Les menstruations, un processus biologique naturel touchant plus de la moitié de la population mondiale, restent un sujet entouré de tabous tenaces. Cet article explore la définition du tabou des menstruations, son histoire sociologique, ses manifestations contemporaines et les efforts déployés pour briser le silence et promouvoir une meilleure compréhension.
Définition du Tabou des Menstruations
Le tabou des menstruations se définit comme un ensemble d'interdits, de croyances et de pratiques sociales qui entourent les règles, les rendant honteuses, impures ou indésirables. Ce tabou se manifeste par un silence généralisé sur le sujet, des attitudes de dégoût ou de gêne, et des restrictions imposées aux femmes pendant leurs règles.
Aux Origines du Tabou : Craintes et Interdits
Dans son ouvrage Cultes, mythes et religions, Salomon Reinach définit le tabou comme « une interdiction », expliquant que « la cause générale des tabous est la crainte du danger ». Ainsi, l’apparition d’un tabou pourrait s’expliquer par la peur qu’il représente.
En anthropologie, l'interdit de l'inceste est un tabou qui structure les sociétés. Claude Lévi-Strauss le décrit dans Les Structures élémentaires de la parenté comme le point de jonction entre nature et culture. Pour certains spécialistes, ce tabou ne va pas sans un autre, très similaire : le tabou des menstruations. Les règles incarnent à la fois la mort, via le sang qui s’écoule, et la vie, parce qu’elles représentent un renouvellement et renvoient à la conception.
À la préhistoire, les femmes s’isolaient lorsqu’elles avaient leurs règles par crainte d’un danger, celui des prédateurs attirés par le sang. Des anthropologues avancent que les premières peintures pariétales auraient été réalisées par des femmes qui avaient leurs règles, durant ces périodes de réclusion.
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Le tabou des règles pourrait aussi être à l’origine de la division sexuelle du travail. Dans L’amazone et la cuisinière : Anthropologie de la division sexuelle du travail, Alain Testart constate que les femmes sont écartées des métiers touchant au sang, comme la chasse ou les métiers des armes, mais aussi la chirurgie. Il note aussi que « les matières dures sont presque toujours travaillées par les hommes […] Les matières tendres, molles et flexibles sont plutôt travaillées par les femmes ». Derrière cette constatation se cache l’interdiction de mélanger les sangs.
Histoire Sociologique du Tabou : Du Sacré au Dégoût
Le mot polynésien « tapu » signifie « fortement marqué », comme « stigmate ». Le tabou représente un danger, mais aussi quelque chose de sacré, de mystérieux, de forte intensité. En Polynésie, le tabou s’appliquait aux chefs de tribu et aux rois : ils étaient tabous, on ne pouvait ni les toucher ni les regarder dans les yeux, parce qu’ils étaient investis d’une puissance supérieure.
Émile Durkheim affirme que « toute morale se présente à nous comme un système de règles de conduite ». La société est à la fois quelque chose qui est intérieure à nous car nous en faisons partie, et supérieure à nous car elle ne se résume pas juste à la somme de ses individus. Le tabou est une règle de conduite qui nous interdit d’évoquer le sujet auquel il est rattaché, est donc à la fois quelque chose que l’on craint, mais qui a aussi une dimension transcendante, sacrée, d’une puissance qui nous surpasse.
La plupart des premiers cultes et des premières divinités ont pour point commun un symbole, la Lune. Les anciennes déesses étaient fréquemment associées aux attributs lunaires et à la fertilité. Le lien entre ces cultes et les menstruations est alors évident : le cycle menstruel correspond, plus ou moins, au cycle lunaire.
Jusqu’au Néolithique, les premières religions étaient donc des cultes liés aux règles. C’était un phénomène à la fois craint car il représentait le danger, mais aussi respecté, parce qu’investi d’une puissance sacrée : c’était un phénomène tabou. La révolution néolithique a décidé de rebattre les cartes concernant la place des femmes dans la société.
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Dans ce contexte, les cultes des grandes déesses liées aux règles, où la femme était souveraine, ont progressivement été effacés, au profit du système patriarcal que nous connaissons toujours aujourd’hui. Les règles ne sont alors plus vues comme un symbole de vie, mais avant tout comme un symbole de mort. Elles sont donc devenues taboues, au sens moderne du terme : elles ont perdu leur dimension sacrée, et sont devenues un phénomène honteux, qu’il convient à tout prix de cacher.
L’instauration des religions monothéistes s’est elle aussi faite au prix de l’effacement, de l’invisibilisation des femmes et du sang menstruel. Élise Thiébaut parle de réappropriation du symbole des règles : dans l’Ancien Testament, Dieu dit à Abraham que, pour célébrer la naissance de son fils, il devra se circoncire, et que chaque homme après lui devra faire la même chose. Cette action rappelle quand même énormément les menstruations.
