On croit souvent fredonner de douces ritournelles à nos enfants, mais que se cache-t-il réellement derrière ces comptines apparemment innocentes ? En se penchant sur les paroles, on découvre parfois des significations surprenantes, voire choquantes. À l'instar de certaines adaptations édulcorées d'histoires de Disney, les berceuses pour enfants sont loin d'être toujours aussi innocentes qu'elles n'y paraissent.
L'innocence trompeuse des comptines enfantines
Si vous n'êtes pas de grands adeptes des boîtes à musique, vous bercez peut-être votre bébé dans vos bras en lui chantant des comptines classiques comme "Dansons la capucine", "C'est la mère Michèle" ou "Gentil Coquelicot". Mais derrière ces titres en apparence anodins se cachent des métaphores parfois violentes ou osées. Durant toute son enfance, vous avez peut-être chanté "Une souris verte" à votre bébé, sans savoir que cette tendre souris est en réalité une métaphore désignant un soldat vendéen capturé et torturé par les Républicains. Une histoire bien moins belle, qu'on hésitera désormais à chanter à nos enfants !
Et vous risquez d'être encore plus surpris, car ces métaphores glauques concernent plus d'une dizaine de berceuses traditionnelles.
Des comptines révélant des réalités sombres
"Une souris verte" : une comptine aux origines révolutionnaires
Vous avez certainement déjà chanté la comptine de "La souris verte" à vos petits, mais en connaissez-vous réellement le sens ? Les paroles ne vous ont-elles jamais paru étranges ? En effet, on y ébouillante une pauvre petite souris avant de la jeter dans l'eau froide. De nombreuses théories attribuent l'existence de cette chanson à la capture d'un officier vendéen par un soldat républicain au cours du XVIIIe siècle lors de la Révolution française. La souris verte représenterait donc cet officier vendéen, capturé puis torturé.
Selon les historiens, la célèbre chanson "Une souris verte" ferait référence à un soldat vendéen (soldats qu’on appelait à l’époque "les souris ") qui aurait été traqué par les soldats républicains pendant la Guerre de Vendée (1793-1795) puis torturé de façon atroce puisqu’il fut plongé dans l’eau et l’huile bouillante.
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"Il était une bergère" : entre cruauté et sous-entendus grivois
"Il était une bergère" raconte l'histoire d'une jeune bergère qui tue son chaton car il a lapé tout le lait de sa production. Pour se repentir de son acte, elle décide de se confesser au curé du village. Pour l'absoudre de son péché et profiter de la situation par la même occasion, ce dernier lui demande un baiser !
Cette comptine, datant de 1860, est particulièrement dure pour les tout-petits. En effet, la bergère, en colère, tue son chaton, et le comble de l'histoire, elle n'est même pas punie par son père pour cet acte violent.
Autre sens caché : « Laisser le chat aller au fromage » signifiait, en ancien français, « perdre sa virginité avant le mariage ».
"Ne pleure pas Jeannette" : un amour tragique et un destin funeste
On le sait, "Ne pleure pas Jeannette" n'est pas la plus gaie des comptines pour enfants… En effet, la jeune fille est amoureuse de son Pierre, mais ce dernier est en prison. Ses parents veulent alors la marier avec un prince ou un baron, mais cette décision la rend malheureuse. Son cœur appartient à Pierre et à nul autre. Elle demande alors à être pendue avec son âme sœur pour éviter ce triste sort, ce qui est chose faite à la fin de la chanson : "Et l'on pendouilla Pierre."
Dans cette comptine pour le moins tragique, Jeannette est amoureuse de Pierre, mais ce dernier est en prison. Ses parents veulent alors la marier avec un prince ou un baron, mais cette décision la rend malheureuse. Elle demande à être pendue avec son Pierre pour éviter ce triste sort.
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"Il était un petit navire" : une histoire de survie et de cannibalisme
Rappelez-vous, dans la comptine "Il était un petit navire", on ne parle pas seulement d'un petit bateau qui "n'a, n'a jamais navigué" (ohé, ohé) mais de cannibalisme !
"Au clair de la lune" : une berceuse aux connotations érotiques
Dans la comptine "Au clair de la lune", ce que l'on retient volontiers, c'est le couplet concernant la plume du petit Pierrot prêtée pour écrire un mot… Mais un peu plus loin, ledit Pierrot répond à la lune en ces termes : "Je n'ai pas de plume, je suis dans mon lit. Va chez la voisine, je crois qu'elle y est, car dans sa cuisine, on bat le briquet". Battre le briquet ? Au siècle des Lumières, l'expression "Battre le briquet" signifiait "faire l'amour".
Cette chanson très connue et populaire, datant du XVIIIe siècle, a un double sens du début à la fin. Dans « Au clair de la lune », un garçon ne peut plus travailler le soir car il n’y voit plus rien. Il va donc demander à Pierrot s’il a de la lumière, mais celui-ci étant déjà au lit, lui conseille d’aller demander à la voisine. Le sens caché renvoie encore une fois à l’intimité des personnages. La plume, déformation de « lume », lumière, et la chandelle sont deux symboles phalliques. La métaphore du feu évoque la passion et l’ardeur sexuelle. Sans oublier des expressions de l’époque : « On bat le briquet » qui signifiait faire l’amour. Et le « Lubin » : un moine perverti.
