période de crise pour l'institution des crèches, en raison de la modification du travail féminin et de la pénurie de personnel.

Les Défis et les Controverses Autour des Crèches

Tout au long de leur histoire, les crèches ont été confrontées à des défis et des controverses. Les questions de mortalité infantile, d'industrie nourricière et de santé ont soulevé des enjeux implicites ou explicites, comme celui de la place des femmes au sein de la famille et de la société, ou celui de la pacification d'une société instable.

Aujourd'hui, les débats contemporains autour de la qualité éducative de la crèche et de son curriculum renouvellent ces controverses. Leur explication réside dans le fait qu'à travers la crèche, il est question du corps social, politique et pédagogique des jeunes enfants et, par extension, de la famille et de la société.

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