Mythes et Croyances : Un Héritage du Passé
Les mythes autour des règles sont innombrables et rendent rarement justice à la magie du corps féminin. Les menstruations s’apparentent souvent à une maladie physique et mentale dont il vaut mieux se tenir à l’écart…
Dans l’Egypte ancienne, les menstruations sont traitées de manière scientifique par les médecins égyptiens et auraient des vertus guérisseuses. On utilise ainsi le sang menstruel dans des onctions. Dans la Grèce Antique, Hippocrate considérait que le flux des règles est un moyen d’évacuer des fluides corporels trop abondants dans le corps de la femme. Le sang non évacué, toxique, déséquilibre les humeurs (liquides) et peut conduire à la folie.
À l’époque de la Rome Antique, le sang menstruel est aussi considéré comme un poison aux vertus néfastes. Pline l’Ancien accuse la femme en période de menstruation de faire aigrir le vin, enrager les chiens, mourir les abeilles. Les religions monothéistes considèrent dans leurs textes que le sang menstruel est sale. La femme indisposée est impure et doit se laver pour ôter cette souillure.
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Au 17è siècle, le docteur De Graaf fait la découverte de l’existence et du rôle des follicules ovariens. Le docteur japonais Ogino en 1924 précise enfin la période d’ovulation dont les médecins ignoraient jusque-là la datation par rapport à la menstruation. Dans le même temps, on établit pourtant que le sang menstruel produit des ménotoxines qui font faner les fleurs ou pourrir ce que la femme touche durant ses règles… Une découverte erronée qui s’appuie sur de vieux préjugés.
Le Tabou des Règles dans le Monde : Traditions et Exclusion
Les croyances et traditions propres à chaque pays ont influé sur la perception des règles dans le monde. Cet état si naturel et pourtant tabou est synonyme d’exclusion et un problème de santé publique dans de nombreuses contrées.
En Afrique, les règles sont sources de déscolarisation pour des milliers de jeunes filles, faute d’accès à des infrastructures sanitaires nécessaires à leur hygiène menstruelle. Au Népal, malgré l’interdiction légale du Chaupadi, des femmes sont encore exclues du village et mettent leur santé en danger, car les menstruations sont considérées comme sales et impures. En Inde, lors des menstruations, l’accès à la cuisine, au lit conjugal, à la vie commune, au temple est interdit dans certaines castes. En Afghanistan, sang menstruel et eau ne font pas bon ménage. Leur entrée en contact provoquerait la stérilité.
Précarité Menstruelle : Une Réalité Mondiale
Le tabou des règles peut entraîner un manque d’accès aux protections périodiques. Au Kenya par exemple, certaines personnes utilisent des torchons, du papier journal, des morceaux de matelas… Au Ghana, les filles manquent en moyenne plus de 5 journées d’école par mois en raison de l’accès restreint aux protections périodiques, une précarité menstruelle que l’on retrouve aussi en France ou encore aux États-Unis notamment chez les personnes sans domicile fixe.
En 2021, 18,46 % de la population française est considérée comme vivant sous le seuil de pauvreté selon l’INSEE. Parmi les difficultés les plus significatives, la précarité menstruelle, qui touche une femme sur cinq selon l’association Règles Elémentaires. Le budget alloué aux protections hygiéniques dans une vie s’élève entre 5 000 et 25 000 euros. Pour beaucoup d’étudiantes, c’est une charge de trop. En février 2021, la mise à disposition gratuite de protections périodiques pour les étudiants a été annoncée.
Les Règles et la Santé : Un Enjeu de Santé Publique Ignoré
L’ampleur des problèmes de santé liés aux règles en fait un réel enjeu de santé publique. Pourtant, beaucoup de ces troubles sont encore incompris, la faute à une recherche scientifique insuffisante et marquée, elle aussi, par le tabou.
Une femme sur cinq (soit 370 millions de personnes) souffrirait de crampes sévères lors de ses règles ; une sur dix (soit 186 millions de personnes) souffrirait d’endométriose, maladie qui touche la muqueuse de l’utérus ; le même nombre serait atteint de polykystose ovarienne, maladie touchant les ovaires. Malgré cela, les maladies et troubles liés aux menstruations sont encore peu connues, peu médiatisées et… peu documentées par la recherche scientifique.
Efforts pour Briser le Tabou
De plus en plus d’associations, d’activistes ou de start-ups engagées luttent pour démocratiser le sujet des règles avec des actions marquantes. En 2015, l’activiste Kiran Gandhi a par exemple couru le marathon de Londres sans protection menstruelle pour rendre visible le sang de ses règles. Dans la même optique, l’artiste Rupi Kaur a produit une série de photos intitulée « period » ; la censure de l’une d’entre elles sur les réseaux sociaux a provoqué une vague de contestation. Depuis, ce sujet est de plus en plus abordé dans la sphère publique, dans les médias et sur Internet.
Plusieurs youtubeuses se sont emparées du sujet pour parler à leurs communautés, composées autant de garçons et de filles, comme Natoo, Fannyfique, Marion Séclin, Dans Ton Corps, Parlons peu mais parlons ! Madmoizelle. D’autres youtubeuses (comme Kwesie Bouie) se servent de cette excuse pour piéger leurs copains et montrer la disproportion de leur réaction face à leur sang menstruel. L’humour se retrouve donc dans des tweets sur les règles, dans des bandes dessinées, dans des dessins inspirants, dans des vidéos Youtube.
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