Même la "Mère Michel" ne résiste pas à ces analyses ! On compatissait sincèrement à la perte de son chat mais cette comptine popularisée en 1820 et qui serait à l’origine une chanson militaire, parlerait en fait de la virginité perdue ou supposée perdue (car sur cet aspect, plusieurs versions existent) d’une femme d’un certain âge.
"Il pleut, il pleut bergère" : un avertissement à Marie-Antoinette ?
La chanson "Il pleut, il pleut bergère" ne présage rien de bon pour Marie-Antoinette d'Autriche, épouse de Louis XVI… Loin de suggérer l'image paisible d'une bergère tentant de rentrer ses moutons au plus vite pour éviter la pluie, la comptine est en réalité une mise en garde qui s'adresse à la Reine. En effet, celle qu'on aimait surnommer "la bergère de Versailles" aurait dû décrypter plus rapidement le double sens des paroles de la chansonnette fredonnée par les mécontents du royaume.
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"Nous n'irons plus au bois" : une fermeture des maisons closes ?
Quand on chante "Nous n'irons plus au bois", la comptine semble limpide ! Un bois, des lauriers, une Jeanne partie les ramasser… Rien de bien méchant. Pourtant, il semblerait que cette chanson révèle un sens caché plus grivois. En effet, elle tirerait son origine de la volonté du Roi Louis XIV de fermer les maisons closes sur lesquelles étaient suspendus un laurier ou des branches d'églantier.
Autre chanson aux origines "historiques" : "Nous n’irons plus aux bois" ("les lauriers sont coupés…"). Elle date du XVIIe siècle quand Louis XIV décide de fermer les maisons closes pour éviter la propagation des maladies qui touchent les ouvriers travaillant dans le jardin de Versailles.
"Il court, il court le furet" : une contrepèterie anticléricale
Volontaire ou non, la chanson "Il court, il court le furet" cacherait une contrepèterie anticléricales très coquine ! Composée sous Louis XV, il s’agirait en fait d’une contrepèterie paillarde (Il fourre il fourre le curé) et anticléricale (elle désigne le cardinal Dubois, principal ministre d'État, dont les mœurs étaient réputées très légères…)
"Jean petit qui danse" : un hommage à un révolté
En général, les enfants adorent la comptine gestuelle "Jean petit qui danse"… Mais qui était ce fameux Jean Petit qui remue son corps dans tous les sens (son doigt, sa tête, ses jambes, ses pieds) ? Selon l'histoire, il semblerait que le jeune Jean Petit était un paysan ayant participé à la "révolte des croquants" dans le Périgord en 1636-1646. Capturé par les forces royales, le pauvre Petit Jean fut roué de coups en place publique. Cette comptine à la mélodie joyeuse est en fait loin d'être gaie.
"Maman les p’tits bateaux" : une moquerie maternelle
La chanson « Maman les p’tits bateaux » est une comptine enfantine française adaptée du roman « Peter Ibbetson » de George du Maurier en 1891. Dans celle-ci, la maman se moque de son enfant après plusieurs questions sous-entendues « idiotes » en lui répondant « mais oui mon gros bêta… ».
"Le Bon Roi Dagobert" : une satire de la royauté
La chanson « Le Bon Roi Dagobert » date de 1750 et évoque deux personnages historiques : le roi mérovingien Dagobert Ier et son principal conseiller, Saint-Éloi. Certaines paroles font référence à la période révolutionnaire et visent à ridiculiser la royauté. La plus connue est sans aucun doute « Le bon roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers », qui fait tant rire les enfants.
"C’est la mère Michel" : chantage et sous-entendus
« C’est la mère Michel » est une comptine française très populaire datant de 1820. Dans le texte, une allusion renvoie au chantage que l’on fait souvent aux enfants : « Donnez une récompense il vous sera rendu ». Quant à la phrase « Si vous m’rendez mon chat vous aurez un baiser », elle sous-entend qu’il faudrait user de ses charmes pour obtenir quelque chose. Enfin, selon les versions, on peut avoir également : « Votre chat sera vendu ou pendu ».
"Y'a pas de pain chez nous" : une comptine témoignant de la misère
Cette comptine se dansait dès 1868 en formant une ronde. Les parents remarqueront la répétition de certains sujets sensibles, comme celui de la misère : « y’ a pas de pain chez nous ». On se moque d’une voisine qui est riche mais qui voit sa maison brûler : « Maman, pourquoi elle pleure la voisine ? », réponse : « Parce que sa maison est en feu ».
Pourquoi ces chansons ont-elles traversé les siècles ?
Comment expliquer que de telles chansons aient traversé les siècles en étant présentées comme des comptines destinées aux enfants ? Au moment de leur création, "ces chansons s'adressaient autant aux parents qu'aux enfants" explique Serge Hureau, auteur, avec Olivier Hussenet, d'un livre intitulé "Ce qu'on entend dans les chansons - Des berceuses aux grands succès du répertoire" (Ed. Points, Collection Le Goût des mots). "Elles se chantaient à la veillée quand tout la famille était réunie…
Faut-il s'inquiéter de ces significations cachées ?
La question va désormais tarauder des milliers de parents et de grands-parents : puis-je chanter sans arrière-pensées "Une souris verte" ou "La Mère Michel" à mes enfants sans craindre un "dépucelage auditif " traumatisant ? Le savoir peut-il traumatiser parents et enfants ? "Pas du tout !" répond une mère de famille interrogée par Nicolas Lemarignier, "Ça reste quand même rigolo…" ajoute-t-elle.
Pour autant, pas question de se priver du plaisir de les chanter avec nos enfants !
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